ARMAND GOUFFÉ
Armand Gouffé, né à Paris en 1775, le 22 mars, fut, une grande partie de sa vie, sous-chef au ministère des finances. Gai et satirique, ses compositions ont parfois une teinte philosophique. Il était vaudevilliste et chansonnier. Parmi ses pièces de théâtre, nous remarquerons : Nicodème à Paris; le Chaudronnier de Saint-Flour; les Deux Jocrisses ; le Bouffe et le Tailleur.
Si nous en croyons son portrait, qu'il nous donne sous forme de chanson, il n'était pas mal de sa
personne ; seulement, il penchait un peu la tête et portait des lunettes. Il achève de parler de lui, en ces termes :
Du reste, j'ai deux pieds, deux mains,
J'ai deux jambes pareilles; J'ai, comme tant d'autres humains.
Deux fort belles oreilles, Rois puissants qui nous gouvernez,
A qui je rends hommage, Aussi bien que vous, j'ai le nez
Au milieu du visage.
Voici ce que Déranger pense de ce chansonnier • « Armand Gouffé, qui me rechercha avec beaucoup de bonté, avait présidé le Caveau, mais l'avait quitté, disait-on, par jalousie des succès de Désaugiers, — qu'il y avait amené. Ce n'est pas lui qui eut pu égayer cette réunion ; mais il n'en était pas moins un des plus spirituels et des plus habiles faiseurs de couplets. Son genre, qui était celui de Panard, n'est peut-être pas ce qu'on doit appeler la chanson ; c'est plutôt le vaudeville, où l'auteur procède par couplets, reliés seulement par quelque dicton proverbial ou même par un mot mis en refrain. Dans ce genre, Gouffé conserve une véritable supériorité, et c'est lui qui, dans notre temps, donna le plus de soin à la correction des vers et à la richesse de la rime, trop négligée depuis le siècle de Louis XIV. »
Parmi ses chansons, nous en citerons sept qui, dans leur genre, sont de véritables petits chefsd'œuvre : Le Verre et la Raison, le Corbillard, le Coup du milieu, le Verre, la Cave, VEloge de Veau et Plus en est de fous, plus on rit.
Voici VEloge de Veau :
Il pleut, il pleut enfin !
Et la vigne altérée
Va se voir restaurée
Par ce bicijfait divin !
De l'eau chantons la gloire,
On la méprise en vain :
C'est l'eau qui nous fait boire
Du vin, du vin, du vin.
c'est par l'eau, j'en conviens.
Que Dieu fit le déluge;
Mais ce souverain juge
Mit les maux près des biens :
Du déluge, l'histoire
Fait naître le raisin.
C'est l'eau qui nous l'ait boire
Du vin, du vin, du vin.
Du bonheur je jouis Quand la rivière apporte.
Presque devant ma porte.
Des vins de tout pays.
Ma cave et mon ai'moire.
Dans l'instant tout est plein !
C'est l'eau qui me fait boire Du vin, du vin, du vin.
Par un temps sec et beau, Le meunier du village Se morfond, sans ouvrage, Et ne boit que de l'eau.
11 rentre dans sa gloire Quand l'eau vient au moulin.
C'est l'eau qui lui fait boire Du vin, du vin, du vin.
S'il faut un trait nouveau, Mes amis, je le guette; Voyez à la guir\guelle Entrer mon porteur d'eau :
11 y perd la mémoire Des travaux du matin.
C'est l'eau qui lui fait boire Du vin, du vin, du vin.
Mais à vous chanter leau, Je sens que je m'altère; Passez-moi vite un verre Plein de jus du tonneau.
Que tout mon auditoire Répète mon refrain :
C'est l'eau qui nous fait boire Du vin, du vin, du vin.
Armand Gouffé savait bien faire une chanson, mais, hélas ! il ne savait pas la chanter. La manière d'interpréter des couplets est pour beaucoup dans leur succès.
Sa chanson : Plus on est de fous, plus on rit, avait été faite par son auteur pour l'admission de nouveaux convives aux Dîners de la Société épicurienne. A la première audition, elle était sur l'air de : Tenez, moi, je suis un bon homme; elle ne produisit pas d'effet. Ce fut alors que M. Fasquel, professeur de harpe et compositeur de musique, trouvant la chanson bien, fit l'air que nous connaissons, et qui est plein de gaieté, d'humour et d'entraînement.
La chanson d'Armand Gouffé, alors, ne fut plus la même; elle sembla transformée et obtint ce succès prodigieux qui l'amena jusqu'à nous.
Toutefois, nous ne dirons pas : « C'est l'air qui fait la chanson, » mais : « C'est l'air qui fait valoir tous les avantages de la chanson. » Le musicien, par son art, fait ressortir le talent du poète ; il donne plus de brillant à ses pensées et plus d'esprit à ses refrains.
Plus on est de fous, plus on rit, parut pour la première fois dans le Journal des Gourmands et des Belles, en 1807.
Des fi'olons bravant la piqûre, Que j'aime à voir, dans ce séjour, Le joyeux troupeau d'Épicure Se recruter de jour en jour!
Francs buveurs que Bacchus attire Dans CCS retraites qu'il chérit, Avec nous venez boire et rire...
Plus on est de fous, plus on rit'. (Bis.)
Ma règle est plus douce et plus prompte
Que les calculs de nos savants :
C'est le verre en main que je comp'te
Mes vrais amis, les bons vivants !
Plus je bois, plus leur nombre augmente,
Et quand ma coupe se tarit.
Au lieu de quinze, j'en vois trente...
Plus on est de fous, plus on rit.
Si j'avais une salle pleine Des vins choisis que nous sablons.
Et grande au moins comme la plaine De Saint-Denis ou des Sablons, Mon pinceau, trempé dans la lie.
Sur tous les murs aurait écrit :
Entrez, enfants de la folie...
Plus on est de fous, plus on rit.
Entrez, soutiens de la sagesse, Apôtres de l'humanité ; Entrez, amis de la richesse ; Entrez, amis de la beauté ; Entrez, fillettes dégourdies, Vieilles qui visez à Tesprit ; Entrez, auteurs de tragédies...
Plus on est de fous, plus on rit.
Puisque notre vie a des bornes.
Aux Enfers un jour nous irons; Et malgré le diable et ses cornes.
Aux Enfers un jour nous rirons.
L'heureux espoir ! que vous en semble ? Or, voici ce qui le nourrit :
Nous serons là-bas tous ensemble... Plus on est de fous, plus on rit.
Armand Gouffé avait abandonné Paris en 1834, pour aller vivre en province, en Bourgogne, à Beaune. Ses amis furent très sensibles àl'éloignement ou plutôt à la disparition de ce charmant écrivain, qu'ils aimaient autant pour l'esprit de ses œuvres que pour les bontés de son cœur.
Brazier, son collègue au théâtre et au Caveau, lui adressa à ce propos une touchante chanson dont voici le premier couplet :
Toi, dont les talents, mon cher maître,
De cent rivaux ont triomphé,
Tu t'avises de disparaître.
Et sous les lauriers étouffé.
Tu vis à Beaune, cher Gouffé?
De Piron l'ombre qui t^cnchanto,
Doit te dire : « Suis ton patron ;
» Chante, chante, cherGouffé, chante, » Dans la ville où chantait Pii'on. »
La chanson a cinq couplets
Armand Gouffé était, sans contredit, un des membres les plus distingués ùuCaveau moderne.
Il mourut à Beaune, à l'âge de soixante-douze ans.