‹ Chansons épiquesChapitre 6 sur 16 · LA BELLE 0 RABLE · texte numérisé non relu

LA BELLE 0 RABLE

Il a conquis, par ruse et par vigueur, Nîmes l'antique ; il a chassé, vainqueur, Jusqu'à la mer, les tribus sarrasines.

Et tout l'hiver construit tours et machines Pour que sa ville, unique sous le ciel, Brave en tout temps le peuple criminel : Mais l'hiver passe : on n'en a point nouvelles ; Et voici mai ; l'eau court sur les gravelles, Gaie et brillante ; au ciel couleur d'été Le matin rit ; la calandre a chanté.

Ecoutez comme il entra dans Orange ; Comme il conquit la dame de louange,

' Ce récit est emprunté à « la Prise d'Orange », passim.

Orable, belle et sage, son amour, Qui fut sa femme et s'appela Guibour.

Avant qu'il l'eût faite chre'tienne, certe. Mainte douleur y fut par lui soufferte, Maint jeûne amer et maint sanglant assaut, Et c'est payer Guibog^r ce qu'elle vaut.

Il s'est levé matin, la messe ouïe,

Au palais monte, aux fenêtres s'appuie,

Et loin regarde et voit les prés fleurir,

La rose éclore et l'eau vive accourir.

Le merle chante : il l'entend dans les roses. .

Alors lui vient de mainte et mainte choses

Douce mémoire, et comment au pays,

En France, au temps des vergers refleuris.

Les dames vont y mener leurs caroles

Et des jongleurs écouter les violes.

— Mes beaux neveux, Guibelin et Bertrand, Lorsqu'en ce lieu nous vînmes conquérant, Dit le baron, ce fut à l'étourdie !

Car nous avons gens à mine hardie,

PRISE d'orange

Forts dextriers, bons heaumes, bons hauberts Et bons écus de cuir et d'or couverts ; Et nous pouvons cent ans ici combattre ! Mais nous n'avons pour en mai nous ébattre Jongleurs ni fous, ni harpeurs aux doux sons, Ni dames, pour caroler aux chansons !

Que Dieu châtie et de la lance perce Ces Sarrasins, race lâche et perverse, Qui si longtemps nou§ laissent en repos ! Nous sommes tels qu'hommes en chartre clôs. Et tout ébat nous manque. Je m'ennuie ; Et d'un baron cela n'est pas la vie. >> Il parle ainsi. — Qu'il patiente ! Avant Que le soleil se couche dans le vent, Il lui viendra des Sarrasins nouvelles.

En cette Nîme où les tours sont si belles, Se tient Guillaume, aux fenêtres assis ; Et ses neveux qu'il aime comme fils, Et leurs barons que le temps met en joie,

co

Vêtus de vair et d'hermine et de soie S'ébattent dans la plaine, et tout reluit. Et d'Orient, où le Rhône bruit.

Il voit venir un misérable, pâle Et demi-nu, maigre, flétri de haie, Qui tel qu'un loup va le poil hérissé.

— Qu'est celui-ci qu'on dirait insensé?

Certes il a passé maie aventure !

Mais nous devons aide à la créature.

Allez, seigneurs, et lui prenez la main, Et le menez premièrement au bain, Puis rhabillez de vêtements insignes Et le servez de piments et de cygnes î Qu'il vienne ensuite ! Assurément je vais Tenir de lui nouvelles des mauvais, Car il nous vient de leur terre, et peut-être C'est un captif, et Tibaut fut son maître. »

Ainsi Guillaume; et bientôt devant lui Est amené l'esclave réjoui.

PUISE d'orange

— Que le Seigneur qui fît blés et vendange Et par qui vont et parlent l'homme et l'ange, Vous sauve et gard', franc marquis au court-nez, Et les vaillants sous vos, couleurs menés ! »

— Que Dieu te gard' beau frère ! à présent, parle. Ton nom? Qu'es-tu? Viens-tu d'Orange ou d'Arle? Dis sans mentir, comme baron courtois.

— J'ai nom Gilbert, de ce pays d'Artois. Thierry mon père y fut comte et prudhomme, Et j'ai fait guerre avec toi devant Rome.

Ces Sarrasins m'ont pris sous un couvert Et fait esclave ; et j'ai sept ans souffert En cette Orange, une cité vermeille.

Qui n'a pas d'Arle au Jourdain sa pareille. C'est là que siège Aragon, roi puissant. Là, comme rose à l'épine naissant,

Règne sa sœur aussi, la belle Orable.

Et là, sept ans, j'ai peiné, misérable, Chaque matin de verges déchiré.

Tant qu'à Dieu plût que je sois délivré. »

Guillaume songe.

— <L Ami, dit-il, beau frère, Maudite soit la race à Dieu contraire ! Mais parle : Orange est-elle en vérité Un bourg si fier que tu nous l'as conté ?

— Meilleur encor î c'est Griffon d'Aumarie

Qui cimenta ses tours de seigneurie.

Il n'est palais si hautement fermé.

Aussi l'a-t-on Gloriette nommé.

Au verger règne avril toute l'année.

L'herbe y répand sa douce halenée

Toute de rose et de sucre et d'encens.

Et l'air est plein de chants d'oiseau passants.

Là sous le pin je vis la belle Orable...

On dit de toi chez sa gent mainte fable,

PRISE d'orange

Elle en voulut savoir la vérité.

