CHARLES COLMANCE
Louis-Charles Colmance est né rue des Ménétriers, le 6 floréal an XIII (26 avril 1805), à Paris.
Dans sa chanson intitulée : Biographie, il nous fait ainsi part de sa naissance :
Air : Nos aïeux connaissaient à peine»
Quand mes yeux virent la lumière, Par un pâle soleil d'avril,
Un petit lutin débonnaire
Me récréait de son babil.
D'une voix forte et glapissante,
Je criais à guérir les sourds,
Et le sylphe me disait : « Chante,
» Bon courage! etchante toujours. »
Plus tard, pour m'assouplir le crâne, En classe on m'offrit quelques mois De la science en bonnet d'âne, De la morale sur les doigts ; Avec moi la secte savante Perdait son temps et ses discours, Et le sylphe me disait : « Chante, » Bon courage! et chante toujours. »
A l'époque où le cœur s'engage, Entre nous, j'étais assez laid.
Et la fille la moins sauvage Semblait m'écouter à regret ; J'ignorais la langue brûlante Qui sert d'interprète aux amours.
Et le sylphe me disait : « Chante, » Bon coui'age! et chante toujours. »
Un beau jour, la gloire étonnée Me trouva dans un régiment, Où je sus, en moins d'une année, Tuer un homme proprement :
Chétif, et la jambe traînante.
Je marchais au bruit des tambours.
Et le sylphe me disait : « Chante, » Bon courage! etchante toujours! »
Depuis, en poussant mon alêne.
Je me disais : « Suis-je certain » D'avoir gagné, dans ma semaine, » Assez pour acheter du pain? »
Si l'heure du travail est lente, Les temps de repos sont bien courts.
Elle sylphe me disait : « Chante, » Bon courage! et chante toujours. »
D'une réunion bachique.
Je devins l'ardent sectateur. Et d'un bien-être fantastique Je goûtai le charme trompeur.
lA, dans une ivresse bruyante, J'oubHai bien des mauvais jours.
Et le sylphe me disait : « Chante, » Bon courage! et chante toujours. »
Pourtant, sans haine et sans révolte, Je quitterai ces lieux charmants.
Où j'ai fait une ample récolle De soucis et de cheveux blancs.
Demain, j'irai planter ma tente Dans le moins connu des séjours.
Et le sylphe me dira : « Chante, » Bon courage! et chaule toujours. »
En effet, le sylphe, en lui disant : « Chante, » lui marquait sa véritable voie, car ce fut un bon chansonnier.
En 1854, nous le trouvons à la tête d'un petit fonds de restaurateur, rue des Fontaines-du- Temple; mais, comme il était né pour chanter et non pour restaurei- les estomacs creux, ses affaires ne prospérèrent pas,
a Dix ans plus tard, comme le raconte dans une petite notice Jules Jeannin, un de ses amis, comme lui chansonnier, il se fit marchand de livres au coin du Faubourg-Poissonnière et du boulevard de la Chapelle, dans l'une de ces infimes baraques
construites en bordure de l'ancien chemin de ronde. De là, il vint en haut du boulevard Magenta; puis, en octobre 1869, ayant obtenu un brevet de libraire, il alla s'établir rue Tholosé, à Montmartre. »
Ce joyeux chansonnier était observateur et spirituel. Il savait montrer le côté comique des mœurs de l'ouvrier godailleur et bon enfant; il savait saisir les ridicules des gens, et, sans les fâcher, mettait les rieurs avec lui. Du reste, il était d'un naturel bon ; il aimait à rire, et ses persiflages sans méchanceté dénotaient la souplesse et la finesse de son esprit.
Son œuvre de chansons est considérable.
Ses débuts datent de 1838. Son répertoire eut pour interprètes : Darcier, Pacra, Renard (de l'Opéra), Berthelier, Perrin (de l'Eldorado), Arnaud (de l'Alcazar) et la diva Hortense Schneider.
Quoique poète, il était aussi musicien, et quelques-unes de ses propres productions furent mises par lui en musique.
Pendant vingt ans, il obtint le suffrage des goguettiers. La goguette était le théâtre de ses exploits. Il était là comme un capitaine de vaisseau sur son navire, et Dieu sait s'il avait le pied marin ! On le choyait, on l'aimait, on l'applaudissait.
