GUILLAUME EST LIVRÉ A LA RISÉE DES VALETS
Or le murmure Court que Guillaume est en bas, sans armure. Presque aussi nu que naufragé de mer, Hérissé, hâve, et fou de deuil amer.
L'un y va voir après l'autre, et regarde, Sans approcher, cette tête hagarde.
LA PETITE AÉLIS
Aucuns sont là qu'il a comblés jadis De tissus d'or en Orient ourdis, De peaux de martre et de pelisses larges, Et de hauberts safrés d'or S et de targes^ Et d'auferans d'Afrique ou d'Aragon, Tout harnachés dé fin or de mangon-^ ; Et pas un deux n'approche et ne l'embrasse. « Est-ce donc là Guillaume Fièrebrace? » Que vont raillant valets et damoiseaux Comme au hibou font les petits oiseaux. > « Ce marquis fier, le plus grand de son âge? — « Beau sire, où donc est votre baronage ? Quoi ! venez-vous, sans suite et sans charroi, En cet habit, voir la fête du Roi?
Lui, demandant à Dieu la patience, Répond :
— « Seigneurs, pourquoi me faire ofi'ense?
* Safrés cVor. Frottés d'une poudre appelée safre qui imite les rubis et l'or.
' larges. Bouclier. (L. G.)
3 Or de mangon. Or de prix (mangon, monnaie). (L. G.)
Mon baronnage est mort en Aliscamps.
Seul j'ai pu fuir; trente Rois sont aux champs, Autour d'Orange; ils jurent de la prendre; Dame Guibour, reste'e à la défendre, M'envoie à vous crier miserere; Entendez-la : Dieu vous en saura gré. »
Aucun n'entend. Par les degrés de marbre
Tous ont monté, le laissant là sous l'arbre.
II apprendra, le marquis redouté.
Gomme le pauvre est du riche écouté.
Et comme il sied qu'il prie et qu'il s'abaisse!
Ainsi va-t-il de qui tombe en détresse.
Il l'apprendra : — tant d'autres l'ont appris! —
Qui perd son bien perd tout à coup son prix!
— Ahî Dieu! — dit-il — ah ! Père secourable,
Gomme qui prie est chose misérable!
Si j'apportais l'or fin ou l'argent clair,
Ils me tiendraient pour honorable et cher!
Mais j'ai besoin qu'on m'aide et qu'on m'écoute,
Et suis traité comme un coupeur de route,
LA PETITE AÉLIS
Et plus d'un fut de cette main nourri Qui ne met pas ma monture à l'abri ! »
Au pin lui-même il attache la bête
Et sur le banc s'assied, baissant la tête;
Et, regrettant Guibour, il a pleuré.
Un bruit joyeux sort du palais cintré : Voici la reine ; elle entre, et dans la salle Belle et hautaine, alentour elle exhale Tant de clarté que tout en resplendit.
Or elle voit le roi triste, et lui dit :
— Sire, pourquoi vous attrister? Mon frère. On le sait trop, vous fut jadis contraire ; Mais, pauvre et seul, que peut-il aujourd'hui? Ecartez-le pourtant, de peur d'ennui.
Et qu'il n'éveille ici quelque bagarre.
Faites garder les portes de devant
Et que pas un n'entre ici ni ne sorte! »
Louis écoute. Il fait garder la porte.
Aise en son cœur qu'elle ait ainsi parlé, Lui-même il est à la fenêtre allé Railler Guillaume.
Il l'appelle ; il lui crie :
— « Cherchez, seigneur, une autre hôtellerie! Quoi! venez-vous, en si petit arroi, Marquis d'Orange, à la fête du roi?
Point d'écuyer, pas un goujat, qui garde Votre auferan!... Allez (l'heure vous tarde) Chercher hôtel où le panser, seigneur, Et vous laver, que je vous fasse honneur. Vous aurez part à la réjouissance.
— Père des cieux, donnez-moi patience.