Et quand j'eus dit tes gestes, et conté Comment, seigneur, on peut te reconnaître, Elle me dit : — « Va retrouver ton maître. Ce fier Guillaume, il est à Nîmes, pars ; Tu le verras songeant à ses remparts.

Et lui diras ce conte ; et, parfois, prie Pour moi ton Christ et sa mère Marie ! —

Guillaume songe :

— « Ami, dit le marquis.

Tu parles là d'une cité de prix. »

— Oui, dit Gilbert; seigneur, et d'une reine Plus riche encore ! Elle a voix de sirène, Taille effilée et d'or fin les cheveux. Et de faucon, clairs et riants, les yeux. Il n'est pucelle au monde comparable !

Quelle chrétienne eût été dame Orable ! Car elle est chaste, et, dit-on, connaîtrait Sainte Marie, et la prie en secret.

GHANSOiNS ÉPIQUES

Mais mainte larme avant sera versée.

Au vieux Tibaut la dame est fiancée, Tibaut, le vieux d'Afrique, — et ce roi fier L'emmènera... loin derrière la mer! »

Ainsi Gilbert.

Et Guillaume s'écrie :

— « Il ira seul, par Dieu fils de Marie ; Et que je sois pour lâche réputé Si je ne prends la dame et la cité ! Ami, tu m'as dit si haute louange De cette belle et de ses tours d'Orange, Que le désir m'en a blessé le cœur !

Je les aurai, par ruse ou par vigueur. Orable s'est de nous inquiétée ; C'est bien le moins qu'elle en soit visitée ; Et je ne veux manger pain de froment Ni boire vin allumé de piment Que je ne voie Orange et Gloriette Et celle-là qui de moi s'inquiète î »

PRISE d'orange

Bertrand s'effraie : « Êtes-vous hors de sens, Oncle ? Il n'est roi ni barons si puissants Que cette Orange en ses tours ne s'en raille. Espérez-vous en percer la muraille Avec la lance, ou passer par-dessus Avec Baucent ?

— « Non, par le roi Jésus!

Mais j'irai, sans le cheval ni la lance. En esclavine, et j'aurai lasemblance D'un marchand turc, car j'en sais le latin ; Et j'y vendrai marchandise et butin.

Gilbert, ami, tu seras là mon guide Jusqu'au verger, sous le pin où réside La reine Orable au regard de faucon. »

— Oncle, entendez! l'habit ni le jargon A vous cacher ne pourront là suffire.

Vous vous ferez connaître à votre rire Comme à ce coup, par le géant donné, Qui vous a fait appeler le Court-né.

Vous serez pris, jeté dans quelque abîme,

Et VOUS mourrez, comme pauvre victime, Par les serpents et les crapauds mangé. »

— Sainte Marie y pourvoira ! mais j'ai Fait un serment : je sauverai mon âme. Orable est belle : elle sera ma femme. Pour cette épouse, un Franc peut à bon droit Souffrir aux champs le soleil et le froid, Et les crapauds habitants de l'abîme !

Allons, Bertrand, tu me garderas Nîme, Et tiens-toi prêt, si quelque messager Te vient de moi que je sois en danger. Toi, Guibelin, me suivras en Orange.

Espoir me rit ; par la Vierge et par l'Ange ! Et nous aurons pour mes vergers fleuris Dame courtoise et pucelles de prix î

En Gloriette, en ce palais cintré,

Sous la tour blanche où luit l'aigle doré,

En ce verger fleurant comme une rose,

PRISE d'orange

Orable sied sous le pin, et repose.

Un paile ^ riche est à son sein lacé. Elle est assise, elle a le front baissé ; Son fou, devant, chante fable nouvelle, Et Rosiane auprès, sa demoiselle, L'évente avec un éventail d'argent.

L'arbre au-dessus, verdoyant et changeant, Laisse une fleur tomber, large et fleurie. Gomme on n'en voit qu'en l'Inde ou la Syrie.

Sous l'arbre sied Orable. Elle a laissé A la chanson du fou son front baissé, - Et s'endort presque au parfum qui respire ; Car la chanson qui lui plairait à dire C'est de Guillaume, et de tant de pays Par ce baron délivrés ou conquis ; C'est du guerrier que hait sa folle race ; Elle le voit ; son cœur en suit la trace. Voici deux yeux qui dans son rêve ont lui : Elle tressaille, elle croit que c'est lui,

* Paile. Étoffe de soie {PalUum), (Constans, loc. cil,)

Et SOUS le pin la voici qui s'éveille. C'est Aragon.

Devant sa sœur vermeille, C'est le roi noir qui parle, souriant : — « Quoi ! vous dormez, dit-il, quand d'Orient Nous est venu marchand si magnifique, Par Mahomet ! qu'on dirait qu'il trafique Avec tous les trésors de Salomon !

Il a l'encens, la myrrhe et l'amomon, Tous les tissus de soie, et mainte pierre Où gît le feu, la mer ou la lumière î Voyez plutôt. »

Elle voit le marchand, Et c'est le teint et l'habit d'un méchant, Mais les yeux sont les deux yeux de son rêve. Il la salue. Elle à demi se lève.

Comme courtoise, et lui dit : « Seyez-vous ».

— (( Le Dieu vous garde en qui nous croyons tous î » Dit-il joyeux, prenant place auprès d^elle. Sur les tapis et sur la fleur nouvelle

PRISE d'orange

Il fait verser tout un butin de roi.

