COMMENT LOUIS DONNA L'ESPAGNE A REGRET
Au roi Louis, sans fiel et sans outrance, Guillaume parle :
— Ecoutez, Roi de France, Quel est le don que je viens requérir. Vous le ferez sans vous en appauvrir, Et tous les deux en pourrons tirer gloire.
— Dieu soit loué qui vous rend la mémoire. Beau sire comte î II vous sera donné,
Car il n'est fief que vous n'ayez gagné.
GUILLAUME s'aPAISE
— Or, voici donc ce que Dieu me rappelle î Je revenais de l'antique chapelle
Où ce baron Saint-Gille est honoré ; En un château, le soir tombant, j'entrai, Demandant gîte, et je me fis connaître. Et bien qu'au lit gisant blessé, le maître Voulut que j'eusse accueil en sa maison Et mon Baucent ' l'orge fraîche à foison. J'eus de la dame à souper compagnie, Seule, et moi seul, et nul de la mesnie. Quand ce fut fait de manger, pour la nuit Elle me fit monter en un réduit Où devant Dieu brûlait une lumière.
Lors, sans parler, se tenant sur la pierre, Elle embrassa mes genoux, et pleura.
— c( Au nom de Dieu qui nous tous jugera,
Que voulez-vous? » — « Merci de vous, beau sire, Pour cette terre et le sang du martyre. Et pour ce peuple abattu sous les coups, Et qui n'attend de salut que de vous. »
' Baucent. Le cheval de Guillaume.
Et de la main, par la fenêtre ouverte,
Elle montra la campagne déserte ,
Et tout à coup sous les cieux allumés
Je vis brûler plus de cent bourgs fermés,
Tomber les tours, cloches et clochers fondre ;
Et dans les vents les cendres se confondre,
Et le nuage en monter cacher Dieu.
Je vis jeter les orphelins au feu,
Et tenailler aux femmes les mamelles.
Alors, jetant maintes larmes cruelles
Et la pitié me resserrant le cœur,
Je fis serment par Dieu juste et vainqueur
Et par la croix du sang de Dieu vermeille.
Et par Saint-Gille où je priais la veille,
Qu'à jour prochain, par la vertu du fer,
Je tirerais ce peuple de l'enfer.
Je le jurai dans les mains de la dame,
Et m'en revins gardant la plaie à l'àme. »
« Sire, entendez ! le temps en est venu. Car ce serment, si je ne fai tenu.
CxUlLLAUME s'apaise
C'est que pour vous j'ai mené rude guerre î
Or à présent donnez-moi cette terre,
Et je rirai saisir sur ces démons.
C'est la Provence, assise au pied des monts ;
En Aliscamps, cette Orange, et la rive
Où, bruyant, court le Rhône, où croît l'olive ;
Donnez-moi Nime, et l'Espagne, et ses ports ;
J'aurai la terre, et vous, Roi, les trésors. »
Louis répond : « Que Dieu me soit en aide ! La terre étrange \ on veut que je la cède. Et de la mienne on en a fait mépris ! Vous demandez, certes, cités de prix, Guillaume ,; mais comment les donnerais-je ? Car en chacune un roi redouté siège, Tibaut l'Arabe, Otrant ou Déramé.
Cherchez en France, en ce pays aimé.
— Roi, que dis-tu ? La grande Espagne est tienne, Comme Arle ou Nime, étant terre chrétienne. Donne-les donc et n'en prends pas souci. »
' P^trangère.
Mais Louis, pris d'angoisse : « Ah ! c'est ici Grande entreprise, entendez-le, Guillaume, Et qui pourra coûter à ce royaume Mainte bataille avant d'être en bon point.
— Sire Louis, ne vous alarmez point.
J'irai par ruse, en connaissant plus d'une, Et par la nuit, qu'éclaire ou non la lune. J'appellerai les pauvres bacheliers, Et les errants sans cape et sans souliers, Et qui voudra sur la mauvaise engeance Faire fortune et gagner indulgence !
Ce fief. Seigneur, vous aura coûté peu. Et vous aurez accru celui de Dieu.
Donne-moi donc ces fertés non vaincues, Nîmes la forte. Orange aux tours aiguës. Et cette Espagne et ces ports qu'autrefois Ton père avait conquis sur les sept Rois ! »
Louis reprend : « Par Saint Pierre de Rome ! Tout ce pays tenu par un seul homme !
GUILLAUME s'aPAISE
Écoutez-moi, sire baron. Mieux vaut Gouverner Chartre et les fiefs de Tibaut. Acceptez-les, baron, je vous les donne, Et m'aidez. Sire, à porter ma couronne.
— Garde pour toi Chartre et ses fiefs ; l'honneur En est trop grand pour tout autre, seigneur.
Je ne veux point t'amoindrir. Roi. Mais cède Nîme et l'Espagne, et je t'en devrai l'aide. Ou près ou loin je suis ton chevalier.
— Vous aurez guerre et labeur journalier Et maintes fois, pour vous tirer de peine, Re'clamerez mon aide suzeraine.
Guillaume dit : « Laissons aller le temps. Je ne veux rien qu'un secours en sept ans. »
Louis soupire ; il pressent en son âme
De longs travaux, mainte contrée enflamme,
Et chrétienté mise entière en péril ;
Mais Guillaume a parlé. Que ferait-il ?
— Or donc, tenez le Rhône et sa campagne, Dit l'empereur. Tenez la grande Espagne, Sire baron ; par ce gant prenez-la Jusqu'aux pays que mon père brûla î Et Dieu vous soit garant de la conquête ! »
Le fier marquis, saluant de la tête,
Plie un genou, prend le gant et l'honneur,
Et gravement répond : « Merci, seigneur. »