LE CURE-DENT DU COLONEL
Air : Allez-vous-en gem de la noce ,
Un zouzou m'a conté naguère Qu'en Algérie il avait eu Un colonel né pour la guerre, Qui s'était toujours bien battu; Un matin, qu'en pleine équipée Ses soldats partaient pour le Tell, Pour le désert sempiternel, ils baptisèrent son épée :
Le cure-dent du colonel..
Cette expression pittoresque Etait juste; car, en avant, Contre la plèbe arbi-mauresque, Pour entraîner son régiment, 11 lançait son coursier farouche, L'épée aux dents, les yeux au ciel ; Et dans cet instant solennel.
On voyait briller à sa bouche Le cure-dent du colonel.
Electrisé par tant d'audace, Le zouave emboîtait au galop Ce guerrier de vaillante race Dont la victoire était le lot ; Pour déteri'cr de ses cachettes L'Arbi, son ennemi mortel.
Le zouzou, blagueur éternel.
Disait : « Marions-nos foui'chettes Au cure-dent du colonel. »
Mais l'âge vint... plus de conquêtes :
Adieu, rêves d'ambition !
On vous le mit à la retraite :
Bien mince était sa pension...
II sentit son grand cœur se fendre,
Son visage resta tel quel ;
Mais, pour payer son pauvre hôtel,
Chez l'armurier il fallut vendre
Le cure-dent du colonel.
On écrirait tout un poème, Tout un long drame rien qu'avec Ses privations à l'extrême, Ses tristes repas de pain sec ; Disons sans en faire un volume :
<( Pour qu'on crût au dîner réc', « Suivi d'un. verre de Lunel, « Il mâchonnait un bout de plume...
« Le cure-dent du colonel.
Ce cure-dent entre ses lèvres, Disait : « Ouf! que j'ai bien dîné ! » Et le vieux brave avait les fièvres, A force, hélas! d'avoir jeûné.
Bref, un beau matin, sur la pierre De la Morgue — c'est textuel — On le coucha, vers la Noël...
— Qui sut qu'on pouvait sur ta bière Mettre une épée, ô colonel ?
Enfin, nous arrivons ù cette lugubre époque, où l'empereur Napoléon III, faisait crier sur les boulevards: A Berlin, à Derliii! Le plébiscite avait eu lieu et donnait soi-disant la volonté de la France- Les troupes, accompagnées de leurs mitrailleuses redoutables, traversèrent Paris. Ces engins de
guerre étaient enveloppés d'un étui en cuir qui ne permettait pas au public d'en voir la construction. Ils devaient faire mordre la poussière à toute l'armée allemande. C'est avec de pareilles plaisanteries qu'on abusait de la crédulité des masses.
Alexandre Flan assistait au défilé des troupes, et il les considérait avec assez d'indifférence, mais cependant il souhaitait de les voir revenir chargées de lauriers. Il ne se doutait pas, le malheureux, que dès ce moment ses heures de vie étaient comptées. Il ne se doutait pas qu'il allait devenir la victime de cette guerre insensée que le dernier des Napoléon venait d'entreprendre.
Alexandre Flan possédait, à Neuilly, une petite maison qu'il avait achetée avec ses économies et même qu'il n'avait pas encore fini de payer ; il n'avait plus qu'une échéance à acquitter pour être tout à fait propriétaire de l'immeuble. Il était si content de se voir chez lui, de pouvoir recevoir ses amis chez lui !... il avait tant travaillé pour arriver à ce résultat et il en était si heureux !
Dans cette maison modeste, il avait rassemblé tout ce qui lui était cher, tout ce qu'il aimait, enfin tout ce que son cœur d'artiste rêvait. Ah! c'est que ses livres, ses bibelots, ses tableaux, ses meubles étaient pour lui des amis intimes qui faisaient partie intégrante de son existence. Il ne demandait à Dieu que la tranquillité et la santé pour augmenter avec le temps ses joies d'homme aborieux.
Un jour, vers la fin de la semaine qui suivit la catastrophe irréparable du 4 Septembre, un chef
du génie de l'armée de Paris vint lui dire que sa maison se trouvant dans la zone militaire devait disparaître. Elle nuisait à la défense de la capitale. Cela frappa Alexandre Flan comme un coup de foudre... il fut atterré... Déménager... fuir... abandonner ce charmant réduit qu'il aimait tant?... Il ne dormit pas delà nuit... ne croyant pas cependant que ce qu'on lui avait dit fût possible !...
Le lendemain, dans l'après-midi, le chef du génie revint, avec ses hommes, et dit à Alexandre Flan : « Monsieur, je vous avais prié de déménager : vous n'en avez rien fait, tant pis pour vous. Je vais raser votre maison. »
Alors le pauvre garçon fit à la hâte des paquets de ses habits, de son linge, et enveloppa divers objets dans ses draps de lit fit porter le tout sur le bord de la route en attendant qu'il eût une voiture pour le transport à Paris.
Aussitôt les hommes du génie militaire se mirent à l'œuvre. La maison fut minée et avec quelques kilos de poudre on la fit sauter.
A ce spectacle, le malheureux Flan porta la main à sa poitrine, comme s'il eût reçu le coup de la mort; il était pâle, la ligure contractée et il pleurait.
Il rentra à Paris vers la Un du jour et alla s'installer dans une chambre d'hôtel garni, rue de Hanovre.
Quand il fut seul, on peut se faire une idée du profond désespoir qui l'assaillit. Le malheur qui lui arrivait lui parut irréparable.
Il ne se coucha pas.
Le lendemain matin, le maître d'hôtel ne le
CHANSONNIERS CONTEMPORAINS — 18'l8-1889 249
voyant pas paraître, monta chez lui. Il le trouva mort, étendu sur la descente du lit.
11 s'était percé le cœur d'un coup de poignard. — C'était le 15 septembre 1870.