Elle se penche, admire — et ne sait quoi,

Distraite, — et c'est lui seul qu'elle regarde...

Aragon rit du choix qu'elle retarde.

Et sur le banc près de la Dame assis Guillaume dit : « C'est ici Paradis ! » Et Gaibelin, comme lui tremblant d'aise, Voit Rosiane, et songe qu'il la baise, Et, plus léger que les oiseaux chantants, Dit : « Je voudrais ici vivre cent ans !

Mais la nuit tombe, et la nappe est servie, Et dame Orable à souper les convie.

C'est dans la salle aux murs peints à lions, Où Tescarboucle épand feux et rayons ; La table est vaste et de nefi^ d'or chargée ; Cygnes et paons fument à la rangée,

Et le claret coule, el les forts piments ; Et, mariés, chantent les instruments.

Guillaume sied près d'Orable, et de joie Son cœur vaillant par les yeux lui flamboie. Et se voyant parmi ces chiens venu, Et qu'ils ne l'ont empêché ni connu, Qu'il la regarde à son aise et l'admire, Le sang lui mue : il éclate de rire !

Guillaume eut tort de rire : on l'entendit.

Un mendiant fut là, vieux chien maudit Qui fît jadis la guerre en maint royaume. Et connut bien le rire de Guillaume.

Il en frémit et frappe du bâton.

Hochant la tête, il appelle Aragon :

— « Tu sais donner des festins qu'on louange, Mais ne sais pas te garder, roi d'Orange ; Ton ennemi, ce Guillaume, est céans. » —

PRISE d'orange

Aragon rit: — « Vieillard, tu perds le sens; Fais-toi donner du vin et va-t-en boire î »

— Roi, je suis vieux ; mais j'ai saine mémoire ; Guillaume ainsi riait, maître du champ.

C'est lui qui vient de rire î

— Ce marchand !

Dit Aragon. Mais qui donc ouït dire Qu'on. reconnut jamais les gens au rire ?

— Mène-moi donc près de l'homme. Mes yeux A voir ses traits le reconnaîtront mieux. »

Quand il est près de Guillaume, il frissonne :

— Voici, voici la blessure ! Personne^ Sans en mourir, n'eût subi de tels coups !

C'est le court-nez ! c'est Guillaume! Armez-vous ! »

Et le païen s'enfuit (comme naguère, Quand il voyait le court-nez à la guerre ).

Guillaume eut tort de rire : il est trahi.

Autour bondit la huée et le cri :

Mais il n'aura chaine aux deux poings ferrée

Qu'il n'ait d'abord fait carnage et curée !

Avec la coupe en vieil or de mangon

Il a fendu la tête d'Aragôn :

ce Montjoie ! » il cric ; et son bras redoutable

Entre eux et lui met les bancs et la table

Et fait voler nefs d'argent et nefs d'or,

Et les assomme, et tue, et tue encor !

Déjà la salle en est de sang trempée.

Il ferait mieux s'il avait son épée ;

Mais le landier qu'en l'àtre il a saisi

Besognera terriblement aussi.

Les deux barons font comme ils le voient faire.

Orable admire : « 0 Dieu, glorieux Père !

Garde ceux-ci de chartre et de tombeau :

Je ne vis rien jamais qui fût si beau ! »

PUISE d'orange

Mais à quoi bon? Tout un camp les assiège.

Ils font ainsi que lions pris au piège ;

Mais quoi ! pour un qui tombe, il en vient cent !

Ils ont tenu jusques au jour naissant.

Au jour naissant, comme sous l'eau qui monte

Les hauts rochers disparaissent, le Comte

Git sous le nombre, accablé plus que las.

Et les voici tous les trois dans les lacs.

On les descend tous trois en chartre obscure

Où sur eux court des serpents la piqûre,

Et c'est le le vieux Tibaut qui les fera

Martyriser comme il lui sourira.

Guillaume ainsi gît dans le noir abime.

Gomme Bertrand l'avait prédit à Nime,

Le basilic y grouille et le crapaud.

Gomme au sépulcre on y descend d'en haut.

Et des parvis suinte l'eau ténébreuse ;

Les trois chrétiens gisent dans l'ombre affreuse,

EaQés déjà de venin, et bâillant.

Et Guibelin à Guillaume, raillant :

— « Que dites-vous, bel oncle, de Tauberge?

Vous vouliez voir cette Orable encor vierge ;

Béni soit Dieu qui vous a satisfait !

Or pressez-la dans vos bras à souhait,

Cherchez sa lèvre et goûtez votre joie

Autant de jours que Dieu vous en envoie !

Ah ! le baiser coûtera cher, seigneur !

Il faut ici mourir à déshonneur

Loin de nos gens et loin de douce France,

Et ce pays y perdra sa défense 1 »

'Guillaume dit : « Taisez-vous, beau neveu, Car aucun n'est hors du regard de Dieu. »

L'espoir encor tient Guillaume en haleine.

Orable a fait envelopper de laine

Leurs fers, voulant qu'ils ne les blessent pas.

Quand ils seraient ensevelis plus bas,

Elle saura, si Dieu le lui conseille.

Les rendre au jour qui là-haut tout éveille.

rUISE D ORANGE

Ainsi Guillaume attend sous le fossé.

