‹ Chansons et chansonniersChapitre 49 sur 68 · PIERRE DUPONT · texte numérisé non relu

PIERRE DUPONT

Pierre Dupont n'est pas un chansonnier proprement dit, c'est un faiseur d'idylles, c'est une façon de Virgile égaré parmi les poetœ minores qui s'occupent de la chanson.

La révolution de 1848 l'a, un instant, détourné de sa voie, mais après les événements il y est vite revenu. Les grands bois, la verdure, le murmure du ruisseau, le chant de .l'oiseau, les grands bœufs, les paysans, les rossignols et les roses, lui ont fait vite oublier les pavés des barricades, les maigres menus des banquets démocratiques, les bruits politiques de la rue et les conciliabules de l'estaminet. Il avait un génie rustique qui s'accordait mal avec la vie bruyante des villes.

Pierre Dupont naquit à Lyon le 25 avril 1821, sur le quai du Rhône. Son père était forgeron et natif de Provins, berceau d'un poète justement estimé et qui a nom Hégésippe Moreau. Pierre Dupont fut d'abord élevé et instruit par un vieux prêtre, parent de son père, qui habitait le village de La Rochetaillée, situé à deux lieues de Lyon; puis il entra au petit séminaire de Largentière, d'du il s'enfuit pour venir à Lyon où il fut successivement canut, petit clerc de notaire et employé dans une maison de banque; Mais bientôt, il ne lui suffisait pas d'habiter la seconde ville de France, la capitale l'attirait, et à force d'y penser, il finit par en prendre le chemin. Il réunit à grand'peine quelques centaines de francs et partit pour

Paris. Il y avait quelques connaissances, il y eut bientôt des amis qui s'occupèrent de lui rendre la vie possible.

Au concours de 1842, l'Académie lui décerna un prix et lui donna une place d'aide au dictionnaire.

En 1846, il commença à se rendre populaire en publiant et en chantant lui-même : les Bœufs, les Paysans, le Braconnier et les Louis d'or; croyant alors pouvoir voler de ses propres ailes, il quitta son emploi à TAcadémie ; on était alors en 1847, à la veille de la Révolution.

C'est ici que se place une touchante anecdote que nous devons rapporter. Pierre Dupont cherchait des appuis dans la littérature avant que le renom ne lui fût venu. Il cherchait à faire sortir son humble personnalité de l'inconnu, en se créant des relations par les hommes célèbres du jour.

Il se rendit chez Victor Hugo dont l'affabilité était grande, et dont la maison n'est jamais restée fermée pour personne. Pierre Dupont n'eut pas de chance pour sa première visite, Tillustre poète était absent. Alors, il lui laissa ces vers pour l'avertir de la démarche qu'il avait tentée auprès de lui. Ils sont jolis et nous sommes heureux de pouvoir les citer :

Si lu voyais une anémone, Languissante et près de mourir, Te demander, comme une aumône, Une goutte d'eau pour fleurir ;

Si lu voyais une hirondelle, Un soir d'hiver, te supplier.

A la vitre battre de l'aile, Demander place à ton foyer.

L'hirondelle aurait sa retraite, L'anémone sa goutte d'eau...

Pour moi que ne suis-je, ô poète.

Ou l'humble fleur ou l'humble oiseau?

Le grand poète n'hésita pas, il accueillit le jeune lyonnais à son foyer, et fut pris, pour lui, d'une vive et tendre sympathie. Dès ce moment, le maître l'aida de tout son pouvoir à se faire un nom. Et quand ses succès le rendirent populaire, Pierre Dupont paya sa dette de reconnaissance à son illustre ami par ces vers :

Sous ton regard, douce rosée, Depuis, l'anémone a fleuri ; L'hirondelle a vu ta croisée Ouvrir à son aile un abri.

Ton foyer est plein d'étincelles, Ta vitre pleine de lueurs ; L'hirondelle a chauffé ses ailes.

L'anémone y dore ses fleurs.

En échange de ton aumône.

Reçois à chaque renouveau, Toutes les fleurs de l'anémone.

Toutes les chansons de l'oiseau.

La renommée de l'auteur des Bœufs et de la Vigne alla crescendo jusques au coup d'Etat.

Pierre Dupont était aimé, adulé, fêté par les étudiants de 1848, Chaque fois qu'il paraissait dans un banquet démocratique, il montait à la tribune et au lieu d'un discours il récitait le Chant des

Ouvriers ou le Chant des soldats et la salle frémissaiL sous des applaudissements frénétiques. Mais il n'y a pas de roses sans épines, quand vint le coup d'Etat qui devait étrangler la République, il paya cher sa popularité, le pauvre poète !

