‹ Chansons et chansonniersChapitre 17 sur 68 · PHILIPPON DE LA MADELAINE · texte numérisé non relu

PHILIPPON DE LA MADELAINE

Ces trois chansonniers sont morts chacun à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.

1° Marion Du Mersan, père du vaudevilliste contemporain, un des auteurs des Saltimbanques ; il naquit en 1718 et mourut en 1802.

2° Pierre Laujon, qui naquit en 1727 et mourut en 1811.

3° Philippon de la Madelaine, qui naquit en 1734 et mourut en 1818.

On peut dire en passant que les joyeux flonflons ont été pour eux des brevets de longévité.

Notre premier octogénaire, Marion Du Mersan, est né à Peilhac, près de Ploërmel. Il ne s'occupa pas spécialement de chansons, quoiqu'il fût né en pleine Régence et qu'alors- la chanson fût fort à la mode.

En 1750, commissaire général de l'armée fran-

çaise, il avait été dans les Indes. C'était comme délassement qu'il se livrait à ces futiles productions de l'esprit, que ceux qui n'en font pas appellent des chansons. Faire une chanson est parfois un travail devant lequel un cerveau fécond recule. Il ne s'agit pas d'avoir de l'esprit, il faut savoir lui donner une forme.

Marion Du Mersan a publié nombre de petits vers dans les recueils poétiques du dix-huitième siècle. Il fit même, au commencement de la Révolution, une chanson sur le docteur Guillotin, qui substitua, par humanité, la guillotine à la pendaison.

La plus célèbre chanson de notre auteur est, sans contredit : Tontaine, Tonton, sur un air de cor de chasse. Ce fut au château de la Brosse,. qui appartenait à M. le duc de Montmorency, que cette mélodie forestière vit le jour. Elle fit les délices des piqueurs, des chasseurs, des maîtres, des valets et de tous les habitants des environs.

Elle a pour titre : Le Refrain du chasseur.

Mes amis, parlons pour la chasse ; Du cor j'entends le jojeux son, Ton, Ion, ton, ton, Tontaine, ton ton.

Jamais ce plaisir ne nous lasse; Il est bon en toute saison.

Ton, ton, Tontaine, ton, ton.

A sa manière chacun chasse, Et le jeune homme et le barbon, Ton, ton, ton, ton, Tontaine, ton ton.

Mais le vieux chasse la bécasse Et le jeune un gibier mignon, Ton, ton, Tontaine, ton, ton.

Pour suivre le chevreuil qui passe, Il parcourt les bois, le vallon.

Ton, ton, ton, ton, Tontaine, ton, ton.

Et jamais, en suivant sa trace, Il ne trouve le chemin long.

Ton, ton, Tontaine, ton, ton.

En 1730, il eut un fils qui fut numismate et vaudevilliste, et qui mourut en 1849.

Pierre Laujon, notre deuxième octogénaire, était un chansonnier de salon. Il faisait des bouquets à Cliloris, des monologues, des à-propos pour les fêtes; il se rapprochait plutôt de l'abbé de Bernis et de l'abbé de L'Attaignant que de Panard ou de Vadé. Il n'était pas goguettier de cabaret, mais il aimait les éclats de rire, le bruit des verres et les glouglous de la bouteille. Après avoir été camarade de Collé, au Caveau de la rue de Buci, nous le retrouvons, en 1806, a,u. Caveau moderne, avec Armand Gouffé, Désaugiers, Brazier, Philippon de la Madelaine, Anlignac, el Rougemont, auteur dramatique, qui eut les plus beaux succès sur les principaux théâtres de Paris. Disons, en passant, que c'est à lui que l'on doit la traduction du mot que prononça Cambronne à la bataille de Waterloo.

Rougemont répétait une pièce de théâtre où Cambronne était un des principaux personnages ;

il avait à dire à l'envoyé anglais le mot historique qu'il avait prononcé réellement sur le champ de bataille, quand, tout à coup, Rougemont le traduisit à sa manière : « Vous vous écrierez, dit-il à l'artiste qui représentait le général Cambronne : « La Garde meurt et ne se rend pas ! »

Depuis lors, cette fière réponse est acceptée comme de l'argent comptant.

Rougemont, qui collabora à de nombreux drames du boulevard du Temple, est mort sous le règne de Louis-Philippe, en 1840.