Quand à la voûte une pierre a glissé : Et dame Orable apparaît qui se penche, Et de clarté la chartre est toute blanche. Guillaume en pleure : il parle :

« Au nom de Dieu, Que venez-vous faire en l'horrible lieu Où nous souffrons pour votre amour, Madame? Sainte pitié sied bien à cœur de femme. Mais vous croyez à d'autres saints que nous. »

— (t Sire, écoutez î Même Dieu nous voit tous.

Vous savez quel mari l'on veut que j'aime ;

J'aimerais mieux cette chartre elle-même !

Or, au verger remuant mon souci.

J'eus en dormant cette vision-ci :

D'un bosquet vint une Dame plus belle

Que lys en fleur à la saison nouvelle,

Et sa couronne était d'or précieux,

Où s'enchâssaient mille étoiles des cieux.

Elle me dit à voix très douce : « Dame,

Pourquoi pleurer ? Prends confort en ton âme !

Tu seras femme un jour d'un franc baron ,

Le plus vaillant d'ici le Pré Néron.

Tu recevras de sa main le baptême,

Pour son amour souffriras peine extrême,

Et t'en iras martyre en paradis,

Et porteras couronne de haut prix. » ^

La Dame étant à ces mots envolée,

Je m'éveillai sous le^in, consolée.....

Or êtes vous celui qui doit venir? »

— Dame, dit-il, Dieu vous puisse bénir ! Je suis Guillaume. Aussi vrai que j'existe, Pour votre amour je vins en ce lieu triste, Et je n'aurai, si j'en vois un plus doux, Pas d'autre épouse et d'autre amour que vous. Jamais de moi parole n'est périe. »

La dame rend grâce à sainte Marie.

Orable entend : elle rend grâce à Dieu.

PRISE d'orange

Et de Guillaume elle reçoit le vœu.

Puis, en sa chaise à trois cordes pendue, Les femmes l'ont au caveau descendue.

Là, tendrement, elle va déferrer

Les trois chrétiens, sur leurs tètes pleurer,

Et les refait tirer vers la lumière

L'un après l'autre, et monte la dernière.

Puis en sa chambre elle les fait baigner ;

La noire plaie a fini de saigner.

Et du venin tombe l'affreuse enflure.

Les dames ont lavé leur chevelure,

Et dépouillant de Tibaut le trésor

Les ont vêtus de bliauts lacés d'or.

En vrais barons les chrétiens resplendissent.

Et de fierté leurs cœurs se renhardissent.

Orable sait, pour fuir sitôt la nuit,

Une poterne : au fleuve elle conduit ;

Mais tard pour eux viendra la nuit sereine ;

Et Dieu n'a pas si tôt fini leur peine.

Il resplendit, Guillaume^ en vrai baron ; Et nul n'est tel d'ici le pré Néron ; Orable auprès de lui rit et l'admire ; Et, lui ne peut qu'admirer et que rire.

Maudite soit de Marie et des saints Celle qui fit échouer leurs desseins !

C'est celle-lâ, que leur amour ennuie, Qui dans les bras de Guibelin l'envie, C'est Rosiane. —

Aragon n'est pas mort, Elle le sait ; sans rien dire, elle sort, Et chez le roi va dénoncer sa dame.

Il en frémit, sur l'oreiller s'enflamme, Veut sans délai faire assaillir la tour : Même sa sœur paiera cher cet amour !

PRISE d'orange

Mais Gilbert voit venir l'ost exécrable :

Il crie : « A l'aide ! et trahison! » Orable

L'entend, accourt, et fait lever les ponts

Et retentir les portes sur leurs gonds.

La bergerie est fermée et barrée ;

On en aura malaisément Fentrée,

Guillaume étant le garde et le berger :

Mais que Dieu veuille à ses enfants songer î

Longtemps sans doute ils ne pourront attendre;

Car ils n'ont pain ni chair, salée ou tendre,

Et ne pourront non plus quitter la tour !

Ces Sarrasins déjà campent autour, Tendent les arcs et bandent les machines ; La nuit descend, mais dix mille résines Autour des murs s'allument à la fois, Et le roi fait brasser le feu grégeois

Voici le jour, et Nîme, et ses tourelles, Où Bertrand monte, inquiet de nouvelles. Depuis qu'en fou Guillaume s'en alla, Chaque matin Bertrand est monté là.

Lui, ni les siens, qui veillent aux murailles. N'ont dépouillé le vêtement de mailles ; Et leurs regards, sitôt que le jour luit, Vont du côté que le Rhône bruit...

— Las ! dit Bertrand, mon oncle a fait folie ! Peut-être auprès d'Orable il nous oublie. Ou bien languit en chartre, n'espérant Que dans Jésus et son neveu Bertrand ! Mais j'enverrai pour en avoir nouvelle Un espion en Orange la belle. »

Il parle encor. Mais la guette a corné.

Un homme vient, poudreux et décharné,

PRISE d'orange

Qui semble à voir ou païen ou faatôme, Et c'est Gilbert, tel que le vit Guillaume. Il entre, et crie à Bertrand :

— Hâtez-vous î »

Et, pâmé, va tomber à ses genoux.

Il reprend souffle, il dit :

— Hâtez-vous, Sire !

Sinon Guillaume endurera martyre !

Comme en péril de mer un naufragé.

En une tour Guillaume est assiégé.

Sire, il ne peut longtemps encore attendre, Car il n'a pain, ni chair salée ou tendre, Et Guibelin déjà fut fort blessé :

Mais de ses mains Orable Ta pansé Et la blessure en partit, endormie.