Compromis ainsi que son ami, le fabuliste et chansonnier Lachambeaudie, ils furent arrêtés et condamnés à sept ans de Lambessa.

Lachambeaudie montra une fermeté de Spartiate, mais hélas, le bucolique Dupont implora sa grâce. De hautes influences la lui firent obtenir, tandis que son compagnon de poésie était bel et bien embarqué sur le navire le Canada en partance pour l'exil.

Maintenant, nous laisserons la parole à M. Germain Casse, ancien député de Paris. Son jugement aura quelque importance auprès de nos lecteurs.

Voici ce que M. Germain Casse écrivait dans son journal, en 1870, le lendemain de la mort du chansonnier :

« Pierre Dupont est mort à Lyon dans l'isolement, la pauvreté, je dirais presque l'oubli.

» El cependant, la renommée le prit tout jeune et l'accompagna longtemps. Aujourd'hui, ses refrains sont dans toutes les bouches, soit qu'il rappelle les beautés de la nature, soit qu'il raconte les douleurs et les dangers de chaque métier, il trouve des accents vrais, rudes ou attendris, mélancoliques ou joyeux, humains, tous pleins d'espérance.

» A l'atelier comme aux champs, ses strophes éclatent avec force, avec douceur, avec enthousiasme, avec amour.

» C'est Dupont qui, le premier, força la poésie à chanter les colères, les déchirements, les âpres voluptés des déshérités. Et si l'on veut oublier les sentiments mystiques quil'égaraient quelquefois, il restera une voie ouverte et largement tracée par lui aux chansonniers de l'avenir,

» Sa jeunesse, sa beauté, ses grands yeux bleus, recouverts d'épais sourcils, prévenaient en sa faveur. Une femme le rencontra, fut frappée de son intelligence, l'aima, l'accueillit. Dupont lui remettait ses poésies, cette femme les lui renvoyait annotées. Et le poète se laissait aller toujours aux inspirations de cette muse vivante et passionnée.

» Un mystère planait sur ces relations. Dupont ne connaissait pas le nom véritable de cette femme qui lui fit goûter l'amour vrai, l'amour qui rend bon et honnête.

» Le poète respecta ce caprice de femme, et, pendant trois ans, il se laissa guider et inspirer par elle.

» Dupont avait besoin d'un guide. Lui, qui avait laissé des chants qui nous font palpiter et tressaillir, il ne savait pas se conduire. La morale et le respect que l'on se doit lui étaient choses étrangères.

» Ce n'était qu'un instrument ijui vibrait. Il rendait ce qu'il recevait.

» Il chantait et il oubliait.

» 11 était, au fond, de cette école qui croit que le poète, l'artiste, l'homme dit de génie, sont d"uue race à part, et qui trouvent de faciles complaisants pour excuser leurs écarts.

» Nous n'admettons pas cette théorie.

» Il est temps que la responsabilité la plus forte incombe aux plus intelligents. Il faut que le poète et l'artiste soient moraux ou qu'ils prennent, avec des fleurs sur la tête, le chemin que Platon leur indique

» Quelque douloureux que cela soit à constater, nous devons dire que Pierre Dupont a tristement fini sa carrière. Delà vient l'isolement dans lequel il est mort, ses amis n'osaient plus le défendre.

» On a le droit d'être exigeant pour l'homme qui a débuté dans la vie par le Chant des Ouvriers et le Chant du Pain.

» Au moment de son arrestation par les argousins du coup d'Etat, Pierre Dupont avait la plupart de ses amis dans la jeunesse républicaine. Cette jeunesse fut écœurée en voyant un homme si aimé se mettre à plat ventre devant l'escamoteur de nos libertés. Lachambeaudie et cent autres ne demandèrent pas grâce, et le front haut, la conscience tranquille, partirent pour l'exil. »

Pierre Dupont privé de son Egérie et de l'appui de ses amis, sembla pris d'une espèce d'affolement dans son abandon. La barque qui le portait était sans direction. Il avait perdu le Nord.

Puis il commit un acte insensé qui acheva de détacher de lui les quelques vieux camarades qui voulaient bien encore lui pardonner ses inconséquences et ses faiblesses.

Dans son article, M. Germain Casse fait allusion à l'incident malheureux que nous allons raconter et que notre pauvre poète provoqua en plein empire et en plein air sur le boulevard Montmartre.