Voici les noms des principales goguettes où il était passé demi-Dieu : les Templiers, rue Saint- Martin ; les Infernaux, rue de la Grande-Truanderie; le Sacrifice d'Abraham, en face du Palais de Justice; la Pipe, rue Frépillon; les Épicuriens, me de Vendôme ; les Insectes, boulevard do la Chopi-
nette; le Lièvre et le Lapin, à Belleville; les Enfants du Temple et le Banquet du Jeudi ou les Lapiniers.
Cette dernière se tenait dans une salle longue et iDasse qui, comme disait Charles Gille, avait plutôt l'air d'un terrier que d'un temple ; aussi est-ce pour cela qu'ironiquement, il en appelait les membres Lapiniers.
Colmance avait une voix traînante et trouée, et, malgré cela, il se faisait fort applaudir quand il chantait.
Ce fut dans cette goguette des Lapiniers que, vers 1842, il chanta : le Cochon d'Enfant, lâGueule à quinze pas, une Noce àMontreuil, etc., etc.
Le litre de la chanson : une Noce a Monti'euil, qui vient de nous venir sous la plume, nous rap" pelle que M. Denis Poulot, dans son remarquable ouvrage : Le Sublime, ou le Travailleur comme il est et ce qu'il peut être, déplore le succès de Colmance auprès des ouvriers.
Nous allons lui donner la parole. Comme nous reconnaissons que M. Denis Poulot est plus compétent que nous, en ce qui touche l'ouvrier, nous respecterons son jugement.
« Un chansonnier, dit-il, est chanté de préférence par les travailleurs; c'est l'auteur des Petits Agneaux, ce salmigondis de bastringue, de tapage. Il a écrit le chant des sublimes par excellence, sous le modeste titre d'une Noce à Montreuil.
» Nous vous donnons ce chant national des Sublimes :
Air : Mire dann mes yeux tes ijeu.v.
Enfants, dis-je à deux confrères, Nous avons bon pied, bon œil:
Au lieu d' flâner aux barrières, Si nous allions à Montreuil ?
Allons, viv'ment qu'on s'embarque.
J' possède un' couple d'écus.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Ça sonne le monarque.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Et n'en parlons plus.
A Charonn' c'est l' moins qu'on entre Boire un p'tit coup chez Savart (1); Mais l'un d' nous s' sent mal au ventre En avalant son nectar.
Savart, craignant qu'i' n' s'insurge.
Dit en r'versant un coup d'ssus :
Tapez, tapez-moi là-d'ssus.
C'est bon, mais ça purge.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Et n'en parlons plus.
Nous y v'ià. Bonjour, la mère ;
Fricassez-nous un lapin.
— Bah ! fait'-en sauter un' paire,
Histoir' de goûter vot' vin.
Nous somm's en fonds, comm' dit c' t' autre.
Les trois n' s'ront pas superflus.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Ça s'ra chacun 1' nôtre.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus.
Et n'en parlons plus.
(1) M. Colmance était auii intime de Savart, surnommé Savart-l' Esprit. Ce débitant de petit-bleu et de bons mots a souvent inspiré le chansonnier.
Tu cri's à casser les vitres ; Voyons, de quoi te plains-tu?
A trois, nous n'avons qu' douz' litres; Vi*ai, nous aurons l'prix d' vertu. Moi, je n' quitt' pas la guinguette, (Ju'mes goussets n' soient décousus.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
(Ju'on mont' la feuillette.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
i']t n'en parlons plus.
Allons, qui prend la parole?
J/un ou l'autr', ça m'est égal ; Mais n' chantez pas d' gaudriole, J'trouv'ça ti'op sentimental.
Chantez, le vin nous excuse, D' Martin les r'frains les plus crus.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
IN'y a qu' ça qui m'amuse.
Tapez, tapez-moi là-d's<us.
Et n'en parlons plus.
Deux époux d' la ru' Saintonge Sont avec nous dans la cour ; L'mari boit comme une éponge, Et la femm' cri' comme un sourd.