Guillaume Ta pour sage et pour amie.

Il n'en est pas si sage sous le aiel. Sire 1 Autour d'eux le peuple criminel Brasse résine et soufre en ses chaudières. Et jour et nuit lance flèches et pierres... Guillaume attend ! C'est pour lui que je viens. J'ai revêtu l'habit de ces païens.

Et feint le mort pendant une sortie ; Puis, me glissant comme ver sous l'ortie, J'ai pu quitter la ville au point du jour ; Car, acharnés comme loups sur la tour, Ils veillent mal aux portes de la ville, Et vous saisir d'une sera facile ; Mais hâtez-vous, seigneur ! »

Ainsi Gilbert Parle, et retombe ; et derechef il perd Souffle et clarté.

Mais Bertrand fait sur l'heure Sonner ses cors ; voilà de la demeure Ses chevaliers sortis aux champs ; voilà Les gonfanons qui flottent ; il s'en va. Les auferans font poudroyer la plaine.

Tous, inquiets, vont à perte d'haleine ;

PRISE d'oRAiNGE

Certes, tous vont, inquiets, haletants Et furieux : mais seront-ils à temps* ?

CANKVAS

... En Gloriette la bataille fut rude. Les salles d'en bas sont prises. Ah ! que de sang et de têtes fendues ! Guillaume est en haut, avec Orable et Guibelin. Ils •lancent des pierres; ils dardent Thuile et le plomb

fondu Mais ils sont las; le jeûne les allanguit ; il ne

leur reste plus qu'un peu d'eau et point de pain..... La fin approche ; déjà la flamme enveloppe la tour; une noire fumée les enténèbrç — « Ah ! dit Orable, fautil sitôt mourir ! C'est moi qui vous ai perdu, Guillaume, et je ne puis rien pour vous. Encore si j'avais été baptisée, j'aurais espoir d'être à vous dans le ciel. Vierge sainte Marie, si c'est vous que j'ai vue en rêve, est-ce là ce que vous m'aviez promis ? — Dame, dit Guillaume,

Ce récit n'a pu être achevé. — Le canevas qui suit en donne la conclusion.

apprenez une chose véritable. Il n'est pas besoin de prêtre pour baptiser ; un chrétien suffît. Si nous étions en Aix, nous aurions des piscines où vous entreriez nue et TApostole même vous bénirait. Cette goutte d'eau versée par ma main sur votre front, ce sera assez en cette tour de feu où nous sommes ! Mettez-vous donc à genoux, Orable ; je vous baptise au nom du Père, du Fils et de l'Esprit! j

Elle tombe aux genoux de son seigneur; il lui verse sur le front l'eau mêlée de sang, et Guibelin, qui sert de parrain, lui donne le nom de Guibour qu'elle porta désormais. — Ainsi je vous fais chrétienne ! — Et je me fais tienne ! — Et tous deux pleurent...

Il y eut mainte larme versée à ce baptême. Guillaume tient Orable sur son cœur, Orable, à présent Guibour;

jamais on ne vit créature si belle et si sage Guibour

prie. Au dehors la fumée noire, la flamme, les cris; c'est une tempête, un mugissement ; ils croient que c'est la fin et que la tour s'écroule... Mais ce n'est pas Gloriette qui tombe, c'est Bertrand qui arrive avec ses fervêtus. Ils ont forcé la muraille mal gardée, envahi

la ville, éteint l'incendie — Holà, mon oncle, dit

Bertrand du perron, montez et achevons la victoire ! —

PRISE d'orange

Guillaume saute en selle, Guillaume s'élance; et Bertrand devant lui, et Guibelin ragaillardi... et devant eux, par toutes les portes de la ville, les Sarrasins s'envolent comme étourneaux

LE VŒU DE VIVIEN

LE VŒU DE VIVIEN

Ce fut à Pàque, au temps où renaît Dieu.

Guillaume a fait chevalier son neveu, L'enfant Vivien, retrouvé de la veille.

Il a quinze ans, couleur gaie et vermeille, Et cheveux blonds où souffle un air léger. L'âge le fait fleurir et s'allonger Gomme un scion d'osier pâle ou de coudre ; Son œil vaillant déjà lance la foudre ; Cent damoiseaux sont armés avec lui, Et les prés verts de leur jouvence ont lui.

Or, au soleil qui lui touche la tête, Dans les prés verts, au milieu de la fête, L*enfant Vivien crie :

* Ce récit est emprunté à la « Chevalerie Vivien >• (vers 8-71).

« Oncle ! Ecoutez bien !

Vous me donnez à moi, l'enfant Vivien, L'épée ardente, à férir destinée, Et je la prends comme elle m'est donnée. Mais c'est à charge, entendez-moi, seigneur, De faire un vœu qui m'enchaîne d'honneur. Je jure à Dieu dans sa gloire sacrée.

Devant Guibour, votre femme honorée, Qui m'a nourri comme elle eût fait sa chair, Devant quiconque est ici votre pair, Et devant vous, de qui je tiens Tépée; Je jure, eussé-je encontre moi groupée L'Afrique horrible, et, sortis de ses ports. Les peuples noirs, hérissés comme porcs. Au cuir si dur qu'il ne craint pas l'entaille Et qu'il leur sert de cotte de bataille, Je jure à Dieu qu'on ne me verra pas, Moi vivant, faire en arrière un seul pas ! Non, quand j'aurai le heaume au front lacé. Pour tout l'enfer en troupeau ramassé.

