‹ Chansons et chansonniersChapitre 47 sur 68 · MAHIET DE LA CHESNERAYE · texte numérisé non relu

MAHIET DE LA CHESNERAYE

Mahiet de la Chesnoiaye est un gentilhomme chansonnier, comme Roger de Beauvoir était un gentilhomme de lettres. Tous deux beaux, grands, élégants, fortunés et instruits, ils faisaient honneur à leur noble nom patronymique d'une façon toute personnelle ; c'est-à-dire qu'au lieu d'avoir conservé les idées féodales de leurs aïeux, ils avaient adopté les idées de l'homme laborieux qui met toute sa joie dans ses travaux artistiques ou littéraires.

Le premier a fait des chansons, et le second, à titre d'ami, en a fait la préface. Préface claire, limpide, chatoyante, où la pensée est toujours vraie et juste.

Nous en extraierons les lignes suivantes, qui disent ce que nous pensons sur Mahiet de la Chesneraye, mieux que nous ne saurions le faire :

« La chanson doit résumer, avant tout, l'universalité des sentiments et faire vibrer toutes les cordes du cœur humain. C'est ce qui établit si bien son analogie avec la peinture; y a-t-il si loin, en effet, d'un h'ede?- de Weber à une toile deGreuze ou de Watteau ?

» C'est donc à cette fusion intime de deux arts si fraternels que la poésie a le droit de demander aujourd'hui son éclat et sa sève; la gamme des sons est égale à celle de la couleur,

» C'est sous ce double aspect que j'annonce d'abord à vous, ami lecteur, ce volume de Chansons, où les tons les plus diaprés de la palette se mêlent aux cantilènes les plus suaves.

» L'auteur, en cela, est aussipeintre que poète, et, tout en disposant sa toile avec adresse, il sait y jeter les nuances et les reflets. »

Maintenant, toujours à propos de la chanson, prenons quelques lignes dans le journal le Temps (5 mai 1888). Elles traitent de l'analogie qui existe entre la chanson et la caricature; elles ont une parenté marquée avec ce qu'on vient de lire.

« La chanson et la caricature présentent une égale diversité d'aspect et de portée : l'une et l'autre sont accessibles à toutes les frivolités, à toutes les vulgarités même, et se prêtent à des transfigurations captivantes ou formidables. Quand elles interviennent dans les agitations de la vie publique, elles y exercent une action en quelque

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sorte parallèle. Enfin, il n'est pas jusqu'aux discussions sur la hiérarchie des genres qui ne prennent un tour à peu près identique à propos de l'une et de l'autre. La chanson, est-ce de la poésie? demande-t-on ; et avec les mêmes intonations : La caricature, est-ce de l'art? La dispute suit une filière toute pareille à travers les confusions, les distinctions, les exemples qu'on s'oppose, les personnalités qu'on cite, pour rabaisser ou exalter en bloc un ensemble de productions qui n'ont de commun qu'un nom générique. »

Nous avions depuis longtemps ces idées sur la chanson et la peinture ; mais nous aimons mieux les présenter à nos lecteurs, exprimées par des plumes plus autorisées que la nôtre. Ils y trouveront peut-être plus de valeur et plus de réalité.

Je suis heureux d'ajouter que la dernière citation que je viens de faire est tirée d'un article très remarquable de M. Gustave Isambert, un érudit et un délicat parmi les publicistes distingués.

Revenons à notre chansonnier.

Ses chansons se. ressentent de son long séjour à la campagne, au château de Beauchêne, sur les bords de la Loire.

Il a fait la musique de beaucoup de ses productions. Nous citerons entre autres : le Verre de mon grand-père, le, Chanvre, le Vieux Fusil, le Peuplier ^ la, Saisie, le Champ ijaternel, le /'ressoi?-, etc.

Pour donner un échantillon de notre poète, citons sa chanson le Vieux Fusil ;

Quand des frimas la grand'plaine est poudrée, Et qu'au foyer flambe un feu de genêts,

Triste et rêveur, je passe la soirée, Les pieds frileux posés sur les chenets : Puis je te vois barrant la cheniinée.

Mon vieux fusil, tu semblés, plein d'émoi, Rire à travers tes toiles d'araignée.

Et t'animer pour causer avec moi.

Vieux compagnon de mes veillées, 0 mon fidèle serviteur!

Combien de choses oubliées Tu viens rappeler à mon cœur !

.l'allais, conscrit, combattre à la frontière, Quand à mon bras jadis tu fus remis ; Tu vis couler les larmes de ma mère, Kt puis après le sang des ennemis.

Oh! comme alors je faisais ta toilette 1 Propre, astiqué, lançant tes mille feux ! Plus d'unefille, ainsi qu'une alouette, Dans ton canon vint mirer ses beaux yeux !

Vieux compagnon, etc.

Quand la paix vint nous rendre à la chaumière,

J'avais alors bon jarret et bon œil ;

bien épaulé, la nuit, dans la bruyère,

Tu touchais juste et lapin et chevreuil.

Alors, par toi, de joyeux camarades

Venaient souper, boire ti satiété

(-e petit bleu qui, dans chaque rasade.

Dit la chanson de Thospitalité.

\'icux compagnon, etc.

Te souvient-il des aigles étouffées, Puis des soldats assassins et voleurs, Osant souiller de leur lèvres suilTées, Ici, chez nous, nos femmes et nos sœurs?

Oh ! que d'affûts pour frapper ta victime !

Que de duels ignorés, glorieux!...

Mais vivre libre étant alors un crime,

Dans les buissons nous nous cachions tous deux.

Vieux compagnon, etc.

Tous deux parés de rubans, de feuillages, A chaque fête on nous voyait toujours ; Cartons les gars savaient, dans les villages. Que nous étions complices des amoui's.

Tu détonais! chaque lille épeurée De son amant se rapprochait soudain, Et les clameurs de la foule effarée Couvraient le bruit d'un baiser clandestin.

Vieux compagnon, etc.

Moi, le travail a fait mon corps débile ;

Toi, le repos a rouillé tes ressorts :

Comme autrefois, suivant Ion chef de file.

Ma fin venue, on trouvera deux morts.

Tant mieux! j'ai vu, vu dans la main d'un traître.

De tes pareils, tuer la liberté !...

Ou bien encor, c'est plus triste peut-être,

Tuer au nom de la fraternité !

Vieux compagnon de mes veillées, 0 mon fidèle serviteur !

Combien de choses oubliées Tu viens rappeler à mon cœur !

Mahiet de la Chesneraye était un véritable homme du monde, et avec cela bon, bienveillant et sympathique. Malgré ses titres de noblesse, il ne posait pas pour un être de la race privilégiée. Il était familier et sans fierté. Pour lui, tous les hommes étaient égaux devant la chanson. Les

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membres du Caveau savaient l'apprécier et l'aimaient.

N'oublions pas de dire, en terminant, que Mahiet de la Chesneraye était chevalier de la Légion d'honneur, officier de l'Instruction publique, officier de l'ordre des saints Maurice-et-Lazare (Légion d'honneur d'Italie) et chevalier de l'ordre de Venezuela ; mais son plus beau titre, à nos yeux, c'est qu'il fut un des présidents du Caveau.

Il est mort en son château de Beaucliêne, le 22 octobre 1870.

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