CLAIRVILLE
Louis-François Nicolaïe naquit à Lyon le 28 janvier 1811.
Son père était entrepreneur de spectacle ambulant, et, pour courir la province à la tête de sa troupe, il avait pris le nom de Clairville pour ne pas être désagréable à sa famille. L'enfant hérita du pseudonyme du père et c'est sous le nom de Clairville qu'il accomplit sa carrière littéraire. Son œuvre dramatique est bien plus importante que son œuvre chansonnière, mais comme il a été, nombre de fois, président du Caveau, il peut figurer avec honneur parmi les chansonniers.
Clairville était un homme bien doué et, s'il avait reçu une instruction solide, il eût pu devenir un homme remarquable. Mais, hélas! il ne savait rien! A dix ans il montait sur les planches du théâtre du Luxembourg, c'est-à-dire qu'à partir de cet âge, l'école eut tort et le théâtre eut raison. Le développement de son intelligence eut pour envergure la largeur des coulisses. 11 joua la comédie jusqu'à dix-neuf ans et, ayant conscience de son peu de talent comme acteur, il résolut de faire des pièces de théâtre.
Il avait tout ce qu'il faut pour ce genre de travail
en ce qui regarde les théâtres secondaires, bien entendu, car sa muse dramatique a toujours été de Bobino au Gymnase. Les pièces de genre, les vaudevilles d'à-pi'opos, les revues de fm d'aimée composent son bagage dramatique.
Pendant toute sa vie, il eut un collaborateur inconnu, qui travaillait à ses pièces, mais qui ne les signait pas. Ce personnage muet était M. Miot — un employé d'un de nos grands ministères. Il était instruit, et servait de complément littéraire à son ami Clairville; il lui corrigeait ses fautes de français et d'orthographe. Quand une pièce avait été revue par lui, elle était nettoyée des solécismes, des barbarismes et des pataquès.
Miot touchait ses droits d'auteur; du reste, pour ceux qui ont fait du théâtre, en ce temps-là, l'existence de ce correcteur était connue. Clairville n'en faisait pas un mystère, car il avouait lui-môme qu'il péchait par la base, l'instruction. C'est pour cela qu'il a écrit :
« J'ai lu mes grecs et mes latins Chez les frères ignoranlins. »
Il avait beaucoup d'imagination, beaucoup d'esprit de circonstance, il torturait les vers d'une façon habile pour faire ses couplets qui, sous sa plume, devenaient clairs, lucides et drôles. Voilà pourquoi ses revues avaient tant de succès.
Clairville ne fut pas toujours le réactionnaire de sa vieillesse. A vingt-quatre ans — c'est-à-dire en 1834 — il rimait les Chants du peuple.
Air dos Chevilles de Maître- A dam.
On me disait : « Quel est votre délire!
Quoi ! des chansons ! encoi*e des chansons !
Pauvre rêveur, d'une nouvelle lyre
Espérez-vous tirer de nouveaux sons?
Ceux qui du siècle ont vu naître l'aurore
En prose, en vers, ont chanté ses exploits ! »
J'ai répondu : « Je puis chanter encore :
Les chants du peuple ont des airs pour ma voix. »
« Ah ! me disait un parti royaliste,
Voici le temps des efforts généreux ;
La tâche est noble : écris, brave, résiste ;
Chante un enfant proscrit et malhem-eux. »
J'ai répondu : « Partout quand il implore,
A mon respect le malheur a des droits ;
Mais seuls, ici, quand je fredonne encore,
Les chants du peuple ont des airs pour ma voix. »
Quand le travail du peuple use la sève.
C'est un couplet qui lui rend sa fierté.
Son cœur palpite et son front se relève
En écoutant un chant de liberté!
Répétons-les, ces refrains qu'il adore,
Le peuple y tient comme il tient à ses droits.
Chantés cent fois, on les réclame encore :
Les chants du peuple ont des airs pour ma voix.
