EUGENE POTTIER
Eugène Pottier est né en 1816. Ce chansonnier tient la première place parmi nos poètes révolutionnaires. Ses aspirations à la vie sont larges, grandes, généreuses, humanitaires.
Chacune de ses chansons est une revendication sociale. Chacun de ses petits poèmes met à nu une ijlaie vive et saignante du peuple. Il montre la gangrène qui dévore et tue ceux qui l'entourent ; car il voudrait que le gouvernement trouvât un remède à ce mal invétéré, chronique et sans pitié. Selon lui, il existe, ce remède aux maux des déshérités!
II voudrait infuser un sang nouveau, juvénile, ardent, dans les veines de cette aristocratie richissime que les jouissances satisfaites ont repue, blasée, et rendue indifférente aux souffrances qui assaillent la partie la moins fortunée de la population des grandes villes.
A Paris, il y a un monde malheureux qui s'agite, dont les douleurs morales et physiques ne sont même pas soupçonnées par ceux qui occupent les plus hauts échelons de l'échelle sociale.
Voilà pourquoi Eugène Pottier, en chantant les misères du peuple, a tant de larmes et de sanglots dans la voix .
Ah ! bien des gens trouvent ses couplets tristes et lugubres... En peut-il être autrement? S'ils jugent ainsi, c'est qu'ils n'ont pas, comme notre cher poète, l'âme élevée d'un socialiste et le grand cœur d'un prolétaire.
Eugène Pottier a une nature philanthropique qui le pousse, partout et toujours, à faire son devoir et à dire sans ambages la vérité.
Il était un des chefs de la Commune, en 1871, et il s'est conduit en honnête homme. Il risquait sa vie pour ses convictions. C'est un noble courage que l'on doit respecter. Et malgré son exil et ses souffrances, Pottier est resté après la bataille ce qu'il était avant.
A la veille de sa mort, il s'honorait encore d'avoir été communard. Et il ne craignait pas de dire à ses amis : « Si la France est aujourd'hui gouvernée par la République, c'est à la Commune qu'elle le doit.
L'histoire, impartiale, dira un jour, en rendant
justice aux martyrs de la foi politique, ce qu'on doit penser du rôle joué par Eugène Pottier pendant les terribles événements du second siège de Paris en 1871.
Eugène Pottier était un homme de petite taille, à la physionomie mobile, au regard vif et perçant. Ses yeux noirs, à demi cachés sous ses sourcils, dénotaient par leur scintillement toute l'intelligence de son âme. Un pli très accentué, à la jonction du nez et du front, était le signe probant de la volonté et du courage. Il avait la voix douce et le sourire affable. A le voir, on n'eût jamais soupçonné qu'il y avait en lui l'étoife d'un poète énergique, fort, grand, dévoué à la classe ouvrière. Lui seul savait fouiller dans les replis du cœur d'un misérable pour y trouver les causes de sa souffrance.
Eugène Pottier fut tiré de son obscurité par l'intervention fraternelle et dévouée de MM. Gustave NadaudjChebroux, Jules Vallès et Henri Rochefort.
Avant d'attribuer à chacun leur part de concours à la révélation (pour le grand public) de notre chansonnier révolutionnaire, nous allons citer son Jean Misère. On y verra son genre de talent, et l'on comprendra mieux les éloges qu'il mérite :
Décharné, de haillons vêtu,
Fou de fièvre, au coin d'une impasse,
Jean Misère s'est abattu.
« Douleur, dit-il, n'es-tu pas lasse? »
Ah ! mais...
Ça ne finira donc jamais?...
Pas un astre et pas un ami !
La place est déserte et perdue.
S'il faisait sec, j'aurais dormi, Il pleut de la neige fondue.
Est-ce la fin, mon vieux pavé?
Tu vois, ni gîte, ni pitance, Ah ! la poche au fiel a crevé ; Je voudrais vomir l'existence.
Je fus bon ouvrier tailleur.
Vieux, que suis-je? une loque immonde.
C'est l'histoire du travailleur,
Depuis que notre monde est monde.
Maigre salaire et nul repos,
Il faut qu'on s'y fasse ou qu'on crève.
Bonnets carrés et chassepots
Ne se mettent jamais en grève.
Malheur! ils nous font la leçon, Ils prêchent l'ordi'e et la famille ; Leur guerre a tué mon garçon.
