Épilogue
Déshérités, race souillée, Di'outeurs d'herbe et buveurs de fiel, Voire voix, de larmes mouillée, Se perd dans les chemins du ciel !
Allons, debout, troupe immortelle !
Vos destins, sur l'axe arrêtés.
Reprendront leur marche éternelle ; Armez-vous donc, déshérités...
Chœur.
Mais la devise réprouvée.
Pour refleurir aux jours meilleurs.
Bien mieux que sur l'airain, pour jamais est gravée Au frontispice des grands cu'urs.
Est-ce qu'un pareil chant n^'a pas son utilité à la veille ou au lendemain d'un coup d'État? C'est un acte de courage tout en étant une bonne action. Un pareil chant effraie les timides mais augmente la fermeté des hardis; sans valeur sur une âme mercenaire, il n'est bien apprécié que par celui qui aime bien son pays et qui n'est pas à vendre,
Gustave Mathieu aimait bien la campagne, mais à ses heures; à la tombée des feuilles, il réintégrait son logis de Montmartre avec un plaisir extrême, comme nous l'avons dit.
Un jour, il fut appelé à Lyon par un sien oncle, fort riche à ce qu'il paraît. Cet oncle avait pour proche héritier, Mathieu. Il lui dit :
— Mon cher neveu, restez près de moi, et je vous laisse tout ce que j'ai.
— Impossible, répondit Mathieu, ma vie à moi est à Paris.
— Mais vous menez une vie de bohème...
— Pourvu que j'aie vingt sous par jour, répondit le poète, je suis content ; c'est tout ce qu'il me faut...
— C'est bon à savoir, fit l'oncle, avec une grimace significative.
— Vous auriez dû rester à Lyon, hasarda quelqu'un en entendant Mathieu raconter son entrevue avec son cher parent ! Mathieu se leva, s'avança vers son interlocuteur, et lui dit sous le nez, d'une voix énergique : « Attaché! dit le loup. »
Et enfonçant son feutre sur son oreille, il prit la porte et disparut.
Cette allusion à la fable du Loup et du Chien explique la manière de vivre de Mathieu. Pour vivre indépendant, il plaçait du vin de Champagne ou de Bordeaux à domicile, pour le compte d'une maison renommée.
Après la guerre de 1870, le fameux oncle de Lyon vint à mourir et il laissait pour tout héri- ■ tage à Gustave Mathieu trois cent soixante- cinq francs de rentes.
Pour terminer, nous donnerons quelques lignes de M. Paul Arène qui, comme nous, a connu Gustave Mathieu et qui a assisté à ses derniers jours. Nous sommes persuadés qu'on nous en saura gré, elles sont d'un véritable ami :
« Païen avant tout, Gustave Mathieu aime et fait aimer la vie. Il chante l'amour, il chante le vin,
certes! mais sans ivrognerie, sans gaudriole. Le vin, pour lui, c'est l'antique Dionysos, le dieu généreux et vainqueur, soutien de nos travaux, consolateur de nos tristesses.
J'ai rêvé qu'au vieux firmament Les comètes ensorcelées, ' Ivres mortes, cheveux au vent, Dansaient des courbes étoilées ; Et j'ai vu sous les pieds du Dieu, Pour nos pressoirs et nos granges, Epis dorés, rouges vendanges Ruisseler de leurs flancs de feu.
» Ses amours ont à la fois le parfum rustique et la marque parisienne. On dirait de sa muse une de ces belles filles de campagne qui, venues dans la grande ville, s'y affinent, s'y font élégantes, tout en gardant de leur origine première, un je ne sais quoi de naïf.
» Gustave Mathieu, le chantre des amours simples, des vins vieux, des clairs matins et des beaux soirs, semble impressionné plus vivement par les splendeurs attristées de l'automne. L'automne révient à toutes les pages de son livre :
Allons, partons ! tout est fini.
Le soleil, plus mélancolique, Sur les sommets du bois jauni, S'en va posant son œil oblique.
Les vaches vont la tète au vent; On les voit se pendant aux branches, Passer, rousses, noires et blanches, Le pâtre chante en les suivant.
s'écrie-t-il ; et quelque part, dans ses vers, il souhaite mourir en cette saison.
» Le destin a exaucé son vœu.
» Gustave Mathieu mourut à Bois-le-Roi, la ■ vendange faite, au milieu des bois louyissants.
» Le jour de l'enterrement, on Favait exposé dans le petit jardin qui sépare sa maisonnette delà rue. Le ciel était beau, un coq chantait sur le toit voisin. Ses amis venus de Paris pleuraient, mêlés aux gens du village. Son chien, Voriex, le fidèle compagnon de ses promenades et de ses chasses, s'était couché sous le cercueil.
» Par l'étroite rue aux maisons basses, par l'étroit chemin bordé de sureaux et depruneliers, on le conduit au cimetière, un cimetière herbeux et fleuri comme un pré, que sépare à peine des champs un mur que les lièvres franchissent... Le chien, maintenant, courait éperdu, clierchant son maître, faisant des lacets dans la plaine.
» Kous retournerons un de ces jours à Bois-le- Roi, n'est-ce pas, mon brave Prosper Marins? aussitôt les courriers du printemps revenus. Nous parlerons de Mathieu, tu me diras ses Hirondelles^ (]u'il t'avait, je crois, dédiées :
Fleur de l'azur et des nuages, Amantes des longs jours d'été, 0 vous qui mourez dans les cages, l'uissez les airs en liberté!
Pendant qu'étendu sous le cliénc Dont l'ombrage, au déclin du jour, S'allonge en tremblant sur la plaine, J'achèverai ce chant (Famour. «
Prosper Marius est lui-même un poète charmant dont la Librairie des Bibliophiles a publié les poe-
chaN"sonniers contemporains — 1848-1849 217
sies en un volume intitulé : les Libellules. Ce ravissant recueil porte cette dédicace : A mon excellent ami Paul Arène. Tournez la première page et vous lirez un quatrain en l'honneur de l'auteur et signé : Gustave Mathieu. Le voici :
Par son Covnemui^eux et sa sève d'avril. Par les vers empourprés de sa claire fontaine, Il prouve assez à tous, même à son maître Arène, Qu'on peut être poète et voyageur en fil.
En effet, M. Prosper Marius est voyageur de commerce, et comme on peut le voir, il fait honneur à la corporation.
Nous donnerons quelques strophes de la pièce de vers intitulée : Rêve en Espagne, elle est dans le volume des Libellules et dédiée à Gustave Mathieu.
Te souvient-il d'un soir d'hiver Où nous jasions près d''un feu clair
Dans ma chambrette?...
Soudain ton rêve prit son vol :
Tu chantais comme un rossignol 0 poète!
Ta muse entr'ouvrait à mes yeux Les paradis délicieux
Du pays tendre :
Bercé par les illusions.
Je m'endormis ; les visions
Vinrent me prendre.
Errant parmi les orangers, Je m'en allai dans les vergers Et la campagne.
Un beau songe m'avait séduit:
J'étais transporté cette nuit En pleine Espagne.
La nature ivre de soleil,
Se tordait dans le flot vermeil
Comme une aimée Qui, prise de désirs lascifs, Aux accents des tam-tam plaintifs
Tombe pâmée.
Etc., etc., etc.
Par ce qu'on vient de lire, n'a-t-on pas la preuve que Mathieu était très aimé par ses nombreux amis ?
Il est mort en octobre 1877.