‹ Chansons et chansonniersChapitre 20 sur 68 · P. J. DE BERANGER · texte numérisé non relu

P. J. DE BERANGER

Après de Piis, nous placerons par ordre chronologique Déranger, car Déranger se tait tout à coup en 1834, il trouve sa tâche achevée et se retire de la lice comme un lutteur fatigué de ses victoires.

Déranger est une des gloires du dix-neuvième siècle. Il a porté la chanson jusqu'au sommet de la littérature. Il a fait accepter, à force de génie, ses couplets comme des odes, et la postérité le placera à côté des grands hommes de notre époque.

Pierre-Jean de Déranger naquit à Paris, rue Montorgueil, le 17 août 1780. Son grand'père était tailleur et son père cabaretier d'abord, puis banquier, puis notaire, etc., etc.

A neuf ans, il fut envoyé à Péronne, chez une de ses tantes, qui tenait une auberge. Oe fut là qu'il commença la lecture de Voltaire. Les ouvrages de ce grand homme eurent une iùflucnce manifeste sur l'avenir du jeune Déranger.

A dix-sept ans. Déranger revint à Paris, où il commença à composer un poème épique: Clovis, et une comédie : les Hermaphrodites. Mais il était pauvre, et il ne gagnait pas avec ses alexandrins de quoi vivre. Il envoya ses vers à Lucien Dona-.

parte, et ce frère de l'empereur, qui faisait aussi des poèmes, le prit sous sa protection et lui abandonna son traitement de l'Institut. Ceci se passait en 1803. — Vers 1809, protégé par Arnault, Déranger entra comme expéditionnaire au secrétariat de l'Université, avec 1,200 francs d'appointements. En 1813, il fut reçu membre du Caveau; à partir de sa réception, il devient réellement chansonnier, et sa popularité était déjà établie après la seconde restauration. Ses chansons le firent condamner à la prison, mais sa condamnation ne fit que rendre ses chants plus populaires, et le parti libéral paya les amendes.

Nous ne nous occuperons pas de ses chansons grivoises et bachiques, qu'il a écrites en prenant pour maître le viveur et spirituel Collé. Nous dirons seulement, en passant, que dans ce genre, ses chansons ont moins de gaieté que celles de Désaugiers et moins de lyrisme que celles d'Armand Gouffé.

Déranger est plutôt un poète populaire qu'un poète national. Cette appréciation est de M. Laurent Pichat, et nous la trouvons juste. Car, la chanson par elle-même n'est pas flatteuse, elle est toujours de l'opposition, c'est là qu'elle montre son esprit, sa raison et sa valeur. Elle critique, ridiculise et frappe ; voilà sa mission, voilà le but qu'elle doit atteindre. Et Déranger a su la mener glorieusement dans cette voie.

Le Roi d'Ivetot, le Sénateur, le Marquis de Carahas, Paillasse, le Petit Homme rouge, Monsieur Judas, le Ventru, sont des œuvres impérissables. Elles sont des caricatures, ou des critiques qui

resteront dans l'esprit des libres-penseurs comme une scène de Molière ou un conte de Voltaire.

Béranger a dit : le peuple c'est ma Muse. C'est vrai, il s'est inspiré du peuple. Il traduit ses aspirations. Il a été pour lui un ami plutôt qu'un Mentor. Voilà d'où vient sa popularité. La Fontaine dit : Notre ennemi c'est notre maître. Béranger, qui voulait être aimé et applaudi, n'a fait que traduire les pensées du peuple, mais il n'a pas cherché à l'élever en le morigénant, ni à le tirer de certaines erreurs qui lui étaient sympathiques et familières.

Il a créé, pour lui, la légende Napoléonienne avec : les Souvenirs du peuple, le Vieux Sergent, Il n'est pas mort, etc., etc. Les exploits du grand homme déplaisant aux Bourbons, il les chanta. Il ne songeait pas, le poète, que plus tard, ses faiblesses pour le César reculeraient dans les masses l'éclosion du progrès, il faisait par son amour pour l'illustre despote un obstacle moral aux libres penseurs et par conséquent à l'avènement de la République.

Béranger avait des vertus républicaines, mais il ne croyait pas à l'installation possible de la République en France avant le vingtième siècle. En 1830, quand le mot de République fut prononcé, il dit à ses amis : Pas encore ! En 1848, quand les Parisiens le nommèrent représentant du peuple, il était dans les mêmes idées et donna sa démission. Il disait toujours, à part lui : pas encore !