Répond Guillaume, ou puissé-je en mourir! Qui me devrait exalter et chérir
Me raille, et fait de m'avilir sa tache!... Il ne l'aurait osé, car il est lâche,
LA PETITE AÉLIS
Si Blanchefleur n'applaudissait aux coups. Mais, par Celui qui nous jugera tous!
Ils en pourront bien cher payer la joie ! Avant que j'aie aux champs repris ma voie, Tous deux, si j'entre en ce palais altier. Tous deux sauront que j'ai le cœur entier !.. —
Il songe ainsi, hoche en songeant la tête, Et dans son cœur s'amasse la tempête.
Or la nuit tombe ; on allume les feux. Et du palais monte un grand bruit joyeux : La grasse odeur vient des cuisines claires. Le marquis songe, amassant des colères.
Un franc bourgeois — Guimard e'tait son nom, —
L'invite alors, en courtois compagnon.
En son hôtel l'auferan trouve étable.
Et le marquis s'assied à haute table
Où le sert l'hôte et sa femme au frond clair.
Mais il ne veut goûter pain blanc ni chair. Il s'en excuse ; il lui faut pain de seigle Et l'eau du puits :
— C'est, leur dit-il, la règle Que j'ai jurée à Guibour par serment, Que pain doré, chair, vin doux, ni piment, Jusqu'au retour n'approchent de ma bouche, Ni que baiser, hors le sien, ne la touche ! »
La bonne dame et l'hôte en ont pleuré.
Il n'a voulu non plus du lit paré Qu'ils ont en haut tendu pour sa couchée ; Mais de joncs verts une fraîche jonchée, Et pour tout drap la housse du cheval. C'est là qu'il dort.
Comme l'eau court à val, Lors sa pensée à Guibour revenue
LA PETITE AÉLIS
La lui fait voir qui veille, sous la nue, Le heaume en tête et l'épée au côté, Sur les créneaux d'Orange la ferté ; Gomme un soldat elle fait bonne garde, Puis du côté de la France regarde...
L'huile et le plomb fument sur les fourneaux ; De tour en tour, entre les noirs créneaux, La guette appelle à claire voix de femme. Et tout autour la contrée est en flamme... Le marquis rêve ; il ne peut reposer.
Ni dans son cœur ses larmes s'apaiser.
Or il se hâte avant l'aube échappée, Revêt sa broigne et se Ceint de l'épée : — Hôte, dit-il, merci ! Je vais au Roi. Il me doit aide en retour de ma foi.
Et je crains peu qu'il s'y refuse, en somme : La nuit l'aura conseillé.
— Gentilhomme, Allez, dit l'hôte. Il est fête aujourd'hui Et votre sœur y siéra près de lui !
Car il lui doit ceindre au front la couronne, Et le douaire est fort beau qu'il lui donne : C'est Vermandois, jusqu'au port de Wissant, Cette duché, la plus riche des cent.
Mais qui ne peut, dit-on, durer sans guerre.
— « A ce conseil où se donne la terre Il m'appartient de régler le devis, Répond Guillaume ; et j'y vais, car je suis Gonfanonier de France l'honorée ; J'ai ce pays sous ma garde sacrée Et l'oriflamme à porter au combat.
Malheur à qui le mettrait en débat !
Il louera Dieu, le Roi qui m'abandonne, Si je ne fais tomber que sa couronne ! »
L'hôte l'entend, se signe ; et le baron Monte à grands pas vers le royal perron.
LA PETITE AELIS
Par le perron, dans la salle voûtée, Entre à grand bruit la noblesse invitée ; Comtes et ducs, princes y sont venus.
Les jeunes gens entourent les chenus Et le palais se remplit de leur gloire ; Les dames sont sur les chaises d'ivoire En tels atours et d'où sort tant de feu Que l'on croirait voir la splendeur de Dieu.
Sous son manteau de bure et de futaine Guillaume va dans la foule hautaine.
Il semble à voir un pauvre besacier, Et n'obtient pas le salut d'un huissier. Nul ne lui parle ; et la reine, en sa chaire, Qui fait accueil à tous, et bonne chère, Ne veut pas voir qu'il est là. Sur un banc Lors il s'assied, et rumine, courbant
La tête, gros d'une rage inconnue...