Il ne sera pas dit qu'on verra faire A moi vivant un seul pas en arrière ! »

LE VŒU DE VIVIEN

Guillaume alors crie et pleure : « Neveu, Par ce serment craignez de vivre peu ! Ah ! si baron qu'on soit, quel homme au monde, Quand la bataille est serrée et profonde. D'un pas ou deux n'a dû se retirer Ou davantage, — afin de respirer !

C'en serait fait trop vite du plus brave ! Vous êtes jeune, et la parole est grave. Ne parlez pas en fou. Fou qui fait vœu D'en faire plus que n'en demande Dieu ! Voici trente ans que je le sers. Quel homme Ne se découvre au nom dont on me nomme ? Ma vie est longue, on vous en fait leçon ; En savez-vous de mauvaise chanson ?

Je suis Guillaume, appelé Fièrebrace.

Pour aller droit et loin, suivez ma trace ! J'ai fui pourtant, quand j'étais encombré D'assaut trop rude et trop désespéré î J'ai reculé ! Je revenais ensuite Meilleur, ayant repris force en ma fuite. Qui veut garder autrui se doit d'abord Garder soi-même et de peine et de mort.

A maie fin quand la bataille penche, Fuir est permis pour sauver la revanche ! Fuir est permis : trahir seul ne Test pas ! Si Tennemi vous assiège et vous serre, Prenez du champ, reculez, c'est la guerre, Et le lion ne fait pas autrement. »

L'enfant Vivien répond : « J'ai fait serment. Geignez, ceignez l'épée à ma ceinture ! J'ai fait serment, j'en courrai l'aventure. Viennent à moi Persans, Turcs, Sarrasins, Aussi nombreux qu'en été les essaims, Aussi serrés que les flocons de neige Quand l'âpre hiver en nos tours nous assiège, Et que, le ciel restant jaune et chargé, Il neige encore après qu'il a neigé !

Fussé-je seul à soutenir la guerre.

Je ne veux point d'un pas céder la terre, Non ! que plutôt elle s'ouvre sous moi ! Père du ciel, vous en avez ma foi.

Plutôt tout vif au noir enfer descendre ! Tenant l'épée afin de vous défendre.

LE VOEU DE VIVIEN

Vos ennemis, seigneur, ne pourront pas Dire qu'ils m'ont fait reculer d'un pas ! »

L'enfant Vivien parle ainsi dans la fète. Guillaume écoute en secouant la tête, Et ne se peut tenir d'en soupirer :

— « Je le vois bien, il faudra vous pleurer! Il me faudra, si vieux que je puisse être, Vous voir mourir, moi qui vous ai vu naître Dame Guibour, votre tante, en aura Plaie et navrure, et qui la guérira? ' La chrétienté, qui prenait assurance En vous, sajeune et croissante espérance. En sera veuve et déserte avant peu.

Vous eûtes tort de jurer, beau neveu. »

Puis l'un et l'autre ont laissé la parole. Et dans les yeux de l'enfant déjà vole L'enseigne au vent, conquérante; voici Que dans ses yeux, comme un fleuve grossi,

Roule déjà par les champs son armée, Toute d'enfants pareils à lui formée; Voici qu'ils sont en ses yeux combattants, Et que la guerre y durera sept ans; La grande Espagne y luit, livrée aux flammes, Où sont jetés les enfants et les femmes. L'épée est rouge et le ciel resplendit. Et par Vivien l'honneur de Dieu grandit. Il voit l'épée, et le ciel, et la gloire...

Guillaume voit dans la bataille noire L'enfant Vivien sanglant et jeté bas Pour n'avoir point cédé terre d'un pas. Il voit au corps s'ouvrir quatorze plaies, Et tournoyer au-dessus les orfraies...

Ainsi tous deux, le regard différent, Sans se parler, se regardent pleurant.

LA

PREMIÈRE C0M31UISI0N DE YIYIEN

Voici le jour qui s'en va de l'Archant*

Et les païens y sont maîtres du champ.

L'immense bruit de la bataille tombe.

L'enfant Vivien bat sa coulpe; il succombe,

Et son armée, hier belle comme lui,

Git dans le sang morte toute aujourd'hui.

Ah! quelle angoisse en France l'honorée!

Car c'est l'amour de la douce contrée,

Les bacheliers entre quinze et vingt ans

Qui sont tombés ; c'est l'aube et le printemps !

Que fait Guillaume? Il n'a pu les rejoindre.

L'.angoisse au cœur qu'il se sent n'est pas moindre

* Ce récit est tiré d' « Aliscans » (vers 693-867).

Ses gens étaient vingt mille au jour naissant;

Quatorze seuls lui restent à présent,

Quatorze en tout ; et plus d'un sur la selle

A mort navré, déjà blafard, chancelle.

Ils sont poussés vers le fleuve, à travers

Les mornes champs, de ces cailloux couverts

Qu'on dit avoir plu du ciel pour Hercule.

En Aliscans voici le crépuscule;

Guillaume tient l'épée ardente au poing :

— Seigneurs, dit-il, nous n'échapperons point.

Mais jusqu'au bout, à la race mauvaise

Jetons le cri de l'enseigne française.

Et qu'ils n'aient point de repos, nous vivants î

Voici la mer, où font rage les vents.

Nous allons-nous laisser, tant que nous sommes,

Jeter à l'eau, pouvant mourir en hommes?