Leur luxe a débauché ma fille!
De ces détrousseurs inhumains, L'Eglise bénit les sacoches; Et leur bon Dieu nous tient les mains Pendant qu'on fouille dans nos poches.
Un jour, le ciel s'est éclairé, Le soleil a lui dans mon bouge ; J'ai pris l'arme d'un fédéré Et j'ai suivi le drapeau rouge.
Mais, par mille on nous coucha bas ; C'était sinistre au clair de lune ; Quand on m'a retiré du tas.
J'ai crié : a Vive la Commune ! »
Adieu, martyrs de Satory, Adieu, nos châteaux en Espagne !
Ah ! mourons !... ce monde est pourri; On en sort comme on sort d'un bagne.
A la Morgue, on coucha son corps, Et tous les jours, dalles de pierre, Vous étalez de nouveaux morts :
Les otages de la misère !
Ah ! mais...
Ca ne finira donc jamais?
C'est à M, Gustave Nadaud qu'on doit la publication du premier volume de chansons d'Eugène Pottier. Il en fit généreusement les frais, quoique n'épousant pas les idées de son auteur. Voici en quelles circonstances :
M. Gustave Nadaud avait entendu, en 1848, Pottier chanter une de ses chansons, et en avait apprécié tout de suite le mérite. Mais de longues années se passèrent, et un soir, par les soins de son ami Ernest Ohebroux, M. Nadaud se retrouva en présence du chansonnier à un dîner de la Lice chansonnière. Il était alors vieux, blanchi, à demi-paralysé et pauvre, pauvre !
On résolut de lui venir en aide ; mais que faire ? M. Ohebroux, le lendemain, alla le voir et lui proposa une souscription en sa faveur ou la publication de ses chansons. Oh ! il n'hésita pas.
— Qu'on publie mes œuvres, s'écria Pottier, et que je meure! »
En apprenant cela, M. Gustave Nadaud s'écria à son tour :
— « Va, cher poète, tu ne mourras pas de faim et tes œuvres seront publiées ! »
Il publia un volume qui a pour titre : Quel est le
fou ? Ce titre est tiré d'une chanson dont le refrain est : Quel est le fou, le monde ou moi ?
Ce qui fait dire à M. Nadaud en commençant la préface : « L'auteur de cette chanson et de ce volume veut faire croire que c'est le monde; le monde affirmera sans nul doute que c'est l'auteur. Le véritable fou en cette affaire pourrait bien être celui qui... »
Ceci prouve assez que M. Nadaud n'est pas socialiste; malgré cela, sachons lui bien gré de ce qu'il a fait pour un confrère... Nous connaissons beaucoup de réactionnaires qui n'auraient pas eu tant de générosité dans le cœur. M. Nadaud, à ce point de vue, doit en être doublement remercié; car il a fait là une bonne action avec un désintéressement complet.
La publication des chansons de Pottier par M. Nadaud fit supposer qu'il en avait d'autres plus accentuées, plus naturalistes, plus communardes. En effet, en 1887, paraissait un second volume intitulé : Chants révolutionnaires, avec une préface de Henri Rochefort. En regard du titre, il y a cette note : Ces poésies, du citoyen Pottier, ont été publiées sous la direction de ses anciens collègues de la Commune de Paris.
Voici quelques lignes de la préface d'Henri Rochefort.
ft Le poète, disons-le, le grand poète dont vous allez lire les chansons, n'a pas eu à se défendre, n'ayant jamais été attaqué. Comme le public, moi aussi, dont c'est la profession de suivre le mouvement politique et littéraire de mon époque, j'ignorais Eugène Pottier, il y a quinze jours seulement.
Des amis, ses anciens compagnons d'exil, me répétaient que c'était un admirable chansonnier, d'une grandeur et d'une pureté de style qu'on essayerait en vain d'extraire des flacons d'orgeat que Déranger a servis pendant vingt-cinq ans à ses contemporains; je refusais de me rendre et même de m'éclairer. Je disais : « S'il est si fort que cela, comment diable n'en ai-je jamais entendu parler ? » On m'a presque mis le volume sur la gorge. Je connais Pottier maintenant, et je suis obligé de faire amende honorable, et devant lui et devant le public, à qui c'est notre devoir de dire, en voyant passer un écrivain de race : ce Ecce homo ! » Voici les strophes des Buveurs de sang.:
Au citoyen Planteau, dt'jmtii du groupe ouvrier.