Un jour d'été, Pierre Dupont était assis devant le café de Madrid, en face le théâtre des Variétés, et, entouré de ses derniers amis, il se livrait à ses libations favorites. Tout à coup une voix dit : L'Empereur! Pierre Dupont leva la tête et aperçut Napoléon III, qui arrivait par le boulevard Bonne-Nouvelle, conduisant lui-même sa voiture, un petit tilbury. Il revenait de Vincennes. Arrivé en face du passage des Panoramas, le véhicule s'arrêta, un embarras de voitures au coin de la rue Vivienne l'empêchait d'aller plus loin.

Tout à coup, comme pris de vertige, Pierre Dupont se leva et s'élança vers le tilbury impérial. Il étendit ses deux bras vers l'empereur et s'écria : Sire, vous êtes le plus grand des citoyens de France !

Louis Napoléon se tourna de son côté et lui dit : Qui êtes-vous, monsieur?

— Je suis, répondit-il, Pierre Dupont, le poète populaire.

— Ah ! fit l'empereur.

Et il lui tendit la main que Dupont serra avec effusion.

Cette scène avait duj-è deux minutes.

Aussitôt notre poète fut entouré par des agents en bourgeois qui le repoussèrent brutalement jusque sur le trottoir, ne se pardonnant sans doute pas d'avoir laissé arriver un intrus jusqu'à portée de la main de Sa Majesté.

Et tout ému, tout penaud, Pierre Dupont regardait s'éloigner le tilbury que conduisait celui qui l'avaii gracié et qui maintenant peut-être le considérait comme un ami. Il venait de comprendre

la faute nouvelle qu'il venait de commettre. Il revint s'asseoir devant le café de Madrid. Ses amis se levèrent de leurs places et lui tournèrent le dos en manifestant leur mépris par quelques paroles fort dures et peu parlementaires.

A compter de ce jour, Pierre Dupont n'eut pour ainsi dire plus d'amis; il avait écœuré de nouveau, par sa conduite incompréhensible, les derniers qui lui restaient fidèles. On ne baise pas, que diable ! le talon qui vous écrase ou la main qui vous prend à la gorge.

La seule excuse qu'on peut trouver à cet acte courtisanesque de la part d'un ancien républicain, c'est que le malheureux était à moitié ivre ; car, à cette époque, il oubliait trop souvent les inspirations de sa muse populaire pour s'adonner à la muse verte, l'absinthe.

Il vécut encore quelques années isolé, retiré dans les environs de Suresnes, ce poète charmant et aimé de la génération de 1848 ; puis, enfin vers 1869, malade, serré par la misère, désillusionné de ses rêves les plus brillants et les plus chers, dégoûté par les déboires dont l'abreuvait la .capitale qui, jadis, l'avait si bien acclamé, il" songea à réintégrer sa ville natale.

Avant son départ, Paul Avenel le rencontra et lui parla du temps passé; mais celui-ci, qui avait connu intimement Dupont au quartier Latin, ne revoyait plus en lui qu'un être à plaindre, qui avait eu un grand tort, c'était d'avoir trop survécu à sa belle et sympathique réputation.

Ah! ce n'était plus cet admirable chanteur républicain qui chantait si bien au banquet du boule-

vard Montparnasse ces vers de paix et de bonhe ur pour tous :

0 guerre! c'est ton dernier jour !

Le glaive brisera le glaive, Et du combat naîtra l'amour.

Pierre Dupont, la figure avinée, les paupières tombantes, la langue lourde et embarrassée, n'était plus qu'un souvenir, mais un triste souvenir.

Un jour, que quelqu'un demandait à Gustave Mathieu un renseignement sur Pierre Dupont, celui-ci répondit avec sa franche brusquerie : « Ne me demandez rien sur ce vieux camarade, il est mort pour moi, et je ne parle jamais des morts. »

Nous croyons inutile de reproduire quelques couplets de ce poète qui chanta aussi bien le réveil du peuple avec son cœur de vingt ans que la nature avec son génie idyllique. Ses œuvres ne sontellcspas aujourd'hui dans toutes les bibliothèques? Pierre Dupont mourut à Lyon, le 25 juillet 1870.

ANTOINE GLESSE

Antoine Olesse est le fils de Jean-François Clesse, ancien maître armurier au 6.5" de ligne, sous l'Empire. — Il est né le 30 mai 1816, d'une mère Belge et d'un père Français. Six mois après sa naissance, ils vinrent habiter la ville de Mons, cheflieu du Hainaut. Cela s'explique et paraît tout na-

turel : Mous étant une ville forte et ayant par conséquent un arsenal, c'était un séjour tout indiqué pour un armurier.