— Sous son manteau sa grande épée est nue.
Tout à coup monte et monte encore un cri : Il vient, c'est lui, c'est le comte Aimeri, Le Père ancien de la Geste vaillante : Il descend, calme, et la barbe brillante. Avec sa femme Ermengarde au grand cœur, Et quatre fils qu'engendra sa vigueur : Car le cinquième est en lointain royaume, C'est Aïmer : le sixième est Guillaume. Soixante écus sont avec le seigneur.
Le roi se lève et lui va faire honneur ; Et hautement toute la cour l'acclame :
Au faudesteuil le roi mène le Comte, S'assied plus bas ; puis à sa chaise monte Dame Ermengarde, et la reine à côté, La fille blonde aux yeux couleur d'été,
LA PETITE AÉLIS
Et sur la pourpre ou les coussins de soie Il n'est près d'eux baron qui ne s'asseoie ; L'odeur s'épand des roses et des lis ; Les encensoirs embraisés sont remplis ; La joie abonde et les douces paroles, Et les jongleurs accordent leurs violes.
Et de Guillaume, aucun n'en a parlé.
Sombre, à l'écart, il demeure esseulé.
Il croit qu'il rêve, il rougit : — « Je suis lâche,
Dit-il. J'ai l'air d'un baron qui se cache.
Et cependant mon père est là devant
Que je dois voir bien peu dorénavant,
Et là ma mère, à la haute pensée.
Que de six ans je n'ai pas embrassée !...
J'ai trop souffert, allons! Si j'endurais
Plus que ceci, je le mériterais.
J'ai trop souffert, je meurs si je ne parle ! »
Dans le palais construit par le roi Charle
Et qu'à Louis il légua pour séjour, Devant le Roi, qui siège et tient sa cour, Gomme un lion Guillaume alors se lève, Et c'est alors le Roi qui croit qu'il rêve ; Son pas résonne, il parle, et cette fois, Veuillent ou non, tous entendront sa voix :
— c< Jésus de gloire, éternelle Justice,
Que ta vertu, roi des Gieux, garantisse
Gent ans encor ce père aux cheveux blancs
Qui fut déjà ton serviteur cent ans.
Et cette mère à la haute pensée
Qui fut aussi de maints glaives percée
Et m'engendra pour ton combat, Seigneur!...
Mais, Dieu, confonds, et juge à deshonneur
Ge Roi failli que ton service fâche.
Et cette reine accouplée à ce lâche,
Qui m'ont livré dans la cour du palais
A la risée infâme des valets.
Parce que, nu comme on sort du naufrage,
J'arrivais, seul et sanglant,*de l'orage
LA PETITE AÉLIS
Et de la foudre où tous les miens sont morts... Juge et confonds, Seigneur, l'âme et le corps ! S'il n'était près de mon père, je jure Que ce Roi m'eût déjà payé l'injure !... »
Le Roi pâlit de honte ; un frisson court. Et des barons monte un murmure sourd : — Que fera-t-il ? Ecoutez ! Dieu l'éclairé Et pense à nous ! Guillaume est en colère... »
Il s'est levé, le seigneur Aimeri; La mère accourt au fils qu'elle a nourri. Et chaque frère accourt ; mais de sa bouche Il les écarte, et pas un ne la touche. Lors, ramenant son père au faudesteuil, A grande voix il a dit le grand deuil Et Vivien mort sous les claires fontaines. Et le carnage, et tant de capitaines Entrés au ciel tout couverts de leur sang ; Jusqu'à la mer le fleuve rougissant.
Et les cités flambant comme résines ; Ses six neveux dans les nefs sarrasines,
Guibour enfin, qui dans sa ville attend
Le Roi de France, et croit qu'elle Tentend...
Un bruit de pleurs s'élève ; tous gémissent
Et de pitié sanglotent et frémissent
Ses frères sur leurs fils, tous sur Vivien ;
Mais pas un n'offre au marquis de soutien.