Gagnons plutôt, à travers ces maudits.

Ou bien Orange, ou bien le paradis!

Anges du ciel, vous y serez nos prêtres !

Nous ne ferons pas honte à nos ancêtres,

Et les jongleurs futurs ne diront pas

Que nos chevaux aient reculé d'un pas! —

Guillaume tient l'enseigne qui flamboie, EtJes quatorze ont répondu : « Montjoie! » Et Dieu rendant à leurs coups la vigueur, Tous sont tombés sur le païen vainqueur : La foudre ainsi fait éclater un chêne.

Ils ont vengé leur fin qu'ils voient prochaine Et devant eux fait un large sentier.

Guillaume y frappe ainsi qu'un charpentier, Et les païens croient voir quatre Guillaumes. Autour de lui les têtes dans les heaumes Volent ainsi que têtes de pavots Et vont sonner sous le fer des chevaux. Pourpre et terrible, il a percé la foule. Baucent l'emporte, ah ! que de morts il foule ! Les chevaliers sont hachés dans le sang, Et de l'armée il est seul à présent.

Par la montagne à présent va le Comte. Et le sentier que son dextrier monte,

Un lévrier ne le gravirait pas.

Triste et sanglant git le soleil en bas;

En Aliscans la grande nuit commence;

Et tout autour dans la campagne immense

Le Comte voit fumer les- feux païens;

Il n'est passage, il n'est gué que ces chiens

N'aient occupé, de peur qu'il leur échappe.

Il en gémit, de ses mains lasses frappe

Ses cuisses : — « Dieu, qui mourûtes en croix,

Le monde est plein de ces démons, je crois!

Qui vit jamais contre un marcher tant d'hommes!

Mais tire-moi d'entre eux, toi qui te nommes

Fils de Marie, et pour nous te fis chair,

Et qui brisas les portes de l'enfer!

Dieu, tire-moi d'entre la noire engeance,

Et de Vivien je ferai la vengeance !... »

Le vent se lève et le temps se fait noir. Une fumée empêche de rien voir Où l'on entend murmurer un tonnerre...

Il redescend, las et farouche ; il erre

Sans savoir où, la brume le cachant, Et tout à coup il reconnaît l'Archant.

Voici des morts.

Il se penche, et regarde.

Et passe entre eux, car le chemin lui tarde, Cherchant Vivien parmi ces combattants, Tous bacheliers de quinze ou de vingt ans ! A chaque pas dans ce champ de martyre, Le cœur plus lourd lui pèse et le déchire.

— Ah ! douce France ! Ah î pays de douleur î Quelle tempête a fait tomber ta fleur !

Et quel avril te la refera, France?

Ils ont tué jusques à l'espérance î Hélas ! enfants, matin clair et sacré, A ce pays vous aurez peu duré !... »

Il va quérant ses neveux dans la plaine Et n'entend pas lui répondre une haleine.

— c( Peut-être ont-ils au massacre échappé ?... » Quand tout à coup, d'un bleu rayon frappé,

Un large écu près de là vient à luire... Et sous l'olive où l'on entend bruire

L'eau sourcilleuse, il voit, pâle et croisant Ses blanches mains, l'enfant Vivien gisant.

Son clair visage envoie une lumière.

11 a repris sa beauté coutumière

Et déjà semble en l'éternel repos.

Mais rien d'entier ne couvre plus ses os ;

Et sous la broigne ' à jour comme les claies,

La douce ctiair saigne par quinze plaies ;

Et de la moindre un géant serait mort.

11 a croisé ses mains blanches ; il dort ;

11 a couché près de lui son épée ;

Gomme la rose en son matin coupée

11 sent plus doux que le baume ou l'encens.

Guillaume crie, il croit qu'il perd le sens :

^ Broigne. Brunie, tunique de cuir, haubert, cotte de mailles. (L.-G.)

— Terre, ouvre-toi ! Pourquoi vivais-je encore? Vivien n'est plus î que ton sein me dévore ! Vous m'attendrez en vain, dame Guibour,

Je n'entrerai jamais plus dans ma tour! » Il tord ses poings, sanglote à rendre l'âme, Et de Baucent roule à terre, et se pâme.

— c( Ah ! fils Vivien ! jeunesse au regard fier, L'heure vous fut mauvaise, enfant si cher ; Vous étiez beau comme l'aube qui brille,

Et vous plaisiez comme une jeune fille,

Mais le lion n'a pas si large cœur.

Vous n'étiez pas insolent ni vainqueur.

Et ne cherchiez à personne querelle ;

La douceur fut votre âme naturelle ;

Mais vous étiez plus terrible, devant

Le Sarrasin, que la foudre et le vent !

Vous en avez tué plus qu'homme au monde.

Et c'est pourquoi mon cœur se plaint et gronde,

Car je vous vois sanglant et mort, hélas,

Pour n'avoir point cédé terre d'un pas !

Vous n'êtes plus, jeunesse, aube, lumière ! Que ne vous ai-je, avant l'heure dernière, Trouvé du moins respirant en ce lieu ! Vous auriez eu de moi le pain de Dieu, Car j'ai sur moi l'hostie et le saint chrême. Vous fussiez mort ainsi, goûtant Dieu même, Et quelque joie eût mon cœur adouci I A ton soldat cependant fais merci.