Buveurs de sang ! c'est le nom qu'on nous donne Quand nous montrons pour but l'égalité.
Buveurs de sang, ceux-là qu'on emprisonne, Ceux qu'on fusille ! Est-ce un nom mérité? Riche aveuglé, vois, pour emplir ton verre, Sous le pressoir un peuple agonisant.
L'or que tu bois, c'est le sang de ton frère : Les buveurs d'or sont les buveurs de sang.
« Chacun pour soi ! » Le ciel est sans étoiles,
Le riche oisif, le marchand, l'escompteur,
L'usure enfin, hideuse tend ses toiles
Dans tous les coins où passe un producteur.
Fatalement prise par l'araignée
Aux fds de glu qu'on nomme « tant pour cent ».
La mouche meurt d^une lente saignée...
Les buveurs d'or sont les buveurs de sang.
L'homme d'Etat sans sa cravate blanche, Ci'oit l'Océan remué sans sujet.
Sa soif de l'or, à pleine outre il l'étanche; Dans son fauteuil il cuve le budget; Ses traitements nourriraient un village, Et quand la faim s'attroupe en maudissant, Ah ! le pauvre homme! il a peur du pillage... Les buveurs d'or sont les buveurs de sang.
L'espi'it du temps nous fait des bras de fonte Pour centupler les travaux créateurs, Production, vainement ton flot monte, Ceux qui n'ont rien sont-ils consommateurs ? Le capital exploite la machine.
L'ouvrier tombe à la lutte, impuissant.
Les bras coupés par celte guillotine...
Les buveurs d'or sont les buveui-s de sang.
Sondez l'enfer; descendez dans la mine.
Les assassins du bagne ont l'air du ciel; Mais le mineur, pour un prix de famine, Trouve en son puits un air pestilentiel. Contre un tarif, pour peu qu'il se défende, La troupe donne et la grève cessant.
Sur le massacre, on touche un dividende. Les buveurs d'or sont les buveurs de sang.
Paris, juin 1848.
Jules Vallès a contribué un peu aussi à faire connaître Poltier, en lui publiant quelques chansons dans son journal, le Cri du Peuple. Voici ce qu'il écrivait sur notre chansonnier, le 29 novembre
« Celui-ci est un vieux camarade, un camarade des grands jours. Il était du temps de la Commune, il a été exilé comme le fut Hugo. Comme Hugo, il est poète aussi, mais poète inconnu, perdu dans l'ombre.
« Ses vers ne frappent point sur le bouclier d'Austerlitz ou le poitrail des cuirassiers de Waterloo ; ils ne s'envolent pas d'un coup d'aile sur la montagne où Olympia rêve et gémit. Ils ne se perchent ni sur la crinière des casques, ni sur la crête des nuées : ils restent dans la rue, la rue pauvre.
« Celui dont je parle a travaillé et a souffert; c'est pourquoi il a su peindre, avec une déchirante simplicité, la vie de peine et de labeur.
« Pottier, mon vieil ami, reste le poète de ce monde qui ne fait pas de tirades et se drape dans des guenilles pour tout de bon, et tu auras ouvert à la misère murée un horizon, et à la poésie populaire un champ nouveau. »
Maintenant que l'on connaît le poète, parlons de Pottier, dans sa vie prosaïque de meurt-de-faim. Elle ressemble à celle de la plupart des prolétaires des faubourgs, qui vivent d'un état manuel.
Eugène Pottier naquit à Paris. Son père était emballeur. Il exerça ce métier pendant ses années de Jeunesse. Ses goûts artistiques le dégoûtèrent de ce travail. Il apprit à dessiner, se fit dessinateur sur étoffe et devint bientôt un des ouvriers les plus habiles en ce genre. Des idées de liberté et de socialisme germèrent alors dans sa tête. 11 s'adonna à la poésie pour mieux les émettre; et, leur donnant la forme voulue de la chanson, il les jetait dans le public ; puis, pour joindre la pratique à la théorie, il devint un des principaux fondateurs de la chambre syndicale des dessinateurs sur étoffe et en même temps il s'affiliait à l'Internationale.
