AUGUSTE ALLAIS
Auguste Allais était horloger. Il avait reçu une certaine instruction. Son nom, comme chansonnier, est ignoré de la classe bourgeoise. Mais les nombreux succès qu'il a obtenus dans les sociétés chantantes, l'ont mis en grand honneur parmi ses collègues de la classe ouvrière.
Il a fait un grand nombre de chansons parmi lesquelles nous citerons, comme se rapportant à notre sujet : Vive la République! le Parisieyien action, le Progrès, Aux Martyrs de la Liberté, le Chiffonnier candidat, Jésus républicain et la Faubourienne.
11 salua le 24 février par Vive la République!
Air :' De la colonne. (Emile Debraux.)
Salut, ô vierge populaire!
Salut, sœur de la Liberté !
Victoire, le soleil éclaire
La chute de la Royauté!
Non, plus de rois, de pouvoir tyrannique, Plus de Bourbons et plus de d'Orléans !
Paris fait dire à ses enfants :
Vive à jamais la République!
Paris, tes fils sont toujours braves.
Lorsque le tocsin des combats.
Pour bi'iser d ignobles entraves.
Change tes enfants en soldats!
Des insensés, fiers de leur politi(]uc, T'osaient jeter leur gant, et toi, Paris, Tu les chasses avec ces cris :
Vive à jamais la République !
Adieu donc. Juillet tricolore.
Adieu, ton règne est effacé. Un nouveau règne vient d'éclore, Qui doit racheter le passé.
Mânes sacrés de la gloire civique, Puissiez-vous dire au Peuple souverain.
Du fond de vos tombes d'airain :
Vive à jamais la Républiijue !
Irlande, Allemagne, Italie, Peuples si longtemps outragés, Allons, que ce cri vous rallie, De par nous vous êtes vengés Car nous avons, sur la place publique, Rrùlé le trône, et nos voix s'élevant.
Quand on jetait sa cendre au vent, Criaient : Vive la République!
LES CH\NSONx\IERS PATRIOTES DE 1848 145
En soixante ans, trois rois qui tombent Au vent des révolutions; Que désormais tous ils succombent Pour le bonheur des nations!
Peuples, formons une ligue héroïque Contre les rois et leurs lâches suppôts. Ecrivons tous sur nos drapeaux :
Vive à jamais la République!
La génération nouvelle, Va, te proclame avec amour; A tes serments, reste fidèle !
Ne nous trompe pas à ton tour.
Que ton pouvoir soit grand, soit énergique. Au bien de tous, travaille avec ardeur! Ces mots salùront ta splendeur :
Vive à jamais la République!
PAUL AVENEli
Paul Avenel, en 1848, était étudiant en médecine. Tout en suivant les cours de la Faculté, il était un des membres actifs du comité républicain des Ecoles.
En ce temps-là, les écoles s'occupaient de la science et de l'avenir de La patrie.
Il était rédacteur du journal V Avant- Garde. Ce journal avait pour rédacteur en chef Bosselet, et pour directeur Louis Blanc. Ses bureaux étaient rue Corneille, place de l'Odéon.
Après avoir passé deux jours sur les barricades,
146 CHANSONS ET CHANSONNIEUS
Paul Avenel concourut, avec cinq cents de ses camarades, à la prise des Tuileries.
La nomination du gouvernement provisoire ramena le calme dans la population parisienne, et Paul Avenel, dans une petite réunion d'amis, chanta les deux chansons que lui avaient inspirées les événements. Quelqu'un proposa de les faire imprimer et de les chanter dans la rue au bénéfice des blessés. Ce qui fut fait. Et nous pouvons dire comment, car nous avons entendu notre chansonnier lui-même nous raconter celte escapade de jeunesse.
La première de ces chansons avait pour titre le Vingt-quatre Février ou le Maître et le Valet. Le maître était Louis - Philippe ; le valet , Guizot. La seconde s'appelait là Liberté de VEurope.
Six étudiants s'olTrirent comme instrumentistes ou chanteurs. Crubailhes s'offrit comme tambour. Il était de première force sur cet instrument. Le Boullenger(dYvetot) se présenta comme violoniste. Larréa, des Hautes-Pyrénées, touchait admirablement du tambour de basque. Un autre, dont le nom nous échappe, jouait de la flûte. Paul Avenel, avec ses amis Deschamps et Etienne, se chargeait du chant.
C'est avec un pareil accompagnement qu'il lança ses chansons sur la voie publique. Il fut convenu qu'on ne chanterait que le soir.
