‹ Chansons épiquesChapitre 8 sur 16 · LES ADIEUX DE GUILLAUME ET DE GIIIBOUR · texte numérisé non relu

LES ADIEUX DE GUILLAUME ET DE GIIIBOUR

Le jour a fui, le repos vient au monde.

La dame veille, et dans la nuit profonde Met le harnais à l'auferan princier.

I! est pansé, repu, rit sous l'acier ; Et, derechef prêt à fournir carrière, S'ébroue au bas de l'escalier de pierre. A cent flambeaux la mesnie est autour.

Car nul ne dort : ainsi le veut Guibour.

Mais l'auferan flaire l'aube vermeille.

Hennit d'attente, et Guillaume s'éveille : Il faut qu'il parte avant le clair du jour.

c( Donnez, dit-il, mes armes » ! Et Guibour Les lui présente, et la broigne et le heaume Qu'au roi païen conquit hier Guillaume ; Car il lui faut pour un d'entre eux passer Ayant tantôt leur force à traverser.

LE RETOUR DE GUILLAUME

Que craindrait-il ? En guerres ou voyages Il s'est appris à parler leurs langages.

Or sous l'armure on le dirait si grand Que de la tête il passe un amirant.

Guibour le voit, prise d'angoisse, admire. Et ne se tient que son cœur n'en soupire :

— « Ainsi tu pars, dit-elle, tu t'en vas

En cette France illustre, hélas! hélas!

Et je demeure ici, lasse et vieillie,

Entre ces gens dont je me sais haïe !

Là-bas la terre est douce, et rit toujours.

Et volontiers on y change d'amours....

Tu verras là mainte fille choisie

Telle au rosier que rose cramoisie,

Et mainte dame en magnifique atour

Bien enseignée aux blandices de cour...

Tu m'oublieras, mon seigneur, pour plus belle

Ou plus adroite, et resteras près d'elle...

Et que viendrait ici chercher ton cœur

Où la terre eut pour toi cette rigueur,

Où tu souffris faim, soif et peine amère.

Et plus grand deuil qu'homme qui fut de mère ? ^

Lors, de baisers ne pouvant se lasser :

— Dame, dit-il, n'ayez pas ce penser î

Quand je m'en vais loin de votre personne,

Prenez, prenez ma foi que je vous donne !

Je jure ici, jusqaes à mon retour.

Chez le Roi même eussé-je pris séjour.

De ne changer ces chausses ni ces braies,

Et ne laver ma tête ni mes plaies î...

Je ne mordrai de chair ni de piment

Ni ne veux boire au hanap écumant

De vin miellé ni relevé d'épices.

Mais je ferai d'eau du puits mes délices !

Point de pain blanc, mais de paille et de son !

Et point de lit de fm duvet d'oison.

De draps de lin ni de riche tenture,

Mais de ma selle au plus la couverture.

LE RETOUR DE GUILLAUME

Et cette robe où serré je m'en vais ! Vous entendez le serment que j'en fais : Ma bouche enfin n'en touchera point d'autre Tant qu'elle n'ait recueilli sur la vôtre Le saint baiser qu'y laisse ce moment ! o Guibour s'incline et reçoit le serment.

Lors il descend avec l'épouse aimée ; Au perron vient, sous l'olive ramée, Monte à cheval, et, confirmant son vœu, Remet Guibour et sa mesnie à Dieu.

Puis le pont tourne et s'abaisse, il y passe, Et dans la nuit s'aventure, et l'espace... Et Guibour va, le front sur le pavé.

Prier pour lui jusqu'au soleil levé.

PETITE ÀÉL

LA PETITE AËLIS

A la Cité sur la montagne assise, A Laon, cité de force et de franchise, Où Gharlemagne a construit son séjour Et son palais à Tombre de la tour, Guillaume arrive, il entre.

C'est dimanche.

Hors des moutiers le bon peuple s'épanche. La messe est dite, on pense à festoyer. Guillaume voit aux âtres tournoyer

• La broche grasse ; il voit pendre aux fenêtres Draps et drapels, et guirlandes champêtres

* Ce récit est tiré « Aliscans » (vers 2220-3035).

