‹ Chansons et chansonniersChapitre 48 sur 68 · EUGÈNE GRANGE · texte numérisé non relu

EUGÈNE GRANGE

Eugène Grange était autant réactionnaire qu'Eugène Pottier était progressiste. Ils avaient tous les deux beaucoup de talent, mais ils ne voyaient pas de la même façon les faits et gestes de notre pauvre humanité. L'un a écrit les Chants révolutionnaires, en apôtre dévoué et désintéressé du peuple ; l'autre, les Versaillaises, chansons haineuses et impitoyables qui frappent sur des vaincus.

Le Grange de 1871 ne ressemble en rien au Grange du boulevard du Temple de 1833-1845. Le premier était un mauvais plaisant, un faiseur de fumisteries, dont ses camarades n'ont pas perdu le souvenir. Le second était un bourgeois rangé, rageur et vindicatif, avec un esprit vif, ardent, incisif et intolérant. Mais commençons d'abord par es-

quisser la physionomie de ce spirituel chansonnier.

Pierre-Eugène Basté, dit Grange, naquit à Paris, rue iJeautreillis, le 13 décembre 1809. Il fit ses études au collège Charlemagne. A seize ans, ses parents, le trouvant assez instruit, le placèrent chez un banquier pour travailler cinq ou six heures par jour au copie de lettres, où il étalait, comme il le disait, les élégances de sa calligraphie. En effet, Grange avait une fort belle écriture.

Mais la bureaucratie ne lui seyant pas, il se tourna vers la littérature dramatique. Vers sa dixhuitième année, il fit jouer des vaudevilles sur les petits théâtres, et les signait modestement : Eugène.

Ses succès engagèrent madame Saqui à le faire spécialement travailler pour son théâtre, moyennant une somme de douze cents francs par an, plus soixante francs comme droits d'auteur, par pièce. Il eut bientôt une certaine réputation parmi les auteurs; il était né avec l'instinct de la scène.

Bientôt il arriva aux Folies-Dramatiques, et de là aux Variétés. Sur ces entrefaites, la conscription le prit, et il fut soldat jusque vers 1837; enfin, il quitta son régiment, en garnison à Arras, et revint à Paris. "

Alors, la véritable vie de l'auteur dramatique commença pour lui. Il fit successivement des œuvres très remarquables, parmi lesquelles nous citerons : les Bohémiens de Paris, les Paysans, la Voleuse d'Enfants, Fualdès, les Crochets du père Martin (avec Cormon; cette pièce eut un prix d'Académie). Puis encore : la Mariée du Mardi-

Gras, les Diables roses, M imi- Bamboche, la Co7isigneest de ronfler, Coco, le Punch-Grassol, et cinquante autres ouvrages dont nous n'avons pas à nous occuper ici.

Nous avons dit que, dans sa jeunesse, Grange était un mystificateur; il aimait à faire des farces, même des mauvaises. Nous allons . en rapjîorter deux.

Du temps qu'il signait ses vaudevilles du nom d'Eugène, il n'était pas riche, et, par économie, il allait souvent dîner à la barrière, avec ses amis Guénée, Roche et Marc-Leprévost. Ils avaient inventé une scie qui consistait à dire en abordant quelqu'un : « As-tu vu Foliguet? » Cette scie se renouvela plus tard sous le nom de Lambert. On se souvient, avant 1870, de ce cri : « As-tu vu Lambert? »

Grange, en passant devant l'étal d'un boucher de la rue Ménilmontant, jetait toujours ces mots aux garçons bouchers, mais sans arrêter sa marche. Ceux-ci levaient la tète et ne voyaient personne, mais cela les agaçait. Grange fit cela vingt fois.

Un soir qu'il revenait de dîner extra-muros avec Guénée, il dit à celui-ci, très sérieusement :

— Parions que tu ne demanderas pas au premier marchand boucher dont nous allons rencontrer la boutique, s'il a vu Foliguet,

— Pourquoi pas? répondit Guénée.

— Je parie un cigare.