Père des cieux, et le mets dans ta gloire ; Il est tombé dans la bataille noire A ton service, et baptisé de sang. »

Et sur l'enfant s'incline gémissant Le noble Comte ; il le baise à la bouche Qui fleure comme encens ou miel, il touche Le sein plus blanc que le cristal, et sent Dessous le cœur sauteler, frémissant...

— « Ah ! fils, dit-il, vis-tu? Parle-moi, parle, Vivien, mon filsî... Quand je t'armai près d'Arle, A ce matin où pour l'amour de toi Je donnai plus de dextriers qu'un roi,

D'habits de guerre où l'or en fleurs éclate, Et que mes prés flamboyaient d'écarlate, A ce matin que tu fis ce serment, J'eus de ceci le noir pressentiment!...

Malheur sur moi que je voie accomplie La vision que j'eus de ta folie!...

,Dame Quibour, qui le teniez plus cher Qu'enfant qui fût de votre propre chair, Que direz-vous, sachant cette nouvelle ? Le cœur vous va fendre sous la mamelle ! Pleurez, ma dame, et vous frapppz le sein î Dorénavant Arabe ou Sarrasin Posséderont en paix tout ce royaume ; Ils n'auront plus à redouter Guillaume ! Tous sont des miens et de moi délivrés. Ils reprendront mes cent palais cintrés, Ma terre, hélas, veuve du fier lignage ; Aux Aliscamps s'en est fait le carnage, Et dans les champs qu'à l'aise ils vont grever * Ils ne verront pas un bras se lever ! »

* Grever, Désoler, attrister. (Gonstans, loc. cit.)

A cette idée il reste contre terre

Evanoui, tant l'angoisse est amère !

Lorsqu'il entend soupirer de pitié.

Il croit qu'il rêve, il se dresse à moitié :

Il voit l'enfant, douce face hagarde,

Les yeux ouverts, l'enfant qui le regarde :

— ce Père des Cieux, vous m'avez exaucé! » Et, tendrement le tenant embrassé :

— « Es-tu vivant, par la bonté céleste?

— « Oui, dit Tenfant, mais peu de temps me reste. Oncle, pourtant, cessez, cessez vos pleurs.

Vos sept neveux, tous sont vivants ailleurs. Rien n'a rompu cette troupe intrépide.

En une nef, sur le Rhône rapide.

Ils sont captifs, l'un à l'autre ferrés. S'il plaît à Dieu, vous les délivrerez. En Aliscamps nous vainquit cette engeance. En Aliscamps vous en ferez vengeance.

Oncle, pour moi, qui meurs en chevalier, Au Roi des Cieux je devais ce loyer ! »

Et par ces mots fut consolé le Comte.

Son deuil sanglant, alors il le surmonte, Alors il parle :

— A cette heure, neveu, Dis s'il te plaît goûter au pain de Dieu ! Car cette grâce autrefois me fut faite Que de ce pain, bénit aux jours de fête, Toujours sur moi je portasse une part. »

L'enfant sourit, blanc de joie, et repart :

— « Oncle, merci ! que j'y goûte et je meure ! C'est, lorsque à moi vous vîntes tout à l'heure. Je le vois bien, Dieu qui m'a visité ! »

Le Comte a pris le pain de charité

En sa poitrine où pend une aumônière :

— (( Fais donc à moi confession dernière ! Je suis ton oncle, et tu n'as en ce lieu Parent — dit-il — plus proche, excepté Dieu ! J'y serai prêtre en place de Dieu même

Et ton parrain à ce sanglant baptême !... »

Entre ses doigts le pain devient ardent ; L'enfant Vivien pleure en le regardant :

— ce Appuyez-moi contre votre poitrine ! Car à Dieu va mon âme pèlerine

Et je pourrais mourir avant la fin.

Ecoutez, oncle, et m'apaisez ma faim. »

Et sur son cœur alors le Comte appuie La pâle tête et lui prête Touïe ; Et l'enfant dit, et n'en veut rien céler, Ce qu'en mémoire il se peut rappeler.

Or à Tentour la nuit fait comme un voile Où luit l'hostie aussi blanc qu'une étoile.

— « Il me souvient, dit l'enfant bien-aimé, Du temps de Pâque où vous m'avez armé. Je fis serment à Dieu, vous l'entendîtes. De ne céder à ces races maudites

Un pied de terre où je pusse mourir!

Or aujourd'hui j'en vis tant accourir De tant de points opposés de l'espace !

LA PREMIÈRE COMMUNION DE VIVIEN i 09

Je n'ai pu faire à tous ces démons face. Oncle, je crains d'avoir forfait mon vœu. »

— c( Quittez, quittez ce souci, beau neveu, Répond Guillaume en inclinant la tête ; Car à présent la pénitence est faite î »

Le Comte alors appelle Dieu très grand Et de la lèvre il approche en pleurant L'hostie ardente : et l'enfant communie. Aussitôt Dieu hâte son agonie.

Il sent figer son *cœur, et, par amour,

— c( Vous saluerez, — dit-il — dame Guibour ! » Puis se tait, sue, et la face lui change.

A ses pieds Dieu fait descendre son ange ;

Vivien le voit, lui tend son gant plié.

Le corps s'étend, Tesprit est délié,

Et dans le ciel, aussi blanc que le cygne,

L'ange l'emporte au lit que Dieu désigne ;

Et le parfum des éternelles fleurs

En vient au Comte et se mêle à ses pleurs.

LE RETOUR DE GUILLAUME

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