Mais revenons à Pierre Laujon. Il nous dit luimême quelque part qu'il y a en lui un poète de société; et il ajoute que pour se glorifier de ce titre, il avait pris pour modèle Benserade:« Ce poète, qui justifiait en lui le surnom de galant, était très avantageusement connu par nombre d'ouvrages de poésie dans presque tous les genres, quand il conçut, en 1651, l'idée des fêtes et ballets dont le« succès se soutinrent pendant trente années. »

Pierre Laujon fut successivement secrétaire du comte de Clermont et du prince de Condé. 11 fit ses débuts dans les lettres par un opéra en quatre actes, intitulé : Daphnis et Chloé. Cette pastorale fut représentée pour la première fois le jeudi 28 septembre 1747, par l'Académie royale de musique.

Il avait fait ses études au collège Louis-le-Grand et avait pour camarade Turgot. A cette époque, il nous dit a {ju'il se hâtait de finir ses devoirs, afin de se livrer à des lectures amusantes, et surtout h son penchant très décidé pour les chansons ». Malgré son goût pour les chansons et les fêtes, il n en

fit pas moins vingt-deux opéras, parodies, comédies et opéras-comiques.

Le père de Laujon voulait que son fils suivît la carrière du barreau; mais, hélas! Pierre ne se sentait pas de prédispositions pour un état aussi grave. Le comte de Clermont se fit alors son protecteur et le nomma son premier secrétaire. Dès ce moment, le jeune homme put se livrer entièrement à la littérature, car le père Laujon se trouva très honoré de voir son fils au service d'un si haut personnage que le comte de Clermont.

Pierre Laujon eut une carrière longue et laborieuse. Elle ne lui donna pas toujours la fortune, mais elle lui conserva la gaieté. A l'époque de la Révolution de 1789, il fut presque réduit à l'indigence; mais il n'en continua pas moins de chanter, car il était surtout chansonnier.

Il fut reçu de l'Académie française en 1807, pour succéder à Portalis.

Nous avons dit que Laujon était très gai; en voici la preuve par la Chanson bachique suivante :

Folâtrons, rions sans cesse :

Que te vin et la tendresse Remplissent tous nos moments !

De myrte parons nos tètes, Et ne composons nos fêtes Que de buveurs et d'amants.

Quand je bois, l'âme ravie Je ne porte point d'envie Aux trésors du plus grand roi :

Souvent j'ai vu sous la treille Que Thémise et ma bouteille Etaient encor trop pour moi.

S'il faut qu'à la sombre rive Tôt ou tard chacun arrive, Vivons exempts de chagrin ; Et que la Parque inhumaine Au tombeau ne nous entraîne Qu'ivres d'amour et de vin.

Laujon eut une verte vieillesse, et jusqu'à la fin il conserva son intelligence. Il n'y avait que quatre années qu'on lui avait permis de passer par Vlnstitut, comme l'avait dit Delille, en lui donnant sa voix. Il mourut en 1811. Dans sa dernière année, il avait présidé à l'impression de ses œuvres, publiées par les libraires Patris et C", à Paris.

Notre troisième octogénaire, Philippon de la Madelaine, jouit d'une véritable réputation parmi nos chansonniers. Pendant sa longue existence, il a toujours fait acte de présence dans les joyeux cénacles de la chanson. Nous avons déjà dit qu'il avait été un des plus illustres convives des Dîners du Vaudeville. Mais, en même temps, il était un des spirituels auteurs de ce théâtre, qu'on appelait en ce temps-là et avec juste raison : la boîte à Vesprit. C'était, paraît-il, un excellent homme; et, si nous en croyons un vaudevilliste qui fut de ses amis, il n'eut jamais d'ennemis, « parce qu'il ne s'était jamais permis aucune épigramme directe, aucune personnalité. Il avait conservé jusqu'à ses derniers moments sa gaîté, sa douceur, sa sensibilité, son humeur égale, son caractère obligeant et affectueux, et tout le charme de l'ancienne urbanité française. »

Celui qui a écrit ces belles et bonnes lignes sur l'ancien membre des Dîners du Vaudeville et du

Caveau moderne — car il fut de toutes les sociétés chantantes — est Du Mersan, ancien bibliothécaire à la Bibliothèque nationale, nommé en 1842 à la place de conservateur-adjoint du cabinet des médailles. Sans demeurer étranger à la numismatique, il collabora avec Bouilly, Désaugiers, Brazier, etc., à plus de cent vaudevilles.