A la Révolution de Février, il fit le coup de feu aux barricades. Dès lors, l'homme politique s'affirma en lui ; et quand le prince Louis-Napoléon étrangla la République, dont la bêtise humaine l'avait nommé le président, il resta avec les vaincus. Le crime de Décembre , au lieu de l'abattre, l'exalta, et, ne pouvant plus protester par le fusil, il le remplaça par la plume. Le chansonnier prenait son essor. Il fut constamment militant; son opposition au gouvernement autoritaire de Napoléon TII dura autant que l'empire.
Le 20 juillet 1870, il est un des signataires du manifeste adressé aux socialistes allemands, afin de s'opposer à la guerre que la réaction impériale avait résolue pour rétablir son prestige envolé. On ne supposait pas la défaite, puisque l'Impératrice avait dit elle-même, à Saint-Cloud : « C'est ma guerre 1 » On croyait donc être victorieux !
Après Sedan, Eugène Poltier, resté dans Paris, déploya une ardeur fiévreuse pour la défense delà capitale. Il fut élu adjudant au 181^ bataillon de la garde nationale. Il assista à la bataille de Champigny et fut désigné comme délégué au comité central, dont il devint bientôt un des membres les plus influents. Il profitait des événements pour faire marcher de pair avec eux ses idées favorites de socialisme.
Le 26 mars, il signa l'affiche de la chambre fédérale des associations ouvrières, pour la nomination de la Commune. Il n'en devint membre qu'aux élections complémentaires d'avril. Il se présentait dans le deuxième arrondissement ; il obtint 3,352 voix sur 3,600 votants. Il fut élu.
Pendant toute la période communaliste, il n'eut qu'une préoccupation constante: l'amour du pauvre et l'émanciption du travailleur. Ses votes en sont la preuve. Il adhéra aux décrets sur la conscription, sur les loyers, le Mont-de-Piété et la formation d'un comité du Salut public. Pendant toute la lutte, il s'employa au triomphe de ses idées, aussi Lien comme homme d'étude que comme soldat de la rue.
Lorsque les troupes de Versailles envahirent Paris, Eugène Pottier se mit derrière les barricades et se battit en désespéré jusqu'au dénouement fatal. Il eut la chance de ne pas perdre la vie dans le massacre général que M. Thiers fit des défenseurs de la capitale. Il parvint à s'échapper €t se réfugia en Amérique, où il resta jusqu'à la proclamation de l'amnistie.
En l'entrant à Paris, il était tout aussi socialiste qu'à son départ, puisque sa vie entière était consacrée à la cause sociale. Auguste Blanqui était son chef de file.
Il faut lire le sonnet qu'il écrivit sur la mort de l'illustre socialiste :
La chambre mortuaire était au quatrième;
Et la foule, à pas lents, gravissait l'escalier :
Le Paris du travail, en blouse d'atelier,
Des femmes, des enfants ; plus d'un visage blême.
Ce grand deuil prévalait sur le soin journalier Du pain de la famille; il eut, trois jours, la même Affluence d'amis pour cet adieu suprême. — Moi, j'attendais mon tour, rêvant sur le palier.
Ce cœur qui ne bat plus, battait pour une idée : L'égalité !... Gens sourds ! Terre, esclave ridée Qui tournes dans ta cage ainsi que l'écureuil,
A présent qu'il est mort, tu l'entendras... peut-être !
Ce combattant, passant de la geôle au cercueil,
Du fond de son silence, il dit : « Ni Dieu, ni maître ! »
4 janvier 18S1.
Eugène Pottier est mort dans son humble logement, 2, rue de Chartres, au coin du boulevard de la Chapelle, le 7 novembre 1887. Tous ses anciens collègues de la Commune étaient à ses obsèques, accompagnés de quinze cents révolutionnaires. MM. Vaillant, Viard, Chabert, Ernest Roche et Fournière prononcèrent des discours sur la tombe de ce grand poète des déshérités.
Des manifestations socialistes ont eu lieu en 1888 sur sa tombe, au Père-Lachaise, à la date anniversaire de sa mort. Cette manifestation touchante s'est accomplie dans l'ordre le plus parfait, avec le calme et la dignité qui convenaient au caractère de l'homme auquel on était venu rendre hommage.
EDOUARD HAGHIN
Georges-Edouard Hachin est président d'honneur delà Lice Chansonnière.