Ils sont muets ; ils regardent à terre :
— <t Encor Guillaume, et l'éternelle guerre
Pour la province, en mer comme un écueil.
Dont il se fit investir par orgueil !
Depuis qu'il l'a, combien, portant la lance,
Y sont partis, de barons de vaillance,
Qu'on n'a pas vus revenir au pays !
Qu'il laisse Orange et n'en soit plus marquis !
C'est trop souffrir pour sa ferté païenne.
Le Vermandois est riche. Qu'il le prenne.
Et laisse Orange, ou bien tous y mourrons ! »
Et c'est ainsi que songent les barons.
LA PETITE AÉLIS
Alors frémit la comtesse Ermengarde.
Elle se dresse, et de haut les regarde, Et crie, altière :
— « A ce que je puis voir, C'est maintenant aux femmes de pourvoir A la bataille ; aux hommes, c'est de coudre, ■Jaser et boire à l'abri de la foudre î Or bien, mon fils, ne vous étonnez pas. Gomme Guibour, nous armerons nos bras.
J'ai dans ma tour un trésor assez large Pour en charger cent chariots de charge. J'en donnerai jusqu'au dernier besant A qui suivra ton gonfanon passant.
Je vêtirai le haubert et le heaume, Et pour sauver le Christ et son royaume, J'appellerai les femmes au secours ! Car je suis blanche, et j'ai vu bien des jours, Mais j'ai le cœur jeune et plein d'allégresse. Et j'aiderai mon enfant en détresse,
Et, si Dieu plaît, délivrerai ma bru.
Ils le verront, ceux qui ne l'ont pas cru ! Francs renégats, amusés de chimères.
Vous apprendrez à mourir de vos mères I »
Et mainte dame aux cheveux fleuris blancs A cet appel entend crier ses flancs Et dit : « Allons 1 pour Dieu, fils de Marie î » Mais Blanchefleur ne bouge ni ne crie, Et le tumulte et le deuil vont croissant.
Sire Aimeri du faudesteuil descend
Et de ses mains tire sa barbe blanche :
— a Malheur à moi, qui vers la tombe penche.
Et qui dois voir mon fils abandonné
Même du Roi de ses mains couronné !
Malheur à moi, dont le sang le renie !
Ah ! Blanchefleur, vous en serez honnie !
Espérez-vous, quand toutes s'en iront
Tirer Guibour de misère et d'aff*ront,
LA PETITE AÉLIS
Espérez-vous rester loin de l'épée Avec les couards, pour être leur poupée? Soyez honnie, et toi honni, faux Roi ; Mais ton refus dégage notre foi. »
Le vieux seigneur ramasse une baguette, En deux éclats la brise, et la lui jette :
<t Nous te rendons tes fiefs, roi fainéant, Et n'en tiendrons un éperon vaillant !
Nous te rendons terre et tours, et ne sommes Dorénavant tes amis ni tes hommes !
A tes pieds gît notre hommage en morceaux, Car tu devais secours à tes vassaux.
Pour nous l'avoir dénié, par l'Apôtre Et par Jésus, tu n'auras plus le nôtre. Seigneur, et quand tu seras à ton tour Seul assiégé dans ta dernière tour.
Abandonné, — car d'un roi faible et lâche Foi chancelante aisément se détache, — Quand tu seras, dans Aix ou dans Paris, Petit garçon comme nous t'avons pris,
Il te viendra, — les malheurs la font bonne, — Mémoire alors d'Aimeri de Narbonne ! »
Tenant son fils par l'épaule accolé, Ainsi le Père à voix haute a parlé.
Autour de lui se lève son lignage Et les barons glorieux de son âge ; Maint défi part et maint regard de sang, Et le tumulte et le deuil vont croissant.
Le Roi se trouble ; il est pris de tristesse :
a Ecoutez, Comte ! écoutez-moi, comtesse !
Et vous, Guillaume ! au nom de Dieu, je sais,
Marquis vaillant, vos services passés I
Or je les veux par un don reconnaître.
Les jours sont noirs où Dieu nous a fait naître,
Et ce royaume est pressé d'ennemis.