Philippon a laissé de ses chansons dans tous les recueils lyriques de son époque. Pour donner un spécimen de son talent, nous citerons sa chanson qui a pour titre : Le Singe.

Air : Mon père était pot.

Sur les goûts ne disputons pas,

Chacun a sa manie ; Aimez les chiens, aimez les chats :

'Le singe est'ma folie.

Dans ses jolis tours Je vois les amours, C'est la fille au bel âge.

Uevient-il malin, Grondeur et lutin, C est la femme en ménage.

Le singe imite; et c'est pour nous

Trop souvent un modèle.

Lglé, près d'un crédule époux, Singe la tourterelle.

Mille beaux esprits

De Thalie épris, Volent dans la carrière ;

Que sont-ils, pourtant,

Môme en nous comptant?

Les singes de Molière.

Le singe semble aux mœurs du temps Imprimer son génie.

. Beaux discours, promesses, serments, Tout n'est que singerie.

Qui nous connaît bien Ne croit plus à rien, Pas môme aux embrassades ; Les dettes du cœur, Celles de l'honneur, , Tout se paie en gambades.

Quand Bertrand croque les marrons

Qu'au feu Bâton va prendre, Il donne de bonnes leçons A qui veu,t les entendre.

Mais soyons prudents ; Des sots, des puissants, N'éveillons pas la haine.

Loin de tout souci, Ne songeons ici Qu'à bien singer Silène.

On voit, par ces couplets, que notre chansonnier savait tourner ses idées du côté philosophique. Selon nous, on pourra encore en juger par le Fleuve de Voubli; on y verra aussi que ses chansons, par leur ton et leur facture, se rapprochent beaucoup du genre cultivé par Panard. Jamais sa poésie n'est négligée; on s'aperçoit qu'il y apportait tous ses soins.

LE FLEUVE DE l'OUULI

On nous dit qu'aux l'oyaumes sombres, Il existe un fleuve d'oubli:

S'il est ainsi, paisibles ombres,

Dites bien aux dieux : Grand merci.

Votre âme n'est pas excédée Des maux que l'on souffre ici-bas.

Jouissez,- et, même en idée, Parmi nous ne revenez pas.

L'un pourrait y voir sa maîtresse Entre les bras de son rival ; L'autre, un neveu qui dans l'ivresse Se rit d'un oncle trop frugal :

Ces grands auteurs de petits drames Trouveraient, au lieu d'un laurier.

Sur leur tombe force épigrammes.

Et leui's œuvres chez l'épicier.

Comme vous, dans votre Elysée, La tei're a son fleuve d'oubli; Heureuse d'en être arrosée S'il n'emportait que le souci !

Malgré tes soins, ô bienfaisance !

Mamans, malgré vos beaux discours, L'bonneur et la reconnaissance Y font naufrage tous les jours.

Pour en boire, le sage même Prend la coupe des mains du Temps :

Lorsque le chagrin est extrême.

C'est là le plus sur des calmants, il m'a sauvé de l'esclavage De quelques volages beautés ; J'en ai perdu jusqu'à l'image Sans être ingrat à leurs bontés.

Le souvenir hélas ! se lie, Au regret, ainsi qu'au désir ; Elle passé, s'il ne s'oublie, Est le tourment de l'avenir.

Le vrai Léthé, c'est ma bouteille; J'y noie et désirs et regrets, Et je ne garde sous la treille Que le souvenir des bienfaits.

Ce bon et joyeux Philippon de la Madelaine est mort sous la Restauration, à Paris, en 1818. Ce cher chansonnier était royaliste ou républicain, suivant qu'il y allait de son intérêt; il mangeait, en politique, à tous les râteliers. — Il avait été d'abord avocat du roi près du bureau des finances. En 1786, intendant des finances du comte d'Artois. — Plus tard, il reçut de la Convention nationale, comme homme de lettres, un secours de deux mille livres, en 1795, et obtint la place de bibliothécaire au ministère de l'Intérieur. — En 1814, le comte d'Artois lui accorda, avec une pension, le titre d'intendant honoraire de ses finances. Il savait plaire à tout le monde.

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