Il est né à Arras le 20 mai 1808. Son père était un très honnête homme, qui enseignait le grec et
le latin aux jeunes gens qui lui étaient confiés, mais qui négligea l'instruction de ses propres enfants. Edouard Hachin, jeune, actif, intelligent, suppléa à cette lacune pédagogique par un travail personnel et la méditation. En sentant qu'il ne savait' rien, il voulut savoir et il apprit. Doué des plus précieuses qualités, il les développa par son assiduité à s'instruire, et c'est ainsi qu'il arriva au bien-être de la vie et à l'honneur de figurer parmi la pléiade si restreinte de nos remarquables chansonniers.
« Il vint à Paris en 1822, là — comme nous le dit un de ses biographes — M. Lecomte, il apx^rit le métier de fabricant d'instruments de mathématiques, qu'il abandonna pour l'ornement militaire ; finalement il devint spécialiste dans la fabrication des porte-mousquetons. Pendant de longues années,'Edouard Hachin dirigea, rue de Braque, un modeste établissement, cherchant le progrès, améliorant les instruments de son travail. Il se signala principalement par l'invention d'un tour à percer, à conscience mobile, dont l'industrie tira grand parti. »
En dehors de son travail manuel quotidien, Edouard Hachin cultiva son esprit. Il employait à des lectures sérieuses une partie de ses nuits. Ayant un caractère gai, ouvert, il aimait à rire et à chanter. L'amour des chansons lui venant, il étudia la prosodie française et se mit à rimer. A cette époque, avant 1830, il était à bonne écolo : Déranger, Debraux et Désaugiers brillaient dans toute leur gloire.
Après la révolution de Juillet, Emile Debraux
et Charles Lepage eurent l'idée de fonder une nouvelle société chantante; mais Debraux mourut, et Charles Lepage en réalisa l'idée, en lui donnant le nom de Lice Chansonnière.
Les membres de celte société populaire se réunissaient une fois par semaine et recevaient des visiteurs. Chacun avait le droit de fumer, boire et chanter. Ce triple plaisir amena chaque jeudi une. nombreuse réunion dans la salle consacrée aux séances. — C'était un salon convenablement décoré, à ce que nous dit la préface du premier volume des chansons de la Lice, où l'on remarquait des étendards nationaux, symbole du patriotisme qui animait les habitués. Un buste du roi Louis- Philippe I"" leur rappelait le respect qu'ils devaient au chef de l'État. Un bureau était occupé par les dignitaires de la société, au milieu desquels on dtstinguait le président, chargé spécialement du maintien de l'ordre ; aussi le silence régnait-il en despote pendant toute la durée des chants. Le maillet du président ou un sévère rappel à l'ordre, obligeait l'interrupteur à se souvenir qu'il n'était venu que pour écouter et être écouté : tel était l'aspect toujours riant, des soirées primitives delà Lice Chansonnière.
Edouard Hachin, qui alors était dans sa vingttroisième année, avait déjà à son actif de joyeuses chansons égrillardes, qui rappelaient la manière de Piron, parmi lesquelles nous citerons: Mon Rêve, Javotte, Gertrude, Mon Taudis. Cette dernière chanson lui valut un premier prix dans un concours de la Lice.
Notre chansonnier devint donc membre de cette
société, et il eut pour collègues : Blondel, Cabassol Ohanu, Alexis Dalès, Festeau, Germain, Jest, Charles Lepage, Louvet, Morisset, Armand Vigier et quelques autres dont les noms nous échappent. Il était donc en bonne compagnie, car tous ceux que nous venons de nommer ont fait honneur à la chanson.
Voici comment Edouard Hachin nous indique dans sa spirituelle chanson, intitulée: les Voyages de la Lice, faite en 1881, l'endroit où fut fondée la Lice Chansonnière en 1831.
Air : Stc'l'poi-t avec Manon z'un jour (Biaise).
Un jour, à la halle au poisson, Lepage dit à la chanson :
« Entre chez Louche et sois la Lice. » Comme Louche était un traiteur, Elle entra, de très belle humeur,
Chanta, fit du bruit.
Tellement, que l'on dit Que ça déplaisait à la police.
Et elle fut obligée de déguerpir, menacée par l'autorité, et se réfugia, en 1832, rue Royale-Saiut- Martin, aujourd'hui rue Réaumur, où elle resta jusqu'en 1835.