En 1857, Min journal plus maître-chanteur que satyrique, le Sancho, niait la nationalité belge à notre chansonnier; il lui répondit avec sa conscience d'honnête homme : « Oui , j'ai le cœur belge : je l'ai prouvé par mes chansons patriotiques; et je suis fier de dire que, seul en Belgique, jusqu'à ce jour, M. Victor Joly (le rédacteur du journal, sans doute) a songé à faire de moi un étranger dans le pays que je regarde comme ma patrie. — Oui, je me suis fait une position par mon travail. »

Et il ajoute : « Sancho me reproche tout cela comme un crime. Pourquoi? » — Et, sans hésiter et sans plus tarder, sur l'air de : Faut d' la vertu, pas trop n'en faut, il lui jette ces spirituels couplets à la face :

Sancho, cesse de t'irriter :

Tu ne me feras pas chanter.

Sancho, dans des lignes fleuries, Démasquant mes vastes projets. Dit que j'ai choisi trois patries Afin de mordre à trois budgets.

Sancho, cesse de t'irriter :

Tu ne me feras pas chanter.

Du Hollandais j'ai l'avarice, Et, pour te rendre ton encens.

Du Français je tiens la malice, Du Belge je tiens le bon sens.

Sancho, cesse de l'irriter :

Tu ne me feras pas chanter

Etc., etc.

Et, dans une note ajoutée au bas de la chanson, il dit : « Chanter, donner de l'argent à un pamphlétaire de bas étage pour acheter son silence. » Et entre parenthèses : « Dictionnaire de poche à l'usage de M. Victor Joly. »

J'espère que voilà une réplique qui en vaut bien une autre; et pour la faire, M. Antoine Clesse, quoique armurier, n'a pris pour arme que la Chanson. Dans une arme de précision, c'est une balle de plomb qui frappe au but; dans la chanson, c'est l'esprit. La blessure qu'elle fait n'en est pas moins profonde.

Antoine Olesse est donc le fils de ses œuvres. Il s'est instruit, comme un professeur instruirait un enfant. Il a le tempérament d'un travailleur. Toutes ses chansons sont écrites avec le même soin, dans un français digne d'éloges. Il les a pensées, rêvées, polies avec la conscience et l'ardeur qu'il met à forger, limer, fourbir une pièce d'armurerie. Il a mis en elles tout son talent, tout son amour..sans descendre jusqu'à la grivoiserie, pourtant. Si bien qu'on y trouve le même charme à les lire qu'à les chanter. Et quand on en a achevé la lec- ■ture, on se trouve tout à l'aise de répondre au vœu qu'il exprime dans une de ses préfaces, en disant que son œuvre est l'œuvre d'un homme sérieux et honnête.

Nous ferons cependant une petite critique : ses couplets, en général, manquent peut-être d'un

peu de légèreté et de fantaisie. Ils ont un peu la lourdeur et la précision de l'homme du Nord; le rire n'y éclale pas, mais le sourire y est toujours. C'est une espèce de contrefaçon belge de l'esprit parisien, mais cela n'empêche pas qu'on y trouve de fort belles choses. Ce qui fait la réputation du poète montois, c'est que ses pensées suivent une bonne ligne franche et honnête qui conduit au dévouement et au devoir. Du reste, ses contemporains ont su l'apprécier, puisqu'ils l'ont mis au nombre des hommes remarquables de leur pays. Et, ma foi! c'est de toute justice.

Si le chansonnier Antoine Clesse n'est pas un poète bachique et volage à la façon de M. Laujon ou du chevalier de Piis, il a des qualités humanitaires et patriotiques qui en font un grand citoyen, quoique imbu des idées royalistes.. Il faut lui savoir gré, tout en chantant son roi bien-aimé avec la foi d'un sujet dévoué, de ne pas oublier de célébrer l'amour de la patrie avec l'ardeur d'un cœur ■qui contient les vertus républicaines. Il chante la concorde et la fraternité avec le bons sens d'un paisible et honnête socialiste. Il aime Mons comme un Parisien aime Paris.

La croix qui brille sur sa poitrine, les banquets que les Montois ont donnés en son honneur, sont la juste récompense de ses travaux littéraires et de son amour civique; car il ne craint pas de chanter la liberté, tout en criant : Vive le roi!

Il nous suffira, pour donner une idée de son talent, de citer une de ses paysanneries :

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