MARC- CONSTANT IN
Le chansonnier Marc-Constantin est né à Bordeaux, le 12 décembre 1810. Il cultiva principalement le genre sentimental de la romance. Il eut une grande vogue dans les salons bourgeois du règne de Louis-Philippe, y ayant droit de cité avec la collaboration des compositeurs de musique : F. Masini, Abadie, Nargeot, Clapisson, Laurent de liillé, Marquerie, Parizot, Félicien David et Olivier Métra. Il fit aussi la musique d'un grand nombre de ses chansons, car il était excellent musicien.
C'était un homme de belle stature, affable et bon. Il tenait haut le corps et la tête droite avec le flegme d'un Anglais distingué. Sous cette allur-e britannique se cachaient toutes les plaisanteries d'un esprit fin et caustique. Sa figure, belle et régulière, était ornée de longs favoris blonds, ce qui le rapprochait encore plus des habitants des bords de la Tamise. Avec un pareil physique, on ne sera pas étonné de m 'entendre dire que ce grand ei aimable Marc-Constantin était un blagueur à froid : et il lui arrivait quelquefois de jouer le rôle de mvstificateur. Il aimait assez embarrasser
les gens par des anecdotes ou des questions que lui apportait son esprit original, et que dissimulait parfaitement l'impassibilité de son visage. Pour bien l'apprécier, il fallait le bien connaître.
Marc-Constantin s'était fait lui-même ce qu'il était, car il n'avait pas reçu une grande instruction dans la cité bordelaise. A l'âge de seize ans, il s'était embarqué, séduit sans doute par la poésie houleuse de la mer, et emporté par les jeunes rêves de son imagination. Mais la vie maritime ne tarda pas à lui déplaire, il lit quelques voyages au long cours et revint dans sa ville natale. Il dit adieu alors pour toujours à la mer avec ses beautés grandioses, ses bourrasques et ses naufrages. Le plancher des vaches lui allait mieux que le pont du navire <à voiles sur lequel il avait expérimenté les plaisirs et les dangers de la mer.
Voulant marcher vers l'avenir par un nouveau sentier, il entra comme employé dans une maison de commerce, mais il y resta peu de temps. Son imagination rêveuse et artistique, trouva monotone la vie de l'employé. Il fallait à ses idées un milieu plus vaste et des relations plus conformes à sa nature poétique.
Il pensa à Paris. Il réunit les chansons et autres œuvres littéraires qu'il avait déjà faites vers sa vingtième année, et, l'âme pleine d'illusions et de courage, il débarqua un jour dans la capitale.
La bienveillance avec laquelle il fut accueilli par quelques-uns de ses compatriotes devenus parisiens et la fréquentation d'artistes de talent le déterminèrent à consacrer sa vie à la carrière littéraire. Il eut des succès qui lui donnèrent plus
de renommée que de biea être, mais il ne se plaignit pas, il vécut pauvrement pendant des années, acceptant avec philosophie la petite place que lui donnait son talent. La chanson n'a jamais nourri le chansonnier à moins qu'on ne soit un Déranger et que des événements propices secondent le travail et l'inspiration. Il fit un certain nombre de pièces de théâtre dont l'une, en vers, eut l'honneur d'être représentée sur la scène du second Théâtre-Français, autrement dit l'Odéon.
Enfin, un bon ange, sous les traits de M. Millaud, banquier, auteur dramatique et journaliste, lui tendit la main en sa qualité de Bordelais. Il le prit comme rédacteur au Petit Journal, dont il était le fondateur. A partir de ce jour, notre poète eut l'avenir assuré, et il y resta, estimé et aimé de tous, jusqu'à sa mort.
Il fit près de quinze cents chansons qui ne furent jaaiais réunies en volume. Parmi ses grands succès, nous citerons : Jeanne, Jeannette et Jeanneton, dont le refrain fut si p(»pulaire. Les amis de la chanson s'en souviennent toujours :
Et j'aurai de cette façon : Jeanne, Jeannette et Jeanneton.
IL fit aussi les paroles de la Valse des roses, d'Olivier Métra.
Il ne se contenta pas d'écrire des romances langoureuses, il fit aussi des couplets dramatiques. Qui ne se souvient de celui-ci :
Sois écossais, comme ton père !
Ne reviens pas ou sois vainqueur.
