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DESROUSSEAUX

Desrousseaux (Alexandre) est né à Lille, à Saint- Sauveur, en 1820. Ce n'est pas seulement le poète lillois le plus connu et le plus personnel, c'est une célébrité locale, une physionomie populaire, liée à l'histoire de la ville de Lille presque au même titre que le barbier Masse, le commandant Ovigneur (celui de 1792), le maire André, — ou la rue Esquermoise.

Alexandre Desrousseaux fit ses premières chansons vers sa dix-huitième année. Reproduisons quelques lignes de M. Lecomte,un de ses biographes, qui nous explique comment le jeune poète jeta pour la première fois son nom à la foule :

« Desrousseaux mit en chansons trois types populaires : le Marchand de pommes de terre, la Faiseuse de café et le Marchand de chansons. — Le jour du Mardi-Gras, l'auteur, costumé en marchand de chansons, et deux de ses amis transformés, Tun en marchand de pommes de terre, l'autre en diseuse de bonne aventure, montèrent dans une

voiture découverte, sur le devant de laquelle se trouvait un tambour, et derrière, quelques musiciens, et parcoururent la ville en chantant, ou, pour mieux dire, en jouant chacun son personnage. Faisons remarquer en passant que M. A. Desrousseaux est doué d'une agréable voix de ténor. Les chansons de notre poète, quoique encore bien incorrectes, étaient cependant meilleures que la plupart de celles qui se débitaient pendant le Carnaval. Elles furent enlevées en quelques heures et devinrent promptement populaires. -

Ce début promettait ; mais l'heure de la conscription sonna, et notre jeune rimeur prit sa feuille de route pour le 46'' de ligne, où il resta sept années. Quoique au régiment, il n'en continua pas moins de cultiver la poésie et la musique.

Il revint dans son pays natal dans le courant de l'année 1847. Il entra dans une administration, car il fallait vivre; et, un beau jour, le hasard, sons la forme d'un de ses amis, le conduisit au Cercle lyrique. Il y chanta le Pe/i7 Quinquin, on l'applaudit, et dès cet instant bien heureux, on peut dire que la réputation énorme dont il jouit aujourd'hui, commença. Voici le premier couplet de cette fameuse « canchon dormoire », berceuse populaire lilloise, paroles et musique de Desrousseaux :

Dors, min p'tit quinquin,

Min p'tit pouchin,

Min gros rojin; Te m'f'ras du chagrin, Si te n' dors point qu'à demain.

Ainsi, l'aut'c jour, cun'pauv' dintelière, In amiclotant sin petit garchon,

Qui d'puis tro's quarts d'heure n' faijot qu' braire, Tàchot d'I'indormir par un' canchon.

Eir li dijot : Min Narcisse, D'main, t'aras du pain n'épice, Uu chue à gogo, Si t'es sage et qu'te fais dodo...

Dors, etc., etc.

Ce langage demande quelques explications : Quinquin, diminutif de Kind, mot flamand signifiant ; enfant; par conséquent : enfantelet, fanfan. En général, pour les mères qui l'emploient, quinquin est, ainsi que pouchin (poussin) et rojin (raisin), un mot d'amitié sans signification précise.

Amicloter, dodeliner, câliner.

Cette chanson a six couplets.

En 1851, il publia un volume de Chansons et de Pasquilles lilloises, précédées de son portrait et d'une notice sur l'orthographe du patois de Lille. Il fit une espèce de grammaire en guise de préface, pour que les lecteurs qui n'étaient pas familiarisés avec le patois pussent le comprendre. Nous citerons, parmi les quarante ou cinquante chansons qu'il contient : le Spectacle gratis, encore un de ses grands succès; les/1 ?nours de Jeannette etdeGirotte, V Ivrogne et sa femme, le Crieur de la ville, le Retour deNicaise, le Bistocache de Sainte- Catherine, Casse-Bras, la Noce de César, les Lingots d'or, etc. Aujourd'hui, Alexandre Desrousseaux a un volumineux bagage de chansons.