— Soit ! je tiens le pari,

11 faut dire qu'Adolphe Guénée, auteur dramamatique et fils de Guéuée, clief d'orchestre du Palais-Royal, était un grand gaillard, chauve,

mince, efflanqué, à l'air naïf, quoiqu'il eût beaucoup d'esprit, au long nez et au regard glauque et indécis. Son physique, enfin, ne plaidait pas en sa faveur, quoiqu'il eût cependant une valeur réelle comme dramaturge.

Arrivé en face de la boucherie, Adolphe Guénée entra, ef mettant le chapeau à la main, dit au boucher :

— Monsieur, avez-vous vu Foliguet ?

— Foliguet? répéta le marchand. Ah ! c'est donc toi... qui depuis si longtemps nous embêtes... Je vais te montrer Foliguet !

Et il alla décrocher un nerf de bœuf pendu à la muraille.

Guénée, en voyant ce mouvement, gagna précipitamment la rue. Il était temps, car le boucher se mit à sa poursuite en brandissant son nerf de bœuf.

— Le voilà, Foliguet! criait Thomme en courant.

Mais Guénée avait de grandes jambes, et le boucher le ventre un peu gros, si bien que le premier disparut peu à peu au loin et que l'autre s'arrêta essoufflé.

Pendant cette course fantastique. Grange, resté sur le trottoir en face, se tenait les côtes de rire. Quand il rejoignit Guénée, sur le boulevard, il riait encore. Et il lui raconta que, depuis longtemps, il bassinait le boucher du : As tu vu Foliguet?— «Eh bien, je la trouve mauvaise, ta farce », répondit Guénée en riant jaune. Il pensait au nerf de bœuf. Et Grange s'abandonna de nouveau à une éclatante hilarité. Il était heureux !

Une nuit, Grange, Guénée, Marc Leprévost et

Potier, — auteur dramatique et fils du fameux Potier, artiste dramatique, — revenaient boulevard du Temple, à une heure du matin. En traversant l'entrée de la rue Saint-Martin, Grange se détacha d'eux en se disant : « Oh ! la bonne farce ! » Ses amis s'arrêtèrent, ne se doutant pas de ce qu'il allait faire.

Grange se dirigea vers une maison où il y avait une enseigne de sage-femme. Il tira un bouton, au-dessus duquel était écrit : « Sonnette de nuit ». Une fenêtre s'ouvrit ; une tête de femme parut au premier étage.

— Ma femme est en mal d'enfant, cria Grange, en faisant un porte-voix de ses mains.

— Un instant, s'il vous plaît, monsieur, et je suis à vous.

La fenêtre se referma. Cinq minutes après, la sage-femme était en bas. C'était une femme de trente-cinq ans environ et assez bien de figure.

— Où faut-il aller, monsieur? demanda-t-elle.

— Suivez-moi, madame.

Et Grange remonta le boulevard dans la direction de la rue du Temple.

Ses trois amis, restés dans l'ombre, emboîtèrent le pas, en suivant à une certaine distance, ne se doutant pas de ce qui allait arriver.

Grange fit cent-cinquante pas environ, suivi de la sage-femme, qui avait peine à le suivre, car il marchait vite, affectant d'être pressé. En face de l'Ambigu, il s'arrêta, et se retournant tout à coup vers la femme, il lui dit d'un ton dur :

— Est-ce que tu vas me suivre comme cela longtemps I

La sage-femme resta interdite.

— A cette heure on ne doit plus être sur le trottoir... rentre chez toi... ou sans ça... je te...

Et notre mystificateur termina sa phrase par des mots orduriers.

La malheureuse ne répondit pas et se sauva en fondant en larmes. Et Grange riait comme un fou de ce qu'il appelait... une bonne farce.

Revenons à Grange, chansonnier, et voyons par quel hasard il est devenu membre du Caveau. Voici ce que nous dit, à ce sujet, M. Henry Lecomte, son biographe :

« La direction nouvelle du Palais-Royal, qui venait d'obtenir son premier succès d'argent avec le Punch Grassot, de Grange, Delacour et Lambert Thiboust, fonda chez Brébant un dîner mensuel appelé : le Dîner des Gnouf-Gnouf. On y chantait naturellement au dessert. Un soir, que Grange venait de faire entendre une chanson, Clairville, qu'on avait invité, lui dit :

« — Comment ne fais-tu pas partie du Caveau ?

