‹ Chansons et chansonniersChapitre 3 sur 68 · COLLÉ · texte numérisé non relu

COLLÉ

Collé naquit le 14 avril 1709, à Paris. Voltaire et Béranger étaient comme lui, Parisiens. Le père de Collé était procureur du roi ail Châtelet, et, en outre, trésorier de la chancellerie du palais. Le père de Voltaire était notaire, le père de Béranger était banquier. Je fais, en passant, ces rapprochements, pour montrer que ce n'est que la vocation seule qui mène aux arts ou à la littérature. On naît chansonnier, comme on naît peintre ou sculpteur; et si Collé s'est livré à la carrière littéraire, c'est qu'il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un procureur, mais l'étoffe d'un chansonnier. Voilà pourquoi la plupart de ceux qui s'adonnent aux arts libéraux font le désespoir de leur famille quand elle occupe un rang envié ou exceptionnel dans l'ordre social. On pourra objecter que tout le monde ne naît pas fils d'un notaire, d'un procureur ou d'un banquier, lajjreuve, c'est que Molière était fils d'un tapissier; Regnard, fils d'un épicier ; Quinault, fils d'un boulanger, etc., etc. La vocation les a élevés audessus du niveau des autres hommes en les faisant fils de leurs propres œuvres.

Mais arrêtons ici cette digression et revenons à notre sujet.

A cause de sa naissance, Collé avait de belles relations de famille ; et dans sa jeunesse il s'était fait connaître en chantant les chansons de Haguenier, qui étaient fort appréciées alors pour leur mérite. Il fréquentait les salons des fermiers généraux. Ces nobles de l'argent menaient joyeuse vie. Quelques-uns avaient table ouverte pour les gens d'esprit, et Collé et Crébillon lils y tenaient leur place avec succès. Collé brillait par les gaudrioles, les gaillardises, dont le décolleté ne pouvait convenir qu'aux âmes blasées. Aujourd'hui on met les chansons de Collé dans un coin de bibliothèque, à l'abri de la main des personnes prudes et des enfants.

Collé, de l'aristocratie de l'argent, monta à l'aristocratie de la noblesse, et plus d'une grande dame se délecta aux refrains de ses couplets graveleux. Ses chansons étaient écrites avec soin et il ne les traîna pas dans les cabarets où trônaient Panard et Gallet.

Pour donner une idée du talent de Collé, nous citerons sa chanson, qui a pour titre : La manière fait tout :

Amants qui marchez sur les traces Désagréables de la cour, Ayez de l'esprit et des grâces :

11 en faut pour faire l'amour.

Tout consiste dans la manière

Et dans le goût, Et c^est la façon de faire

Qui fait tout.

Pour faire un bouquet à Lucrèce Suffit-il de cueillir des fleurs ?

Il faut encore avoir Fadresse D'en bien assortir les couleurs.

Tout consiste, etc.

L'amant risque tout, et tout passe.

Lorsque l'on sait prendre un bon tour.

S'il est insolent avec grâce, On fera grâce à son amour.

Tout consiste, etc.

De deux jours l'un, pour ma bergère, Je fais deux bons petits couplets, Et ma bei'gère les préfère A douze qui seraient mal faits.

Tout consiste dans la manière

Et dans le goût.

Et c'est la façon de faire

Qui fait tout.

Collé n'aimait pas les philosophes; il n'aimait pas Voltaire et détestait Kousseau. Il fit quelques pièces de théâtre spirituelles, mais avant tout, il resta chansonnier. Il fut un des fondateurs de la Société chantante : le Caveau.

J'ai tenu à m'arrêter un peu sur Collé, parce qu'il y a en lui la véritable essence du chansonnier et nous en rencontrerons peu dans ces cent dernières années qui l'emportent sur lui pour tourner une gauloiserie spirituelle. Il mourut le 3 septembre 1783.

Déranger, au début de sa carrière, affectionnait particulièrement les chansons de Collé ; heureusement, il n'a pas longtemps persisté à marcher sur ses traces, et il a su mettre ses couplets au-dessus du vin, de l'amour et de la bouteille, lieux com-

muns dans lesquels se prélassait autrefois la Chanson.

Voici en quels termes s'exprime le chantre de Lisette sur Collé : « Collé est le plus varié et le plus spirituel des anciens chansonniers français- Ses couplets, presque toujours graveleux, sont les fruits d'une observation fine et d'une gaîté mordante. 11 a laissé la réputation d'un homme honnête et de mœurs pures. »

Collé avait pour protecteur le duc d'Orléans, fils du régent, de même que Déranger eut pour protecteur Lucien Bonaparte, qui lui abandonnait son traitement de l'Institut, pour vivre. Ce qui fait dire à l'éditeur Perrotin : « Béranger, devant de » si utiles encouragements, chanta la gloire de » Napoléon . »

Béranger était reconnaissant, il avait raison.

Charles Collé était fin, sceptique et spirituel. Dans le premier volume de ses mémoires, nous lisons ces lignes « Gallet est pourtant mon maître en chansons; c'est sous lui que j'ai appris à en faire. »

Eh bien, parlons de Gallet.

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