Je dois, seigneur, veiller où Dieu m'a mis.
Orange est loin : combien, portant la lance,
Y sont partis, de barons de vaillance,
LA PETITE AÉLIS
Qui ne sont pas chez eux rentrés mourir ! Laissez le fief qu'on ne peut secourir. Le Vermandois est riche et plein de villes Qui dans vos mains prospéreront tranquilles : Prenez, seigneur, le duché florissant, Et tenez le jusqu'au port de Wissant. »
La Reine entend et pâlit :
— « Mon douaire !
Dit-elle. Quoi ! suis-je morte au suaire. Que vous donnez mes fiefs à pleines mains. Ou me faut-il errer par les chemins, Nue en chemise, afin que de ma terre Pour Tapaiser vous honoriez mon frère ? Mais pensez-vous qu'il rêve pour si peu ? Vous n'aurez paix avec lui, devant Dieu, Que par les siens toute France envahie, Et s'il vous fait moine en quelque abbaye ! Or veillez-y, si vous êtes roi fort, Et maudit soit qui parlera d'accord !»
Que le vrai Dieu qui fit ciel et rose'e
Garde la reine ! elle fut trop osée.
Elle se mord la lèvre et voudrait bien,
Sitôt qu'elle a parle', n'avoir dit rien.
Mais la parole a remué la braise.
Guillaume, noir de colère mauvaise,
S'embrase, et crie, et croit qu'il devient fou :
— « Ah î dit-il, chienne, issue on ne sait d'où î
Tu ne fus pas de ma mère enfantée !
Quelque sorcière a coulé sa portée
Au berceau fait pour la sœur de mon sang
Et, celle-ci, l'emporta vagissant !
Truande ! C'est ce venin que me darde Ta langue^, à moi qui te sauve et te garde ! Ah ! lorsqu'ici tu mords joyeusement Le pain miellé fait de fleur de froment Et les ragoûts assaisonnés d'épices, Que près du feu tu te chauffes les cuisses. Et tiens la coupe et bois le vin luisant ; Lorsqu'à souhait tu t'allumes le sang.
LA PETITE AÉLIS
Et qu'attaquant Louis, pour qu'il t'accole, Toute la nuit il te tourne et t'affole. Soûle de boire et soûle de manger, Et ne te peut de luxure gorger, Alors sans doute il ne t'importe guère Qu'il pleuve ou gèle où nous faisons la guerre, Et que, sanglants, vaincus, toujours loyaux, A travers champs nous perdions nos boyaux ! Tu n'as souci de nous ni de nos femmes î Par le vrai Dieu ! pute, qui nous diffames, C'est moi qui t'ai mis la couronne au front : Couronne et tète aujourd'hui tomberont 1 »
Alors, jetant à terre la couronne
Qu'un double rang de gemmes environne,
Il la saisit aux tresses, — et, puissant
Comme un taureau qui vient de voir le sang,
La traîne çà et là, fou de colère ;
Et dans sa main sa grande e'pée éclaire !
Et la clameur est terrible autour d'eux,
Mais d'approcher nul n'est si hasardeux,
Tant il mugit, tête basse, et les charge,
Ses yeux hagards tournant dans son front large !
L'esprit mauvais lui vient d'entrer au corps ;
Et certe, il eût tué sa sœur alors
Et n'eût pas vu leur mère qui le prie,
Si Dieu, — qui tient le monde en seigneurie, —
Telle que l'ange à la branche de lis.
N'eût envoyé la petite Aélis.
La reine l'eut pour fille et pour aînée,
Et c'est la fleur de sa treizième année ;
Mais Dieu la fit plus sage et de droit sens
Que maints barons et maints clercs blanchissants,
Le teint plus vif que neige sur gelée
Et d'or la tresse, à du soleil mêlée.
Or elle était en sa chambre d'enfant
A sa parure assise et se coiffant
Comme une fée à la claire fontaine.
Lorsque s'élève un bruit de voix hautaine.
Et la clameur lamentable ; elle entend.