» — Le Caveau ! riposta Grange surpris, est-ce qu'il existe encore ?

» — Mais certainement. Les banquets ont lieu le premier vendredi de chaque mois, chez Douix, au Palais-Royal. Si tu veux, je t'y présenterai.

» — Volontiers.

» Le mois suivant (mai 1865), Grange, sous le patronage de son ami et collaborateur Clairville, assistait au dîner du Caveau, où il faisait entendre une chanson de circonstance, la Clé du Caveau, dont nous détachons ce couplet :

Clé du Caveau, joyeux rosaire, Livre chai'mant, livre complet !

Du luth gaulois, c'est le glossaire Et les archives du couplet.

Jours de gaîté, jours de souffrance, Y dévident leur écheveau...

On refait l'histoire de France Rien qu'avec la clé du Caveau.

» Aux applaudissements de l'assemblée, Louis Protat, qui présidait, se leva aussitôt et offrit au visiteur de devenir membre titulaire du Caveau.

» — Avec grand plaisir, répondit Grange. »

Eugène Grange fut sans contredit un des plus brillants membres du Caveau. II n'a pas été remplacé. Nous ne parlerons pas cependant de ses chansons, qu'il chanta dans cette société : elles sont charmantes, et il y en a plus de cent dans le recueil annuel du Caveau. On peut s'y reporter.

Grange avait environ cinquante-cinq ans quand il devint le président du Caveau. C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, les épaules •un peu arrondies, à la démarche lente et maladive. Ses amis disaient en riant depuis longtemps : « C'est rhomme qui doit mourir demain! » Mais sa santé n'en était pas plus mauvaise qu'une autre pour cela. Il avait la figure terreuse, triste, maigre et ridée, le nez proéminent, une grande bouche au rictus dédaigneux et de longues dents qu'il nettoyait constamment avec un cure-dent. Son regard était vif et sa parole douce, excepté pourtant quand on n'était pas de son avis. 11 avait un sosie à Paris : c'était Bernard-Latte, le fameux éditeur des chefs-d'œuvre du Grand-Opéra. Sa ressera-

Mance frappante avec cet ami de Rossini, fut cause de plusieurs quiproquo comiques, dont nous ne parlerons pas.

Un soir que Grange présidait le Caveau, il mit ces deux vers dans son toast :

La chanson est surtout de l'opposition, Fronder, fronder sans cesse est sa vocation.

Ce distique semble lui avoir servi de point de départ pour écrire les Versaillaises.

Ce recueil se compose des chansons suivantes : Les Prussiens de Paris, les Gardes à trente sous, M. Donvalet, Profession de foi, les Décrets de l'Hôtelde-Ville, Monarchie et République, les Moutons, les Réactionnaires, les Outranciers, Réponse aux Insurgés, V Internationale, Une Séance de la Commune, Le De Profundis de la Commune, etc., etc.

Grange ne voyait dans les soldais de la Commune que des pillards, des voleurs et des assassins ; il ne voulait sans doute pas voir autre chose. Du reste, il était monarchiste-philippiste.

Citons de ses Versaillaises :

LES GARDES A TRENTE SOUS Air de La Parisienne.

Quels sont, en blouse bleue ou brune.

Ces héros presque toujours soûls?

C'est la garde de la Commune, Les fédérés à trente sous.

Sans peur et sans lésinerie.

Ils veulent sauver la patrie.

Cependant, veillons !

Et sous des haillons,

En voyant passer ces braves bataillons, Serrons l'argenterie.

A leurs mines patibulaires, Que surmonte un alTreux képi, On poui'rait croire qu'aux galères Pendant vingt ans ils ont croupi ; Mais non ! ces truands qu'on décrie, Sont les soutiens de la patrie.

Cependant, veillons.

Et, sous des haillons, En voyant passer ces nobles bataillons, Serrons l'ai'genterie.

Si parfois dans quelque boutique.