Avec quelle rag' ell' contemple ]>cs pichets qu' son homme a bus !
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Faut faire un exemple.
Tapez, lapez-moi là-d'ssus,
VA n'en parlons plus.
J'suis amoureux quand je chante VA qu'j'ai pompé mou p'iit coup; Aussi, j' vois bien qu' la servante N'est pas déchiré' du tout.
CHA^•SONNIERS CONTEMPORAINS — 1848-1889 201
Ses p'tits yeux gris semblent dii'e De certains appâts charnus : Tapez, tapez-moi là-dessus.
Ça m' fait toujours rire.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Et n'en parlons plus.
C'est fini; faut s' mettre en route.
Allons, somm's-nous disposés?
Quand nous aurons bu la goutte, Tous nos gros sous s'ront usés.
Quand vous s'rez dans vot' domaine Sur vos divans étendus :
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
En v'ià pour la s'maine.
Tapez, tapez-moi là-d'ssus,
Et n'en parlons plus.
» Mais, le lundi, ils auront mal aux cheveux, etla fameuse Loupe, sur l'air de la Fille à Dominique, que vous leur chantez, monsieur Charles Colmance, les prendra; elle leur fera rompre l'attache de leur tablier, et c'est en chantant vos refrains qu'ils iront s'abrutir.
» Vous êtes entraînant et moralisateur; on est heureux d'examiner votre poésie.
» Votre chanson : Un nez culotté, pour finir :
Un nez culotté, Piquante parure.
Gracieuseté De dame Nature ; Heureux l'effronté
Doté D'un nez culotté.
Honneur au jus qui nous vient de la freille Lait bienfaisant.
Qu'on tette encore enfant; L'adolescent au fond d'une bouteille, Puise à pleins bords.
De la force et du corps ; En réalité, L'ami de la liqueur vermeille,
S'il en a goûté, Possédera vers son été :
Un nez culotté, etc.
Or, savcz-vous pourquoi cet homme est blême? Pourquoi ses jeux Sont toujours soucieux?
Pourquoi sa vie est un vaste carême?
Pourquoi son cœur Est triste et sans vigueur?
C'est que l'ontèté.
Suivant un absurde système,
A mis de côté, L'or ou l'argent qu'aurait coûté :
Un nez culotté, elc.
Quand Félicie était ma snnveniine Précieux jours De bombance et d'amours; Elle parait, à chaque couple pleine, Ses I rails chéris D'un brillant coloris.
Mais en vérité, Depuis qu'elle a sa quarantaine,
Chez Félicité, Ce qui remplace la beauté :
Un nez culotté, elc.
Reposez-vous et sablez les liquides, Nobles débris, Par vingt combats meurtris ; En arrosant vos gosiers intrépides, Vous stimulez Vos membres mutilés.
La postérité Redira, braves invalides.
Au monde attristé.
Que, du moins, il vous est resté :
Un nez culotté, etc.
Voyez le nez que porte notre maire, Le nez pourpré De notre bon curé.
Le nez ponceau de notre gros notaii-e, Le nez violet De notre sous-préfet.
Culte, autorité, Défenseurs du droit populaire,
Tous ont x'écolté, Grâce à l'ordre et la liberté, Un nez culotté, etc.
Tous les trésors de la Califoi'nie, Perdent leur prix Devant un tel l'ubis ; Le gros lingot qu'on mit en loteiùe N'est, près du mien.
Qu'un souffle, un zeste, un'rien.
Ma divinité.
Mon lingot, mon trésor, majie.
Mon bien, ma santé.
C'est d'avoir en pi-opriété :
Un nez culotté, Piquante parure,
204 CHANSONS ET CHAiXSONNIEHS
Gracieuseté
De dame nature;
Heureux l'effronté
Doté, D'un nez culotté.
» Vous ne savez pas que de larmes, de honte, de misère, coule un nez culotté, à quelle extrémité le travailleur est arrivé, dans quelle dégradation infâme ce manque d'or et d'argent a précipité des individus?