LA PETITE AÉLIS
Et sur la pierre ea frissonne et s'étend :
— « Seigneur, e'teins cette querelle amère ! Et cependant, pour l'amour de ma mère,
J'irai, seigneur, car ainsi tu le veux —
Et, mi-vêtue en l'or de ses cheveux, L'enfant s'élance, et paraît, virginale, Gomme en avril la rose matinale,
Et traversant le tumulte et les cris
Gomme un rayon tombe aux pieds du Marquis.
Il tenait haut l'épée : elle l'arrête.
— Merci, seigneur! ou prends aussi ma tête, Dit Aélis. Beau sire oncle, merci !
Ou tourne-toi, voici mon corps aussi!
Fais-en ton gré, bel oncle, et que je meure Et sois réduite en charbon tout à l'heure ! Ou, s'il te plaît, je m'en irai pieds nus En dur exil, aux chemins inconnus, Pauvre, et quêtant mon pain, si tu pardonnes. Ou je prierai, close parmi les nonnes,
Pour toi, seigneur, aux pieds sanglants de Dieu,
Tant qu'on me mette en terre au même lieu !
Mais fais-lui grâce, elle n'a parlé, sire.
Que de folie, et péché que de dire !
Sois pitoyable, au nom du Roi des Gieux,
Et sur ta mère aussi jette les yeux,
Qui pleure et prie à tes genoux baissée
Et fut déjà de tant de deuils percée !
Et Dieu te garde et t'agrandisse, ainsi
Que la comtesse au grand cœur, ton souci,
Guibour, qui m'aime et que je tiens si chère.
Et qui pour toi souffre le faix de guerre ! »
Ainsi l'enfant pleure et prie, et la cour Est tout silence et prière alentour.
Guillaume sent sa colère se rendre Et le désir de pleurer le reprendre :
— « C'est trop prier, dit-il, relevez-vous. »
— Non, je mourrai, dit-elle, à vos genoux...
LA PETITE AÉLIS
Et faites-moi, bel oncle, ouvrir la tombe Et que sur moi la terre noire tombe.
Si je vous quitte avant d'avoir la paix Et que l'accord soit juré pour jamais !...
— Suis-je, dit-il, pour vous ouvrir la fosse Tueur d'enfants ? Ma peine est déjà grosse, Que j'aie ouvert celle où dort mon neveu, Vivien, qui fut votre aîné de si peu !... Pour votre amour je pardonne et j'oublie! Je le vois bien, ce fut une folie
Que de chercher, ailleurs qu'en Dieu, secours !
Je rentrerai, seul et nu, dans mes tours ;
Ou, puisqu'ici pas un Franc ne m'écoute.
Je lèverai les pauvres sur la route
Et dans les bois lèverai les larrons,
Et pour le Christ ensemble nous mourrons ! »
L'enfant alors rayonna comme un ange :
— Tu n'iras pas. Marquis, seul dans Orange,
Mais toute France avec toi marchera, Et roriQamme au vent resplendira!
La reine sait qu'elle est ta sœur cadette
Et l'empereur te va payer sa dette
Or, suivez. Francs, le graile* et le tambour; C'est pour le Christ et pour dame Guibour !... Vous trouverez grande bataille en plaine, Sainte vengeance et joie à coupe pleine ! Sonnez, clairons, pour que ce soit plus beau ! Vivien sera porté dans le tombeau, Et les païens videront ce royaume !
Or, allez, Francs, car Dieu le veut! Guillaume, Va, tous suivront! Et je te le prédis, Il t'est gardé couronne en paradis Comme à Guibonr ! Et Jésus que tu venges Fait avec toi déjà chanter les anges ! Va! .
L'enfant parle en extase : alors tous Se sont signés ; et la reine à genoux,
1 Graile. Clairon, trompette. (L. G.)
LA PETITE AÉLIS
Le roi levé, d'un geste de la tête,
Ont avoué l'enfant : la paix est faite ;
Et les païens en paieront les accords.
Mille barons déjà sonnent les cors,
Et de leurs pas le bruit court sous la terre,
Et le palais bondit au cri de guerre.