Ils font des perquisitions,

Si même leur troupe y pratique

De légères soustractions,

Amis, c'est par idolâtrie

Pour le salut de la patrie!

Cependant veillons,

Et sous leurs haillons, En voyant passer ces nobles bataillons.

Serrons l'argenterie.

Honneur aux citoyens stoïques

Qui défendent la liberté !

Aux remparts ils sont héroïques...

A ce que dit le Comité,

Sans crainte et sans forfanterie,

Ils combattent pour la patrie.

Cependant, veillons,

El sous dos haillons, En voyant passer ces nobles bataillons, Serrons l'argenterie.

Du bataillon de la Moselle Ils se disent les successeurs,

Et c'est pour un excès de zèle Qu'ils détroussent les bonnes sœurs.

S'ils pillent chaque confrérie, C'est pour le bien de la patrie,

Quant à nous, veillons,

Et, sous leurs haillons, En voyant venir ces nobles bataillons.

Serrons l'argenterie.

Voyez! à peine ils se soutiennent!... On ne sait s'ils sont accal)lés Par les canons qu'ils entretiennent, Ou par ceux qu'ils ont avalés.

Qu'importe ! et dans l'artillerie C'est toujours servir la patrie !

Pourtant, jusqu'au bout,

Tous restons debout !

Oui, serrons nos rangs, amis, mais avant tout Serrons l'argenterie !

Citons encore deux couplets de la chanson intitulée : Monarchie et République.

En proclamant l'égalité, La plèbe sur nos biens se rue; Au nom de la fraternité, On nous égorge dans la rue.

L'avènement du peuple roi De la misère est la réplique...

J'aime à manger ; voilà pourquoi Je n'aime pas la République.

Concluons : Si la royauté D'un seul homme est l'absolutisme, La populaire autorité.

Est un ignoble despotisme.

La République, selon moi, D'un roi, c'est la botte avachie Par la canaille; et c'est pourquoi Je préfère la monarcliie.

Celte chanson a six couplets, ce sont les deux derniers.

Donnons aussi quelques couplets du De profundis de la Commune, et l'on sera édifié sur les idées politiques de notre chansonnier.

Air de Saltarello.

C'en est donc fait des jours moroses ! Enfin, la Commune a vécu.

Vécu ce que vivent les roses.

Et ce n'est plus qu'un gralte-cu !

Le ciel brille, et l'horrible goule, Qui de Paris suça le sang ; Ivre-morte, à l'abîme roule Et disparait en rugissant.

fJes Ternes au faubourg Antoine, 11 n'est plus un seul galapiat; Plus d'Avrial, d'Assi, d'Avoine, De Groussct, ni de Félix Pval !

Finis, les vieux de la Montagne, Les Delescluze, les Hlanqui ; Finis, les chefs venus du bagne.

LesCluseret, les Donibrowski !

De celte bande trop célèbre Par le sang qu'elle a fait verser.

Entre nous, l'oraison funèbre Serait trop raidc à prononcer.

Comme c'est un réquisitoire Que l'on doit à tout malfaiteur, De ces brigands devant l'histoire, Moi, je me porte accusateur.

Etc., etc.

Et il y a encore onze couplets.

Pour bien prouver l'esprit réactionnaire de cet ex-président du Caveau, citons, pour terminer, les deux derniers couplets de sa chanson : Arrêtons les frais !

Air : J'ai vu la Meunière,

A bas tous les réformateurs,

Tous ces journalistes Ergoteurs, menteurs, détracteurs,

Et socialistes!

Dégommons surtout les préfets, Dont Bordeaux sacra les méfaits ;

Plus de gambettistes 1

Arrêtons les frais !

Enfin, plus de clémocs urbains,

Détestable clique.

Cette graine de Jacobins

Donne la colique.

De républicains plus jamais !

Même, au besoin, j'ajouterais :

Plus de République !

Arrêtons les frais !

Eugène Grange reçut, quelques années avant sa mort, les palmes académiques, mais il n'eut jamais la décoration de la Légion d'honneur, qui fut octroyée à tous ses collaborateurs. Il mourut le 1er mars 1887.

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