En 1879, il fut reçu membre honoraire delà Lice chansonnière. Il y vient rarement; mais, chaque fois qu'il y vient, il chante une ou plusieurs de

ses chansons nouvelles, avec cet esprit et cet entrain qui ont beaucoup contribué à sa grande réputation.

Le recueil de la Lice contient de ce chansonnier les chansons suivantes : Mimi l'Amour, les Deux Grands-Pères, Aie, iae, iaé, le Rêve de François, le Petit Parrain, V Habit de mon grand-fère, Liquette ou les Conseils à une jeune fille, la Planète, Mimile au musée de Lille, Mimi l'garchonnière, Georgette, Bonvogage, etc., etc.

La première chanson qu'il chanta au banquet de la Lice fut V Habit de mon grand-père, et, pour faire accepter son patois lillois à ses auditeurs, il la fit précéder de ce couplet explicatif :

Amis, mes chansons et Pasquilles, Écrites en bon vieux patois, Ne plaisent, hélas! pauvres filles, Qu'aux oreilles des gais lillois.

Aussi leur père

Se désespère Quand loin du Nord, de ces joyeux bébés

On veut entendre

La voix peu tendre...

Il craint pour eux brocards et quolibets. Mais quand la Lice chansonnière, IJicnveillante, veut m'écouler.

Quoique en tremblant, je vais chanter :

l'haIUT d'mIN VIKDX GUANU-PÈIIE.

L'indulgence que réclamait le poète du Nord était bien inutile; car il chanta merveilleusement son œuvre, avec une voix bien timbrée, fine, souple et bien obéissante à sa penste. Il souleva les bravos unanimes des chansonniers parisiens.

L'Habit de mon grand-père est une chanson fort originale; elle a beaucoup de couplets, et, pour bien l'apprécier, il faut la citer entière.

Air : Suzon so}-lait de son village. (Dalayrac.)

Il a, ch' l'habit d'eun' si biell' coupe, Coûté gros, car nul drap, dins l' temps, N'étol fait d' coton et d'étoupe, Mais, du moins, chadurot longtemps.

Un habit d'homme Ch'étot tout comme Un vieux portrait qui passe d' main in main, Et qui rappelle Tout du modèle :

Les qualités, les défauts et 1' destin. Aussi, l'homm' qui l'avot fait faire Mettot ses soins à l' conserver, Et t'nez, chin qui va vous l' prouver, Ch'est l'habit d' min grand-père, {bis)

Il l'a fait fair' pour sin mariache.

In l'an mil sièpt chint quarant'-ti'os.

Par un tailleur du voisinache Qui n' n'a rêvé pindant iros mes; Car, dins s' boutique, Jamais pratique A ch' point, n'avot qu'mandé rien d'élégant; Mais, faut tout dire, L' mieux comme r pire, Il a su r faire aller tout comme un gant. On dit que d' joie i' n'a fait qu' braire, Quand il l'a vu si bien porté, ¥A qu'à r noc', tout 1' monde a vanté L''habit d' min vieux grand-père, (bis)

Il a mis dix fos cheull' biell' pièche, Pendant l'espace d' vingt-chinq ans.

Ch'est à les noc's d'eiin' sœur, d'fiun' nioflio. Au baplèm' de ses huit infants.

Mais, les dimanches, Tout d'puis les manches Jusqu'au collet, avec soin, i l'brouchot, El ch' roffair' faite, Allot rie r' mette Dins sin vieux coff'... Là, huit jour, i restot. Hélas! un jour, a v'nu l'misère.

Et m' gra' mèr', d'un air attristé, A dû porter au mont-d'-piété L'habit d'min vieux grand-père, (bis)

Min grand-pèr^ meurt, mais s'n habit reste A min pèr, qui l'porte quinze ans; Alors, il in fait faire eun' veste.

In li racourchichant les pans.