Elle flânait fort volontiers :
Lorsque, près des Arts-et-Métiers, Elle vit un local propice :
Chez le marchand de vins Macré, Le liquide étant à son gré.
Elle eut tant d'enlrain.
Qu'on lui dit que ce train Déplaisait encore à la police.
CHANSONNIERS CONTExMPORAINS — 1848-1889 233
Et en 1835, elle fut encore expulsée de ce nouveau cénacle ; ses idées libérales ou plutôt républicaines attiraient de plus en plus sur elle l'œil de M. le préfet de police. Enfin, comme Hachin nous le dit dans sa chanson, elle lit, de 1831 à 1881, neuf ou dix déménagements.
De 18 3 S à IHHd.
Dans la ruelle Frépillon, La Pipe (1) avait un grand salon Qu'on mit alors à son service ; Quand je ne sais plus qui, ma foi ! (2) Un beau jour lira sur le roi ;
Et ce coup de feu
La fit pleurer si peu, Qu'on s'en indignait à la police.
De I83fi à 1837.
Sous ce règne peu restaurant, La Lice, comme un chien errant, • Manquait de gite et de saucisse.
Le plus imprudent pourvoyeur Ne lui disait qu'avec frayeur :
« Bois, mange et, surtout
« Ne chante pas beaucoup; « Ça réveillerait la police ! »
De 1837 à ISil .
Pourtant un jour au Capucin (3) Par un jour calme, notre essaim Promet d'être sage et se glisse;
(1) Lu Pipe, société chantante, rue Frépilion, maintenant rue Volta (démolie\
(2) Alibaud.
(3) Le café du Capucin, boulevard du Temple, 26.
Mais l'un de nous, affreux vaurien (l) Plaisante le roi-citoyen Et notre préfet, Apprenant ce forfait, Nous fait balayer par la police I
De 1841 à 184 G.
Nous fuyons faubourg Saint-Denis (2) Chez un chanteur de nos amis, Auquel vint un joyeux caprice; Il mit sous son autorité Un quart de la société
Et puis, sans remords,
Tout le reste dehors, C'était plus raide que la police.
De l8Hi à /,Vj*.
La Lice au faubourg Saint-Martin (3) Entre et prédit le tour coquin De Radingue et de son complice :
Lors, deux agents au père Hacliin Disent d'un ton fort peu badin :
« Suspends tes flons-flons,
» Sans ça nous t'emballons ï Pour la Préfecture de police. »
De IS.'ii à /SSG.
Nous allons, près de Ramponneau (4) (,'hez un traiteur de qui le veau N'allait pas longtemps en nourrice!
Là, le vin, reconnu très pur.
(1) L'auteur.
(2) Au café du Jardinet.
Vi) Au café de Charleville.
CO Restaurant àcl'Amitié, rue des Accacias, H, maintenant rue d'Orscl.
Sur nous faisant un effet sur, De chez ce marchand, Nous sortions en cherchant Un coin loin des yeux de la police.
De ISofi à IS8I.
Enfin, chers amis, nous voici Depuis un quart de siècle ici (i).
Quoiqu'il advienne, vieille Lice !
Distille pour l'humanité Le philtre sain de la gaieté
Et sème en chemin
L'esprit républicain!
Enfin, cela plaît à la police !
Aujourd'hui, en l'an de grâce 1889, après avoir été chez Richard, elle a élu domicile dans les salons du restaurateur Philippe, galerie de Valois, au Palais-Royal. Ses banquets ont lieu le premier mercredi de chaque mois à sept heures du soir.
Le Caveau et la société des Dîners du Vaudeville, n'ont jamais eu à subir, comme la Lice C/ia72sonnière les tracasseries de la police; leurs convives étaient royalistes. C'est ce qui explique la disparition du deuxième Caveau à l'avènement de la Révolution de 1789.
Les Dîners du Vaudeville remplacèrent alors, en 1796, le Caveau disparu. Bonaparte — dit Ourry — trouva parmi ses membres des Tyrtées pour célébrer ses premières victoires.
Le Caveau ressuscita en 1806 (c'est le troisième Caveau, notons-le). — Le Caveau, disons-le en pas-
(1) Aux Vendanges de Bourgogne, rue de Jessaint, 14.
sant, est comme le couteau de Jeannot, qui a changé trois fois de lame et deux fois de manche, mais c'est toujours le même couteau.
