EUGENE DE PRADEL
Pierre-Marie-Michel-Eugène Coutray de Pradel, plus connu sous le nom de Eugène de Pradel, est le plus célèbre des improvisateurs français. Il naquit à Toulouse en 1781, et non à Paris en 1787, comme certains biographes le prétendent. Ce poète extraordinaire possédait au plus haut degré l'à-propos, la verve et l'esprit du méridional, homme du monde et de bonne compagnie ; son père, le comte Coutray de Pradel, major de cavalerie et chevalier de Saint -Louis, avait épouse, à Toulouse, en 1783, une héritière de la maison de Laval, c'est pour cela qu'il naquit dans cette belle ville du Midi en 1784.
Bientôt, M. le comte Coutray de Pradel fut forcé de quitter Toulouse par les exigences du service, et ne pouvant emmener son enfant avec lui, il confia son petit Eugène aux soins d'un viqux parent, le commandeur Dauffréry. Ce brave et excellent homme éleva l'enfant avec la plus vive sollicitude et commença par lui faire donner une bonne éducation, il voulait qu'il fît honneur au noble nom qu'il portait.
Doué des plus heureuses qualités, Eugène, dès ses preinières années, prit goût au travail et acquit toutes les connaissances que réclame l'instruction d'un jeune homme de famille. Quand il fut en état de porter les armes, son père le fit partir pour l'Espagne, muni d'un brevet de cadet gentilhomme, dans le régiment de Bourbon, commandé par le comte de Oaldaguès, Cela se comprend, le comte, qui avait été ruiné par la Révolution, ne voulait pas que son fils servît un pays qui lui avait ravi ses titres et sa fortune.
« Eugène, dit un de ses biographes, en repassant à Toulouse, y vit son parent, son bienfaiteur, M. Dauffréry, qui lui confia, pour l'Espagne, une mission importante. Il s'agissait de porter, de la part du commandeur, des papiers précieux à S. A. -madame la duchesse douairière d'Orléans, alors retirée à Figuières. Intelligent et audacieux, le jeune Pradel remplit convenablement sa mission et se rendit à Barcelone d'où il devait s'embarquer pour l'île de Majorque, où son régiment tenait garnison. Le ciel en avait décidé autrement.
» Le vieux comte d'Ortafa, père de celui qui fut membre de la fameuse Junte de la Seu d'Urgel, se trouvant à Barcelone et ayant été compromis dans une altercation assez vive, Eugène de Pradel s'intéressa chaudement à la cause du vieillard offensé ; il y eut provocation et duel. — Cette affaire fournit un prétexte suffisant à Eugène qui, répugnant à servir un autre pays que le sien, revint en France au milieu de ça famille. »
A quelque temps de là, le comte de Pradel étant devenu veuf, se remaria en secondes noces. Eu-
gène partit pour Paris, avec l'intention de s'adonner aux lettres pour lesquelles il avait une attraction profonde. Mais il ne resta pas longtemps dans la capitale; il avait vingt ans, et une occasion de visiter l'Italie s'offrit à lui. Il la saisit. Là, dans le pays de Virgile, de l'Arioste et du Tasse, son imagination impressionnable s'éleclrisa à la lecture de leurs chefs-d'œuvre. Ce fut alors qu'inspiré par la limpidité d'un ciel poétique, par la vue des prodiges de l'art, surexcité par l'exemple des improvisateurs qu'on rencontre partout, Pradel sentit en lui celte faculté singulière de l'improvisation. Il vit là, pour ses facultés extraordinaires, un horizon nouveau.
En attendant les succès de poète que lui réservait l'avenir, Eugène de Pradel entra au service à son retour en France. En 1810, il publia une ode sur le mariage de Napoléon. En 1812, il était à Boulogne-sur-Mer, attaché à l'état-major de la 16* division militaire; puis, après avoir passé successivement sous les ordres du général Brenier et du maréchal-duc de Trévise, il quitta le service en
Ce fut alors qu'il se livra réellement à son art bien-aimé : l'improvisation. — En 1815, Paris tout entier applaudissait à ses œuvres instantanées; sa chanson des Lanciers Polonais rendit son nom universel.
Dans la froide Scandinavie Du héros retentit le nom :
Soudain la Pologne asservie Se lève pour Napoléon.
Il avait brisé les entraves
De ce peuple, ami des Français, Et la France, au rang de ses braves, Compta les lanciers Polonais.
Sans regret quittant leur patrie, Pour Napoléon, ces guerriers Vont jusqu'aux champs de l'Ibérie Cueillir des moissons de lauriers.
Partout où l'honneur les appelle Ils volent tenter des hauts faits.
Et partout la gloire est fidèle Aux braves lanciers Polonais.
Quand la fortune trop volage, (Juand la plus noire trahison.
Ensemble ont trompé le courage De notre grand Napoléon, Il fit, en déposant les armes, De touchants adieux aux Français, Et l'on vit répandre des larmes Aux braves lanciers Polonais.
Napoléon, l'àme attendrie.
Leur dit, dans ces cruels moments :
« Retournez dans votre patrie ; » Adieu, je vous rends vos serments.
Il croyait, dans son triste asile, N'être suivi que de Français ; Mais il retrouva dans son île Encor des lanciers Polonais.
0 vous qu'à nos belles journées La gloire a fait participer !
Polonais, de vos destinées Le ciel doit enfin s'occuper; Mais fussiez-vous dans les alarmes.
Amis, nous n'oublierons jamais
Que nous avions pour frères d'armes Les braves lanciers Polonais.
Au commencement de l'année 1822, il publia un recueil de chansons qui avait pour titre : les Etincelles. Il fut poursuivi pour cette publication et, par jugement du 23 mai 1822, il fut condamné à six mois de prison et 1,000 francs d'amende. L'ouvrage fut saisi et détruit.