La première audition eut lieu, place Maubert, à huit heures. Quatre chandelles plantées sur les pavés formaient le luminaire.
Au son des instruments, la foule accourut. Elle ne s'expliquait pas d'abord la cause de ce charivari
LES CHANSONNIERS PATRIOTES DE 1848 1 i7
en plein vent. Mais, le premier couplet chanté, une voix dit : « Ce sont des étudiants. » Et l'on écouta.
Entre chaque chanson, un des chanteurs la donnait au public pour un sou, après avoir eu bien soin de dire que la recette serait pour les victimes de la royauté. Ceux qui ne pouvaient payer la recevaient gratuitement, mais en revanche, bien des gens la payaient double sans réclamer. A dix heures, la recelte montait à cinquante -quatre francs.
Le BouUenger (d'Yvetot), vu le succès, avait ajouté une chanson pour le lendemain. Nous en parlerons plus tard.
La soirée suivante, les étudiants chanteurs ambulants se rendirent place de la Baslille. Chansons, tambour de basque, flûte et violon firent merveille. A onze heures, la recette était de cent quatre francs. La troisième séance se fit le lendemain, place de la Bourse, et produisit quatre-vingt-deux francs cinquante centimes. Une séance, place de TOdéon, avait donné soixante et onze francs vingt centimes. La qualité d'étudiants des chanteurs piquait la curiosité publique, et le but qu'ils voulaient atteindre excusait leur folle équipée.
Là, se bornèrent les succès de nos artistes improvisés, car, le quatrième jour, les chanteurs étaient aphones, ils ne se parlaient plus que par signes. L'atmosphère froide des nuits du mois de février les avait pris à la gorge et les avait gratifiés d'une aphonie complète.
L'argent recueilli fut versé à la caisse des blessés, et l'on se mit à la tisane pour quelques jours.
Voici la Liberté de VEarope :
Air : Ih's troix couleurs.
Quel csl ce bruit? I^a foudre sur nos têtes Vient-elle cncor se briser en éclats?
C'est le canon précurseur des conquêtes Qui nous apprend le réveil des Etats.
L'entendez-vous gronder à la frontière?
Sa boucbe en feu vomit l'égalité !...
Peuple français, l'Europe tout entière Veut comme toi (bis) vivre de liberté.
Hois, empereurs, despotes dont l'envie Sous l'ouragan courbe vos fronts pùlis ; Vous tremi)lez tous sur un cbar qui dévie Et que traînaient vos peuples avilis.
Qui donc vous fit les maîtres de la terre? Vos crimes seuls fondaient la rojauté.
Peuple français, l'Europe tout entière, Veut comme toi, vivre de liberté.
Ils oubliaient, bercés par la louange, Que du pouvoir l'édifice pompeux, Tout plaqué d'or, mais tout pétri de fange, Sous leur orgueil, croulerait avec eux.
Un laurier d'or veut une tête allière ! Mais vous, tyrans, laviez-vous mérité ?
Peuple français, l'Europe tout entière, Veut, comme toi, vivre de liberté.
De la Pologne et puis de l'Italie,
Entends les cris : France, elles sont tes sœurs,
A leurs efTorts l'égalité le lie,
Secours-les donc contre leurs oppresseurs !
Des potentats il faut dans la poussière
Ensevelir la fourbe rojauté.
Peuple français, l'Europe tout entière.
Veut, comme toi, vivre de liberté.
A bas les rois, vive la Uépublique !
Sont les échos vengeurs de Février :
C'est que le peuple, en sa force civique, De ses bourreaux se fait le justicier.
Pour arborer l'éclatante bannière Des jours heureux de la fraternité.
Peuple français, l'Europe tout entière.
Veut, comme toi, vivre de liberté.
Lundi 28 février 18i8.
En terminant, disons encore que Paul Avenel n'était pas seulement chansonnier en ce.temps-là, mais aussi poète iambiquo, comme Archiloque, André Chénier et Auguste Barbier. — Sous le titre de : Les voix humaines, il avait composé un recueil d'iambes, dont le manuscrit fut saisi dans une perquisition faite, chez lui, par la police en 1855. Ces vers vigoureux et retentissants sapaient le second empire, ainsi que la royauté et tout autre pouvoir despotique.
Malheureusement, nous ne pouvons donner qu'une pièce de ce volume anéanti, pièce que nous avons retrouvée dans une publication de l'époque.
Nous ferons remarquer que ces vers iambiques ne sortent pas de notre sujet, ils sont datés de 1848.