A la première rentrée des Bourbons, M. Rougemont, membre du Caveau, fit une chanson intitulée : Vive Bourbon! — M. Ourry célébra les Lys. — M. Gentil jura amour au trône légitime; sa chanson a pour titre : A mes camarades de la garde nationale, et elle est signée : Gentil, officier des chasseurs de la dixième légion. — M. Antignac appelle Louis XVIII le vrai roi de France. — M, Oapelle dit :
Que jamais empire en guerre Ne valut royaume en paix!
Ces vers se trouvent dans sa chanson intitulée : A PROPOS sur le rétablissement du trône des Bourbons en France.
Eh! ma foi! ce bon libraire-chansonnier avait bien raison de dire cela, car en 1815 le peuple français, c'est-à-dire tout le monde, commençait à en avoir assez de la gloire du grrrand Napoléon.
Nous nous sommes permis cette digression à l'étude que nous faisons sur Edouard Hachin, parce que pour nous il représente mieux que tout autre la Lice Chansonnière qu'il a vue au berceau, et c'est pour bien faire comprendre que le Caveau avait pu toujours vivre dans une complète quiétude, n'étant pas une société de libre pensée, de libéralisme ou d'opposition. Quoique fondée pour la dernière fois en 1837, elle date de 1835, car celte société chantante s'appelait avant les Enfants du Caveau, et c'est par une décision du comité, en
date du 28 décembre 1837, qu'elle ne s'appelle plus que le Caveau. La Lice Chansonnière est donc son aînée de six ans (1831).
Ce qui différencie la Lice du Caveau, c'est qu'elle a combattu la royauté de Juillet aussi bien que le second empire; elle a toujours été une société lyrique de combat et de progrès. Elle s'est efforcée d'être utile en amusant. Elle n'a jamais limité ses accents à la chanson-goguette. Elle donne à ses chants l'envergure des chansons de Déranger. Elle en prend autant qu'elle peut le fond et la forme.
A preuve de ce que nous venons de dire, c'est que la première chanson d'Edouard iïachin à la Lice, en 1831, intitulée Mon Rêve, touche à la politique.
Air Bu roi d'Yoctol.
Ayant sablé certaine nuit,
Maints flacons de piquette, Je m'endormis dans mon réduit
En travers la couchette.
Le vin qui troublait mon cerveau, Me fit voir un règne nouveau, *■
Très beau.
Ho, ho, ho,' ho, ha, ha, ha, ha.
Que diable allais-je rêver là?
La, la.'
Les hommes, sous la royauté.
Vivaient exempts de peines.
Et, plus joyeux qu'en liberté.
Traînaient gaiement leurs chaînes; J'en vis pourtant qui, presque fous, Voulaient dégager des licous
Leurs cous.
IIo, ho, lio, etc.
Quoique vengeant ses droits l)lessés,
Le pouvoir sous les armes Ne châtiait les insensés
Qu'en répandant des larmes ; Et pour mieux appuyer ses droits, 11 invoquait toujours les lois
Trois fois.
Ho, ho, ho, etc.
Debout sur les sanglants débris
De la guerre civile.
Aucun ne réclamait le prix
D'un dévouement servile ; Sur les morts d'attristés vainqueurs Jetaient, en les mouillant de pleurs.
Des fleurs.
Ho, ho, ho, etc.
On n'arrachait pas des maisons
Les prisonniers par bandes, On démolissait des prisons :
Toutes étaient trop grandes...
Des graciés allaient gaiement J3aiser les mains d'un roi vraiment
Clément.
Ho, ho, ho, etc.
Pour comble de félicité,
Dans cet aimable songe, Je n'ai pas vu la vérité
Faire place au mensonge.
Car pour trouver des malfaiteurs, On n'avait point de délateurs
Menteurs.
Ho, ho, ho, etc.
Edouard Ilachin fait aussi à ravir ce que nous
appellerons la gauloiserie fine et spirituelle. Dans cette catégorie nous placerons Javotte, Gertrude et Ma Lison, qui commencèrent sa réputation de chansonnier.
Voici la chanson de Javotte, que bien des gens fredonnent encore :
Air: C'est la comète ,
Je commence à bien pénétrer Tous les secrets de ma voisine.
Quand chez elle je vois entrer Certains fripons à la sourdine, Je dis d'un ton grivois
Allons, Javotte, Frippe ta cotte ; Je dis d'un ton grivois :
Frippe ta cotte encore une fois.