Comme il était compositeur de musique luimême, il fit beaucoup des airs de ses nombreuses élucubrations poétiques :
Voici les titres de quelques-unes de ses chansons : Sous les regards de Dieu, le Petit 7nousse d'or. Dans ines forêts sauvages, le Verbe aimer! Une Gaillarde, A bord! Aimé pour moi-môme, Attisez le feu, l'Auvergnat au Harem, C'est toi que f ai choisie, le Charbonnier (musique de NargeoL), les Deux Corsaires (Clapisson), les Deux vieux Faublas (L. de Rillé), le Dompteur d'animaux (Marquerie),les Fées du jardin Mabille [Viclor Parizot), la Foi, l'Espérance et V Amour! la Javanaise, J'en suis toqué! les Jolis glous glous, Latulipe et Falempin, le Lion de Blidah, Madelon Friquet, Mahomet ne le saura pas, Mon Aimée (Félicien David), Maître Marcel le philosophe, le Pasteur Béarnais, VOcéan (F. David), Suzanne au Bain, le Vieux Silène, Volez petits oiseaux^ Voyage autour du Monde du matelot Filen-quatre, le Yolof, le Marcliand arabe, la Petite Vivandiè7'e, les Plaisirs du veuvage, les Regrets du veuvage, la Saison des beaux jours, etc., etc.
On peut juger, par l'énumération de ses productions, de la diversité et de la souplesse de son talent, sans compter l'esprit dont il émaillait certains couplets.
Voici les Koses, valse, musique d'Olivier Métra (1):
Viens avec moi pour fêter le printemps, Nous cueillerons des lilas et des roses. Ne vois-tu pas que ces fleurs dcmi-closcs Veulent briller sur ton Iront de vingt ans.
(l)Mort le 21 octobre 1889.
CHANSONNIERS CONTEiMPORAlNS — 1848-1889 253
Ecoule, ô ma belle, C'est l'oiseau fidèle Qui chante toujours Le retour des beaux jours :
Il dit que pour plaire.
On a sur la terre Les fleurs pour charmer Et le cœur pour aimer.
Viens avec moi, etc.
Aspirons leurs senteurs enivrantes,
On croirait que ces fleurs
Sont les roses, tes sœurs.
Entends-tu dans le bocage,
La fauvette au doux ramage,
Qui célèbre, en son langage,
Ta beauté qui m'a charmé ?
Ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Entends-tu dans le bocage,
La fauvette au doux ramage,
Qui célèbre, en son langage,
Ta beauté qui m'a charmé?
Mon cœur bat d'ivresse.
Viens, ô viens, enchanteresse, Car je t'aime, bien suprême !
Et veux vivre sous ta loi.
Vois mon cœur, il palpite d'ivresse.
Viens, ô viens, enchanteresse Car je t'aime, bien suprême!
Et je meurs, je meurs sans toi.
Je meurs sans toi, mon bien suprême, Je meurs sans toil Ah! ah! ah! ah!
Viens avec moi pour fêter le printemps, Nous cueillerons des lilas et des roses. Ne vois-tu pas que ces fleurs demi-closes
Veulent briller sur Ion front de vingt ans. Viens, je t'attends, viens, je t'attends!
Ah! ah! ah! ah! ah! ah!
Viens je t'attends, ah! viens.
Ah ! viens c'est le printemps.
Je t'aime et je t'attends!
La charmante musique de cette délicieuse romance se trouve chez MM. Gérard et C''% éditeurs.
Jusqu'à la dernière heure de ses soixante-dixsept ans, Marc-Constantin conserva son activité, sa gaieté et l'originalité de son humour. C'était alors un beau et vigoureux vieillard qui portait à ravir ses cheveux et ses favoris blancs, il avait ainsi tout à fait l'air d'un élégant et correct sporlsman.
Quand il habitait le n° 2 de la rue Fléchier,près de l'église de Notre-Dame de Lorette, il avait une cinquantaine de petits cadres, peu ou point dorés, qui tapissaient le papier à fleurs de son unique chambre. C'était son musée; c'est ainsi qu'il appelait cette collection artistique. Les sujets de ses tableaux, gravure ou peinture, étaient plus ou moins banals et sans grande valeur réelle, mais quand il donnait une soirée de garçon (il ne pensait pas à se marier alors), c'était d'un coup d'œil bien autrement ravissant : pour obtenir celte métamorphose, il se contentait de retourner ses cadres, qui, comme Janus, avaient deux faces; et alors on se trouvait dans un boudoir de Cythére. La plupart de ces dessins plus ou moins décolletés étaient des originaux dus au crayon de nos meilleurs dessinateurs, ses amis. C'était fort curieux à voir; aussi lui amenait-on quelquefois des visiteurs qui comme lui aimaient le culte de Vénus.
Marc-Constantin a été emporté très rapidement, à la suite d'une attaque d'apoplexie, le 27 janvier 1888. Il demeurait alors, rue Manuel, n° 2, à Paris.