» C'est une spécialité chez vous, vous chantez tous les vins, le piqueton, la gaudriole, la loupe, le p'tit bleu, f t'enlève le ballon, la mère Cliopine,mon premier poche-œil, etc., etc.. ISous avons parcouru votre recueil et nous n'avons pas hésité à écrire en tête le titre mérité de : Chansonnier des sublimes. »
Ceci était écrit à la lin du second empire.
Le Sublime, tel que l'entend M. Denis Poulot, est donc l'ouvrier amateur, qui s'élève au-dessus des obligations vulgaires du travail et de la famille. En un mot, c'est le mauvais ouvrier et dont la vie misérable se traduit par trois mots : Paresse, Ivresse, Détresse.
Cependant, il ne faudrait pas juger complètement Charles Colmance par ce qu'en vient de dire M. Denis Poulot. Le chansonnier a fait aussi d'autres chansons qui ne sentent pas le cabaret. Nous citerons par exemple :
LA COUPE DES DIEUX Air : J'ai vu le l'amasse des Dames.
Que chex'ches-tu, pauvre antiquaire, Le cou tendu, le dos baissé?
Viens-tu demander à la terre, Des débris d'un culte passé?
Des divinités de la Grèce, Je possède un don précieux.
J'ai retrouvé chez ma maîtresse, La coupe où s'enivraient les Dieux.
Source d'allégresse éternelle.
Cette coupe charme nos jours ;
Vénus a donné le modèle
De ses voluplueux contours.
Elle orna ses bords pleins de charmes.
De mille agréments précieux
Et l'amour ci'eusa de ses armes,
La coupe où s'enivraient les Dieux.
A chacun elle fait envie, C'est le berceau du genre humain, On puise aux soui'ces de la vie En goûtant son nectar divin.
Admii'ant sa forme charmante, Le vieillard devient radieux, Et touche d'une main tremblante La coupe où s'enivraient les Dieux.
Sous des voiles peu diaphanes.
Ce trésor de tous recherché, Chaque mois, aux regards profanes.
Trois jours au moins reste caclié.
Par la plus grande des merveilles, Des nuits, l'astre mystérieux Couvre de fleurs toujours vermeilles, La coupe où s'enivraient les Dieux.
Ah ! pour partager leur extase.
Lise, laisse-ni^i seulement.
Soulever un coin de la gaze Qui cache ce bijou charmant.
Je deviens exigeant sans doute, Mais l'amour rend audacieux :
Je voudrais tarir goutte à goutte, La coupe où s'enivraient les Dieux.
Cette charmante chanson montre combien le talent de sou auteur est souple et multiple; elle prouve aussi qu'il ne s'est pas toujours laissé inspirer par la muse godailleuse et avinée.
Charles Colmance était devenu membre titulaire de la Lice chansonnière en Tannée 1844. Il y a laissé d'excellents souvenirs.
Les chansonniers qui alors contrebalançaient son immense popularité, étaient : Gustave Leroy et Charles Gille. Ils formaient un triumvirat qui avait toutes les sympathies de la population ouvrière. Leurs noms étaient connus et appréciés à leur juste valeur dans tous les ateliers des faubourgs et de la banlieue.
Colmance aimait la vie ouvrière avec ses vertus et ses défauts, ses excentricités et ses débauches.
Il aimait à fréquenter rétablissement de ce cher ami Savart, vigneron de la rue Conrad à Charonne . Ah! qu'il était heureux en ce temps-là, où il avait la gaieté et la santé, de pouvoir aller avec quelques camarades se ballader aux environs de Paris! à Bagnolet, à Sainl-Ouen ou à Argenteuil, manger une gibelotte de lapin ! Dans ces agapes fraternelles, on était quelquefois à court d'argent, mais jamais d'esprit. L'esprit sel-vait d'assaisonnement aux plats et donnait un fumet particulier et de bon aloi au petit bleu ou à la piquette aigrelette du cru. On trinquait, on riait, et l'on revenait à Paris le soir, casquette. .. c'était le bonheur.
En 1869, lorsque Colmance se retira à Montmartre, avec son brevet de libraire, il était déjà atteint de la maladie interne qui devait l'emporter.
La joyeuseté de son caractère avait disparu et, peu à peu, il devint triste et se retira de ses amis.
La souffrance et l'isolement le tuèrent. Il mourut le 12 septembre 1870.