La sympathie que Eugène de Pradel montre, dans la préface de son volume pour Béranger, ne pouvait pas certainement lui servir de circonstance atténuante. Voici ce qu'il y dit : « 0 Béranger, ô mon guide et mon maître! poursuis ta noble carrière et ton nom et tes ouvrages vivront dans la postérité. Continue à chanter les braves, la valeur et notre gloire nationale; tu puniras assez tes obscurs détracteurs! Moins heureux dans ma destinée, je te suivrai de loin dans le chemin que tu t'es frayé au Parnasse... » Ce n'est pas au Parnasse qu'il suivit son maître, c'est à Sainte-Pélagie. Le hasard voulut que leurs cellules fussent voisines et qu'ils pussent se parler de leurs fenêtres.
Parmi les chansons qui causèrent sa condamnalion nous citerons : les Etincelles, V Immortel lau~ rier, VEnfer, Vile lointaine, les Prémices de Jaiotte, V Anguille, le Vieux drapeau, les Missionnaires en goguette et la Victime de l'Inquisition où nous lisons ces deux beaux couplets :
Fille des cieux, divinité cliérie, Que l'Eternel forma pour l'univers; 0 Liberté, viens rendre à ma patrie L'beureux oubli des maux qu'elle a soufferts !
Le despotisme en sa marche insensée, Ose fouler notre sol attristé; Mais son pouvoir ne peut à ma pensée Ravir la Liberté !
Réveillez-vous, peuples que l'arbitraire Afflige encor de son joug odieux!
A vos tyrans, l'honneur doit vous soustraire ; D'indignes fers tomberont avec eux.
Pour étouffer leur aveugle furie, Et pour briser leur sceptre ensanglanté, Réveillez-vous, au nom de la Patrie Et de la Liberté !
Avec Béranger, il trouva à Bainte-Pélagie : Gauchois-Lemaire, Paul-Louis Courier, Jay, Jouy, Barginet, Magalon, Victor Ducange, Bonin, Le Page, Emile Debraux, etc. — Heureux temps pour la libre-pensée que ce règne de Louis XVIII!
A sa sortie de prison, il reprit plus que jamais ses improvisations. Il improvisa un poème de cent vers sur un sujet donné : la Captivité de Christophe Colomb, puis une tragédie complète sur le théâtre de Versailles. Il commença alors un voyage triomphal : Orléans, Tours, Angers, Nantes, Rochefort, Angoulême, Bordeaux, Toulouse, Montpellier, Nîmes, Marseille, Toulon, Grenoble, Besançon, Dijon, Genève, Lausanne, Berne, Louvain, Anvers, Gand, Bruges, Bruxelles, etc., furent visités par lui; et partout son merveilleux talent souleva l'étonnement et l'enthousiasme. On le regardait comme un prodige.
En 1832, il publia un second volume de chansons, intitulé : Chansons nationales de Eugène Pradel. — Nous citerons de ce volume : la Truffe
et la pomvie de terre, les Bâtons, les Plaisirs de la campagne, la Bataille de Waterloo, les Barricades, la Tombe de Labedoyère, l'Insurrection de 1830, etc., etc. Outre ces chansons, Eugène de Pradel a improvisé dans sa carrière, plus de deux cents tragédies. C'est à ne pas y croire. Il alla même jusqu'à improviser sur la scène française, devant mademoiselle Mars.
Ses productions instantanées, il les oubliait aussitôt que conçues, à moins qu'un sténographe ne fût là pour les recueillir.
En 1836, il alla rendre une visite à Déranger qui alors s'était retiré à Fontainebleau. L'illustre chansonnier le reçut avec tous les honneurs dus à un confrère. — Il improvisa une scène dramatique sur Camoëns. Dans la conversation, Déranger ayant dit qu'il ne se servait jamais de parapluie, Pradel improvisa ce couplet sur l'air de : VHermite du hameau voisin.
Nous savons tous que Héranger Ne se sert point de parapluie.
D'un meuble pourquoi se charger, Quand il fatigue et qu'il ennuie?
A d'autres il laisse le soin De lui rester toujours fidèle...
Un aigle n'en a pas besoin :
Il peut se couvrir de ses ailes.
L'à-propos fut goûté, comme on se l'imagine. Puis, on demanda à notre improvisateur une improvisation surMoliïire.
Molière de son art reculant les limites,
Et des nMPni-'^ do «^on sirHo intrépide censeur,
Démasqua les cagots, flétrit les hypocrites; Mais il n'a pas, comme eux, laissé de successeur.
Déranger, quelques jours après la visite que Eugène de Pradel lui avait faite, disait dans une lettre à ce rimeur extraordinaire : Vous n'avez pas eu de devancier, vous naurez pas de successeur. (27 septembre 1836.)
Eugène de Pradel ne fut pas qu'un improvisateur étonnant, il fut aussi journaliste, auteur dramatique et chansonnier. L'apogée de sa réputation fut vers 1840; il faisait alors l'admiration de ses contemporains. Il se tirait toujours avec succès de la Dictée de César. Voilà en quoi consistait cette difficulté poétique : trois sujets lui étaient donnés à haute voix ; par exemple : le Malade, le Masque de fer et la Lune de miel, et il dictait sur-le-champ ses vers, en les jetant alternativement aux trois personnes qui, munies de papier et de crayons écrivaient ses paroles. Nous ne parlerons pas de ses bouts-rimés, qu'il faisait à merveille; c'était l'enfance de l'art pour lui.
Eugène de Pradel mourut à Wiesbaden, le 11 septembre 1857.
LES GHANSONiNIERS PATRIOTES