Epions encore avec soin Les mystères de sa charabrette.
Boni j'y vois l'épicier du coin; Il chiffonne sa collerette.
Il en paiera l'empois.
Allons, Javotte, etc.
Il sort. Un autre! c'est trop fort, C'est le vieux cordonnier Grégoire.
Ils vont tous deux tomber d'accord Pour l'acquit d'iin certain mémoire Quoiqu'il sente la poix.
Allons, Javotte, etc.
Ce vieux bijoutier colporteur.
Digne sectateur de Moïse,
A ses yeux pour charmer son cœur,
Vient étaler sa marchandise.
Il offre tout au choix.
Allons, Javolte, etc.
(;omme il a bien choisi son jour, Ce petit clerc de la basoche!
Avant de peindre son amour.
Il frappe gaiement sur sa poche :
C'est le premier du mois.
Allons Javotte, etc.
Ce monsieur souvent rebuté Enfin pénètre dans sa chambre, Toujours éconduit en été.
On ne l'y reçoit qu'en décembre :
C'est un marchand de bois.
Allons, Javotte, etc.
Un quidam qu'elle sut gruger Donne l'éveil au commissaire ; Ce magistrat vient pour juger S'il doit donner suite à l'affaire.
Pour adoucir les lois.
Allons Javotte, Frippe ta cotte ; Pour adoucir les lois, Fi'ippe ta cotte encore une fois.
Edouard Hachin ne fait pas que des chansons légères et égrillardes. Le Jeune malade est une tendre élégie, et les vers sur la mort du brave et vertueux Lafayette, un chant patriotique. Il a à sa lyre toutes les cordes de la chanson et avec cela, c'est un franc républicain et un anti-clérical inébranlable. L'Eglise s'est si bien conduite avec lui
dans son enfance, qu'aujourd'hui octogénaire il ne lui a pas pardonné ; et quand la conversation tombe sur ce sujet, il vous dit très tranquillement et d'une voix assurée et ferme : « Oh! TÉgiise est une abominable chose 1 » Mais revenons à ses chansons qui portent crânement la gaieté et la fierté de sa belle et bonne nature. Edouard Hachin est quelqu'un, et il n'a besoin de personne pour bien tenir sa place parmi les hommes d'esprit et de raison.
Parmi ses nombreuses chansons, nous citerons : les Cousiiis d'cheux nous, le Retour du sergent, Un homme d'esprit, le Joueur de ftageolet, Ma Toilette en 1830, la Tribu des chansonniers, le Vin à bon marché, le Drapeau de la clianson, les Voyages de la Lice, Çn dernier Gâteau des rois, les Vieux, la Chanson à Gugusse, la Poste au Carrousel, le Mari à Titine, V Apprenti rentier, le Pierrot, le Revenant, la Limaille, la Tour Saint-Jacques, etc.
Nous citerons, pour terminer, deux couplets de la Tour Saint-Jacques, dont la musique est de
Darcier
De quelques exploits amoureux
Notre esprit se rappelle, Mais c'est toujours au moins heureux
Que le cœur est fidèle!
A celle qu'on ne peut avoir
On garde une tendresse, Comme je fais depuis un soir
De ma pauvre jeunesse.
Ce soir-là j'avais pour l'amour
Mis mes habits de Pâques, Car une fille faite au tour,
Devait aller m'attendre autour, Tout au tour, de la tour Saint-Jacques.
« Vous avez sans doute un métier?
Dit ma jeune conquête.
— Oui, dis-je, je suis ouvrier,
Ma famille est honnête !
« Je vous prenais pour un commis,
Me dit alors ma belle; Pourquoi n'êtes-vous pas mieux mis?
Adieu, monsieur, dit-elle... »
Soyez donc fier de votre amour.
De vos habits de Pâques, Pour que la fin d'un si beau jour Vous trouve là pleurant autour
Tout autour, de la tour Saint-Jacques.
Edouard Hachin, malgré ses quatre-vingts ans, chante encore une chanson nouvelle à chaque banquet de la Lice. Il est resté vif, alerte et spirituel. Il ne s'est jamais senti vieillir, l'heureux homme!
C'est vous dire qu'il rit, chante et boit comme un véritable chansonnier de la vieille école... qui est la bonne!