Avait-il raison de refuser son concours à l'étahlissement de la République ? Un homme tel que lui, qui aimait le peuple et chantait la liberté, ne

devait pas déserter sa mission, quitte à y laisser une partie de sa popularité. — Mais, hélas ! le bonhomme Déranger était fort avare de cette popularité et il a fait tout ce qui a été en son pouvoir pour la conserver et s'en faire un suaire le jour de sa mort.

Le grand Béranger, le vrai, existe dans ses dernières chansons de 1834. Les Contrebandiers, Jacques, les Fous, le Vieux vagabond, etc., plaçaient le chansonnier aux premiers rangs des esprits forts du siècle. On dirait qu'il eut peur de s'aventurer sur ce nouveau chemin que son origine plébéienne lui traçait. Il s'arrêta.

Nous le regrettons, car nous croyons que si sa popularité en eût souffert momentanément, il l'eût retrouvée plus tard, plus vive et plus resplendissante. Il n'a pas osé se mettre à la tête du peuple pour les idées, en lui disant : Ecoute-moi et marche.

A sa mort. Napoléon III s'est souvenu qu'il avait célébré son oncle, et par un décret signé Piétri, préfet de police, et affiché sur les murailles de Paris, l'a nommé poète national. En faisant cela, le lils d'Hortense le compromettait, en voulant accaparer une pai:t de sa gloire populaire.

Malgré cela, n'oublions pas que Déranger aima la liberté et qu'il combattit les hommes noirs avec toute l'énergie d'un anti-clérical et d'un bon patriote.

Que ce grand homme repose en paix, couché pour l'éternité dans le tombeau de Manuel ! Il a accompli sa tâche. Elle lui donne l'immortalité.

Déranger ne s'est pas tenu au moule étroit de la

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chanson créé par ses devanciers. Ses dernières productions ne sont, à vrai dire, que de belles pièces de vers, coupées en strophes, quoiqu'on leur donne toujours le nom de couplets.

Parmi ses productions les plus populaires, nous citerons : Jacques.

Jacques, il me faut troubler ton somme.

Dans le village, un gros huissier

Rôde et court, suivi du messier.

C'est pour l'impôt, las ! mon pauvre homme.

Lève-toi, Jacques, lève-toi ;

Voici venir l'huissier du roi.

Regarde : le jour vient d'éclore .

Jamais si tai'd tu n'as dormi.

Pour vendre chez le vieux Rcmi, On saisissait avant l'aurore.

Lève-toi, Jacques, lève-toi ; Voici venir l'huissier du roi.

Pas un sou ! Dieu ! Je crois l'entendre. Ecoute les chiens aboyer.

Demande un mois pour tout payer :

Ah ! si le roi pouvait attendre !

Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.

Pauvres gens ! l'impôt nous dépouille ! Nous n'avons, accablés de maux.

Pour nous, ton père et six marmots, Rien que la bêche et ma quenouille.

Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.

On compte, avec cette masure.

Un quart d'arpent, cher affermé.

Par la misère il est fumé ; Il est moissonné par l'usure.

Lève-loi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.

Beaucoup de peine et peu de lucre.

Quand d'un porc aurons-nous la chair?

Tout ce qui nourrit est si cher !

Et le sel aussi, notre sucre !

Lève-toi, Jacques, lève-toi; Voici venir l'huissier du roi.

Du vin soutiendrait ton courage'; Mais les droits l'ont bien renchéi'i!

Pour en boire un peu, mon chéri.

Vends mon anneau de mariage.

Lève-toi, Jacques, lève-toi ; Voici venir l'huissier du roi.

Rêverais-tu que ton bon ange Te donne richesse et repos?

Que sont aux riches les impôts ?

Quelques rats de plus dans leur grange. Lève-toi, Jacques, lève-toi ; Voici venir l'huissier du roi.

Il entre ! ô ciel ! que dois-je craindre? Tu ne dis mot ! quelle pâleur I Hier tu t'es plaint de ta douleur, Toi qui souffres tant sans te plaindre. Lève-toi, Jacques, lève-toi ; Voici monsieur l'huissier du roi.

Elle appelle en vain; il rend l'àme.

Pour qui s'épuise à travailler, La mort est un doux oreiller.

IJonnes gens, priez pour sa femme.

Lève-toi, Jacques, lève-toi ; Voici monsieur l'huissier du roi.

Une telle œuvre valait mieux pour le peuple et la France, que de diviniser le Petit Chapeau et la Redingote grise.

Il est toujours mauvais de célébrer un despote, fût-il un grand conquérant.

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