On me disait : « Encor la politique.
Encor les rois, le trône et l'étranger ! Des chants d'amour, une muse bachique.
Après Collé, Piron et Déranger ! »
J'ai répondu : « Si pour leur voix sonore, Des plus beaux vers ils ont fait l'heureux choix, Un doux refrain peut égayer encore :
Les chants du peuple ont des airs pour ma voix. »
A l'abandon sa pauvreté l'expose,
On ne tient pas à qui ne tient à rien.
Ah ! que ma voix du moins plaide sa cause
Dieu, qui l'aimez, vous m'inspirerez bien !
La vérité que le pouvoir ignore,
N'arrive plus à l'oreille des rois ;
Mais dans la rue on peut l'entendre encore :
Les chants du peuple ont des airs pour ma voix.
En 1849, il ajoutait à cette chanson un sixiii couplet qu'il faut connaître :
me
Ainsi, jadis, jeune et rêvant la gloire.
De liberté j'ai parlé sans effroi ;
Mais en un jour d''émeute et de victoire,
Pour son malheur, le peuple fut fait roi.
Les doux refrains dont ma Ijre s'honore
Sont devenus tristes et maladroits;
Le peuple est roi ! Flatteurs, chantez encore :
Ses nouveaux chants n'ont plus d'airs pour ma voix.
Etant devenu riche, il avait peur du peuple. Il redoutait le pillage de sa maison. Cette crainte l'"a poursuivi jusqu'à sa mort.
Olairville écrit dans la préface de son volume de chansons : « J'aurais pu demander le succès de ce volume à l'esprit de parti, à la passion politique. Le couplet frondeur est toujours bien venu chez nous. Le moment était favorable ; la licence exclue de la presse eut sans doute été tolérée dans la chanson. Et, d'ailleurs, ceux qui se souviennent que j'ai fait représenter la Propriété c'est le vol, aux plus mauvais jours de notre dernière République, m'accorderont que le courage ne m'eût pas fait défaut. Mais j'ai dû m'abstenir par devoir de co7iscience. »
Notre chansonnier dit: « Le couplet frondeur est toujours bien venu chez nous. » Il est le bienvenu s'il fronde pour une bonne cause ; mais quand il s'attaque au savoir, à la science, ou au progrès, il' est malvenu. Et la preuve, c'est la bordée de sifilets qui accueillit la Propriété c'est le vol, sur la scène du Vaudeville, alors place de la Bourse.
Les spectateurs aux idées libérales en voyant Proudhon reproduit sur la scène, furent écœurés de l'audace de l'auteur. M. Clairville ne savait sans doute pas que son ancêtre Aristophane avait été une des causes de la condamnation de Socrate, en venant le dénoncer et le vilipender sur le théâtre dans sa comédie des Nuées.
Socrate, le philosophe stoïque, était au-dessus de son ennemi.
Proudhon était plus près de Socrate que Clairville d'Aristoph>ane,maisle danger de sa mauvaise action était le même.
On est sorti de cette représentation en disant : c'est une infamie, une ordure!
Et le lendemain, M. Charles Hiltbrunner, rédacteur d'un journal de théâtre, faisait cette épigramme :
L'autre soir, à certains couplets, Qu'il avait fait chanter contre la République, Clairville reçut pour réplique De nombreux et bruyants sifllets ; Un bravo pourtant, chose étrange * De cet échec le consola; Et celui qui point ne siffla Est un ouvrier de Domange, Qui travaillait aussi par là.
Plus haut nous rapportons que Clairville n'osa pas livrer sa muse à des chansons réactionnaires par devoir de conscience. Pourquoi n'a-t-il pas suivi la même ligne à propos du théâtre?
Parhleu! à cause de l'argent.
Comme l'appétit vient en mangeant, il était devenu thésauriseur!
