VADÉ
Jean-Joseph Vadé, surnommé le Corneille des Halles, naquit à Ham en 1720. Il fut ce qu'on appelait en ce temps-là un poète burlesque. Il cré;i le genre poissard, en se faisant le chansonnier des dames de la halle. Il étudia et reproduisit avec fidélité le langage et les mœurs de ses personnages. Il composa entr'autres : la Pipe cassée, poème épitragi-poissardi-héroï-comique , en vers de huit syllabes et en quatre chants. Il avait dans toutes ses compositions poétiques beaucoup d'esprit naturel, de la facilité et de la gaîté.
Vadé était au premier rang des petits poètes dit dix-huitième siècle. Il fut attaché à M. le duc d'Agénois en qualité de secrétaire, puis ses amis le firent venir à Paris, où ils lui procurèrent un emploi dans un bureau.
Si nous en croyons son biographe, peu d'écrivains ont possédé les qualités de l'esprit et du cœur au même degré que lui. Il n'était ni flatteur, ni courtisan. Du reste, ses œuvres ont une allure où l'on sent la droiture et l'indépendance de leur auteur. Son épitre sur VAmitié donne une grande idée des sentiments de son cœur. Il avait en effet une belle âme. Il était doux, poli, plein d'honneur et de probité, généreux, franc et exempt de jalousie. Il a composé des épitres, des contes et des chansons d'une lecture agréable, qui empêcheront son nom de tomber dans l'oubli.
Les chansons et facélies de Jean-Joseph Vadé avaient une grande qualité, c'est que par leur forme et leur esprit elles dévenaient promptement populaires. Voltaire lui-même aimait les productions poétiques de Vadé; et son nom, par ses succès, dans un monde à part, lui était si sympathiqur', que sous le nom de Guillaume Vadé, il publia un volume de contes, vers l'année 1764.
Il tenait donc à Thonneur d'être de la famille de l'auteur de la Pipe cassée. Être aimé et apprécié de l'auteur du Dictionnaire philosophique est le plus bel éloge que puisse avoir un chansonnier. Vadé ne fut pas seulement chansonnier, il composa également un certain nombre d'opéras-comiques pour le Théâtre de la foire.
L'histoire de Mademoiselle Manon la Couturière
tient une place fort importante parmi les chansons de Vadé. Le sentiment et la naïveté font tout le mérite de ce petit chef-d'œuvre.
En voici quelques couplets :
Qui veut savoir l'histoire entière De Mademoiselle Manon la couturière Et de monsieur son cher zamant, Qui l'aimait zamicablement.
Ce jeune homme, t'un beau dimanche, Qu'il buvait son d'misticr à la Croix-Blanche, Fut accueilli par des farauds, Qui raccollent z'en magner' de crocs.
L'un d'eux lui dit : Voulez-vous boire A la santé du roi couvert de gloire ? — A sa santé? dit-il, zoui-dà; Il mérite bien cet honneur-là.
On n'eut pas plutôt dit la chose.
Qu'un racolleur ly dit et ly propose, En lui disant en abrégé Qu'avec eux-til est z'engagé.
Sachant cela Manon z'habille S'en va tout droit de cheux M. d'Merville Pour lui raconter z'en pleurant.
Le malheur de son accident.
La chanson a vingt-et-un couplets.
Vadé était admis dans les salons pour y chanter ses chansons et débiter ses facéties. On l'invitait aussi aux bons dîners, aux parties fines, pour l'entendre et pour l'applaudir.
Malheureusement, au milieu de ses triomphes, il se surmena, il se livra à des excès et mourut à peine âgé de trente-sept ans, le 14 juillet 1757.
DE LEYRE - J. J. ROUSSEAU
N'est-ce pas curieux de voir à cette époque, parmi toutes ces chansons grivoises et débraillées, surgir et devenir populaire une chanson d'amour, innocente et modeste. Nous voulons parler du Rosier :
Je l'ai planté, je l'ai vu naître.
Ce beau rosier où les oiseaux Au matin, près de ma fenêtre.
Viennent chanter sous les rameaux.
Joyeux oiseaux, troupe amoureuse, Ah ! par pitié ne chantez pas ; L'amant qui me rendait heureuse Est parti pour d'autres climats.
Pour les trésors du nouveau monde Il fuit l'amour, brave la mort.
Hélas ! pourquoi chercher sur l'onde Le bonheur qu'il trouvait au port.
Vous, passagères hirondelles.
Qui revenez chaque printemps.
Oiseaux voyageurs, mais fldèles, Ramenez-le jmoi tous les ans.
Les paroles de celte romance sont de De Leyre
et la musique de J.-J. Rousseau, auteur du Devin du Village, opéra-comique qui fut représenté avec succès à Fontainebleau, en 1752. C'est donc à tort que les paroles' du « Rosier »'sont ordinairement attribuées à l'auteur de la Nouvelle Iléloïse.