Dont on habille enseignes et pignons ; L'auberge tremble au chant des compagnons.

Guillaume las chevauche dans la fête.

Il ne sait pas quelle joie on apprête Et que Louis doit ceindre de sa main Couronne d'or à Blanchefleur demain.

Guillaume va, las, poudreux, tête nue ; Et quand il voit cette face inconnue, Le populaire aux carrefours s'émeut :

— c( D'où celui-là sort-il? qu'est-ce qu'il veut? Voyez-le, haut sur sa bête effroyable ! Est-il épie, ou voleur ? Est-il diable, Pour nos péchés échappé de l'enfer?

Jamais Cité ne vit païen plus fier. — » II les entend et pourrait les confondre : Mais n'a daigné les voir ni leur répondre. Vers le palais il chevauche, 'il descend Droit au perron sous le pin verdissant. Cent écuyers sont là, devant la porte.

Afin qu'il soit aux hôtes fait escorte;

LA PETITE AÉLIS

Et les chevaux à l'étable conduits.

Mais pas un d'eux n'approche } ils s'en sont fuis

Ainsi que fait du faucon l'alouette ;

Pas un valet ne vient tenir la bête

Afin qu'il entre ; et, devant le perron,

La bride au poing, ils laissent le baron.

Un messager en grand hâte au roi monte :

— « Un homme est là ; je ne sais s'il est Comte,

Tant il est fier, ou pauvre bachelier;

Il a regard et poil de sanglier ;

Hérissé, hâve, et souillé de litière ;

De son harnais l'épée est seule entière.

Son heaume pend, noir de rouille, à l'arçon ;

Il est vêtu d'un mauvais peliçon *

Et sa chemise en passe, où trente plaies

Ont mis du sang et du sang sur ses braies.

' Peliçon. Pelisse, fourrure (C).

Pas un n'est tel jusqu'à la grande mer. On le dirait déchaîné de l'enfer. »

La cour s'étonne, et de pareil visage Le roi pensif tire un mauvais présage.

— (( Allez, Samson, dit-il; voyez quel est L'homme, et sachez ce que de nous lui plaît.

Samson descend par les degrés de marbre, Vient au marquis, la bride au poing sous l'arbre: — Qu'êtes-vous, sire? et dites votre nom; Ou vous plaît-il de nous le taire ?

— xNon,

Répond Guillaume, et que tôt on le sache !

Mon nom n'est pas de ceux qu'en France on cache !•

Je suis Guillaume, et viens d'Orange, las,

Et travaillé de mainte angoisse, hélas !

Seigneur, tenez la bride, que je parle

A mon seigneur, à Louis, fils de Charle. »

LA PETÎTE AÉLIS

— Excusez-m'en, dit Samson, car il faut Que j'aille au Roi vous annoncer là-haut. J'en ai message.

— « Allez donc; allez, sire!

Dites au Roi l'afifront qui me déchire. Que je suis là, ruiné, seul, perdu ; Qu'il vienne à moi, comme au pauvre il est dû. Avec la cour, et que ma sœur y vienne. Et de Guillaume enfin qu'il leur souvienne ! Sachons qui m'aime au point où Dieu m'a mis : A la besogne on connaît les amis. »

Samson retourne, effaré :

— « Sire, Sire !

L'homme est Guillaume; un grand deuil le déchire, 11 est là, pauvre, et mande, en son ennui. Que vous, la Reine et tous, alliez à lui. »

Le Roi frémit et regarde la terre :

— « Encor Guillaume ! Et que veut-il ? La guerre !

N'avons-nous pas déjà peiné pour lui, Tant que ma barbe en est blanche d'ennui ? Maudite soit l'heure qui le ramène !

Il ne se peut tenir en son domaine, Toujours bataille, et, quand il est vaincu. Pour le couvrir il faut prendre l'écu.

Or c'est assez : que l'enfer le reprenne, Car il en sort ! Faites venir la Reine. Je doute fort qu'elle lui fasse accueil. Et cependant laissez-le sur le seuil. y> Puis il se tait et songe.

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