Nous avons dit que Miot était le correcteur de Clairville; — ceci nous rappelle qu'un vaudevilliste, nommé Gahriél, avait aussi un collaborateur caché, et qui était connu parmi les auteurs dramatiques sous le nom du forçat de Gabriel.
Gabriel Cravatte, qui ne signait que de son prénom, avait recueilli chez lui un galérien, un ancien notaire ami de sa famille qui, dans l'exercice do ses fonctions, avait fait une banqueroute frauduleuse. En sortant du bagne, ce malheureux ne sachant à quel saint se vouer, avait accepté l'hospitalité du vaudevilliste. Il était instruit, et son travail consistait à ébaucher les pièces que Gabriel mettait sur le chantier. 11 était — paraît-il — laborieux et spirituel. Il habitait la maison de son protecteur, dans une mansarde.
Gabriel était un beau garçon; grand, soigne, affable et très actif, il portait son chapeau sur l'oreille, ce qui ne nuisait pas à son allure pseudomilitaire. Quand l'idée d'une pièce hantait son cerveau, il avait une certaine habileté pour la placer. Il possédait l'art d'être toujours bien avec messieurs les directeurs.
Une fois le scénario fait avec le collaborateur, il en causait avec son forçat, qui en quelques jours mettait l'ouvrage « sur ses pattes », puis Gabriel
le reprenait et le recopiait de sa belle main et l'apportait « avec des ratures » à son collaborateur elTectif.
A vrai dire, Olairville n'était pas un homme politique, il n'en avait pas le tempérament.
Il nous dit, dans son volume, qu'à vingt ans on est républicain, mais qu'à soixante, il ne faut plus l'être. Nous n'aurions rien à dire à ce singulier système, si Clairville n'avait pas daubé continuellement sur la République.
En 1862, Clairville — disions-nous tout à l'heure — fut le président du « Caveau » et nous pouvons assurer qu'il y a chanté des chansons fort spirituelles.
Il aimait à rire, mais n'était pas buveur, il se grisait avec ses couplets.
C'était un grand travailleur qui, de rien était devenu quelque chose, mais il ne sentait pas assez d'étoffe en lui pour être un homme d'avant-garde.
Il avait peur de l'avenir.
Il est mort des suites d'une fluxion de poitrine, le 10 février 1879.
EUGÈNE DE LONLAY
Le marquis Eugène de Lonlay était né en 1814; ce marquis, malgré ces titres de noblesse, est un de nos plus aimables et de nos plus gracieux chansonniers.
Il était né pour la guitare et, s'il avait été espa-
gnol, il eût fait florès sur les bords du Manzanarès ; mais il était né à Argentan et il s'est contenté d'apporter sa fine et vaporeuse poésie aux guitaristes et pianistes du règne de S. M. Louis-Philippe I".
En ce temps-là, il n'y avait pas de cufés-concerts, il n'y avait que des salons, où l'aristocratie du noble faubourg Saint-Germain et les gros bonnets de la bourgeoisie faisaient, en fait d'art lyrique, la pluie et le beau temps. Ces salons ont rendu célèbres Ponchard, Levassor, Jules Lefort, Loïsa Puget (1) et madame Sabalier, comme chanteurs.
Les chansons, ou plutôt les romances d'alors, ne se faisaient entendre qu'avec une musique inédite. De là, ces compositeurs aimés dont les noms sont restés dans notre mémoire : MM. Etienne Arnaud, Ernest Lépine, Charles Planlade, le comte d'Adhémar, Charles Delioux, Masini, Albert Grisar, Vogel, J. de Vimeux, Victor Massé, P. de Flotow, L. Clapisson, Eugène Déjazet, Paul Henrion, Louis Abadie, Adrien Boïeldieu, Alfred Quidant, Max d'Apreval, Gustave Iléquet, Marmontel, Frédéric Barbier, Henri Litolff, Anatole Cressent, Ernest Boulanger, Bazzoni, Roger, Marie de Vouvray, Oh. Haas, Aug. de Croisilles et Auguste Morel.
Voilà les principaux musiciens qui ont mis en musique les villanelles, les idylles, les élégies, les ballades, les romances et paysanneries de ce charmant poète Eugène de Lonlay. Ceci nous reporte tout de suite dans une autre génération, et comme tous ces noms nous donnent bien la physionomie de la société monarchique de 1830 à 1848!
(1) Morte le 21 octobre 1889.
Eugène de Lonlay était un homme bien élevé; il savait son monde. Bon, bienveillant, de la plus exquise politesse et de la plus grande affabilité. On sentait que le château où il était né n'avait rien de commun avec l'usine ouïe carrefour. Ses manières et sa conversation étaient trop étudiées pour ne pas accuser une gentilhommerie de bon aloi; aussi tenait-il sa place avec une distinction véritable, dans les salons où on était heureux de le recevoir.
Il eut de très grands succès avec ses romances. Elles étaient écrites avec soin et toujours exprimant les sentiments les plus honnêtes. Il y en a pourtant qui, malgré leur simplicité, eurent la vogue de la rue. Nous allons donner quelques-uns de ses couplets pour mieux faire apprécier la valeur de son talent.
Ma Brunette, musique d'Etienne Arnaud, fut applaudie par toute la France musicale et pianiste.
Le doux chant de ma bi'unette,
Toute mignonnette,
Toute joliette,
Le doux chant de ma brunette
Me fait nuit et jour
Rêver d'amour.
Parmi les fleurs de sa fenêtre Aux douces lueurs du matin, Il faut la voh" soudain paraître, Montrer son visage lutin.
Jamais l'oiseau que l'aube éveille Ne trouve même au fond des bois Un chant fait pour charmer l'oreille, Comme celui que dit sa voix.
Il faut la voir, alerte et folle, Oublieuse de son chemin, Bondir après l'oiseau qui vole Et le poursuivre de la main; Sur le cristal de la fontaine, Elle se penche pour se voir :
Brunette aux longs cheveux d'ébènc N'a jamais eu d'autre miroir.
Il faut la voir chaque dimanche Avec son joli corset noir, Son pied mignon, sa robe blanche, - Dans la chapelle du manoir. Qu'elle est belle, ô vierge Marie !
Avec son air chaste et pieux.
Il faut la voir quand elle prie Lever ses yeux noirs vers les cieux.
Les yeux noirs de ma brunette.
Toute mignonnette, Toute joliette.
Les yeux noirs de ma brunette Me font nuit et jour Rêver d'amour.
Aujourd'hui que les cafés-concerts ont empoisonné l'art chansonnier de leurs élucubrations malsaines, ces vers simples et naïfs sont bien démodés et cependant ils ont eu les suffrages de bien des gens sensés. A présent on aime mieux mademoiselle Thérésa avec : C^est dans le nez que ça me chatouille^ et M. Paalus avec : En revenant d'ia revue. Autre temps, autre mœurs!
Le marquis Eugène de Lonlay a fait encore des barcaroUes, des chants de mer et, comme Frédéric Bérat, il a aussi chanté sa Normandie.
Voici la première strophe de son chant intitulé : le Cœur normand, musique de L, Clapisson :
Le sol de Normandie à chaque pas recèle Un écho qui redit nos glorieux exploits... Quel pays fut jamais plus constant, plus fidèle A son Dieu, son honneur, à sa gloire, à ses rois?
Qu'un autre cœur mendie
Un pays plus charmant,
J'aime la Normandie,
Moi, j'ai le cœur normand.
Comme on le voit, notre chansonnier était royaliste, et son grand mérite à nos yeux, c'est de n'avoir pas dénigré la République et de ne pas avoir insulté le peuple ou les amis du peuple.
Le marquis Eugène de Lonlay avait quitté Paris à la chute de la monarchie de Juillet. Il s'était retiré à Argentan, son pays bien-aimé. Il y est mort le 15 mai 1886.