Mais, quelle histoire I In r'venant d'boire, En fos, min père à m'mèr, cacli' des raisons ; Via qu'on s'dispute, Via qu'on s'culbute, Via qu'on s'arrach' les ch'veux, les cotillons... Infln, la paix finit pa' s' faire.

Mais r lind'main, à pein' découché.

Min pèr' brait d'vir tout arraché L'habil d'min vieux grand-père, (bis)

I n'y avot pus moyen de 1' mette Sans r rap'ticher d'toua les côtés.

Alors eune idé' pass' dins l'tiète De m' mèr' qui dit : « Père, acoutez :

No garchon Jacques,

Autour des Pdques, S'il est savant, f'ra s' premier' communion.

Vlà tout' l'affaire

Ch'est de V fair' faire.

Juste à sin point, par un tailleur in r'nom. » Min père a compris qu'i d'vot s^ taire, In intendant clieull' bonn' raison.

J'ai donc mis, l' jour de m' communion. L'habit d' min vieux grand-père, (bis)

Quoiq' solide, il a fini d' rire Ch' l'habit si rar"", si bon, si biau Malheureus'mint, j' peux bien vous 1' dire, On n'in trouv' pas même un morciau.

Avec eun manche, M' femme, un dimanche A rapièch'té min patalon collant; Et t'nez, m' casquette A été faite Dins l'un des pans et dins 1' mitan du d'vant, Infin, quand m' femme a dev'nu mère, N'ayant point d'pichoux pou' s'n infant. Elle a dû s' servir du restant D' l'habit d'min vieux grand-père, (bis)

M. Desrousseaux vient de publier un ouvrage intitulé : Mœurs populaires de la Flandre française, qui est destiné à obtenir un beau succès auprès des Lillois, car il traite des fêtes, des amusements, des jeux de l'enfance et de la jeunesse, des rondes et des vieilles chansons, berceuses et récits. Ces deux volumes sont un supplément plein de savoir et d'érudition à l'oeuvre complète de notre joyeux rimeur Lillois.

Quoique concernant principalement le territoire compris entre la Lys et la Scarpe, formant aujourd'hui les arrondissements de Lille et de Douai, et qu'on appelait autrefois la Flandre française ou Wallonne, ce recueil intéresse également les autres

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pays de France par le fond instructif, attrayant et amusant qu'il contieni.

Alexandre Desrousseaux a sa place marquée dans l'histoire de la chanson, et c'est une des meilleures. En dehors de ses travaux littéraires, il a dirigé pendant nombre d'années l'important service de l'octroi de Lille ; il a été nommé chevalier de la Légion d'honneur lors de sa mise à la retraite. On a récompensé ainsi tout à Ja fois l'habile administrateur et le spirituel chansonnier.

DESFORGES DE VASSENS

Desforges de Vassens (Adolphe-Eugène-Charles) , était né en 1821.

Ce chansonnier jouissait d'une grande considération auprès de ses confrères et il la méritait. Ce n'était pas un de ces coupletiers qui n'ont que des lieux communs et peu vocables à leur disposition ; en cela, il était un véritable poète, il rendait sa pensée avec des expressions justes et souvent élégantes. Sa chanson ne sentait pas la goguette, elle ne se parait pas toujours des mêmes rimes ni des mêmes refrains. Elle était correcte, soignée et parfois originale.

Desforges de Vassens a eu l'honneur de présider la Lice cliansonnièi^e. Il a rempli ce poste avec toute la douceur et toute la bonté qu'il apportait dans les rapports familiers avec ses amis. Il ne faut pascroire pour cela que notre chansonnier fut sans énergie ; au contraire, Desforges de Vassens, quand

les circonstances en valaient la peine, était un homme de courage et de devoir. Ainsi; pendant le siège de Paris, en 1870, ses amis s'étaient souvenus qu'il avait été officier d'état-major, et l'avaient fait nommer colonel au 51* régiment de la garde nationale de Paris.

Malgré une maladie sourde qui le minait intérieurement, il accepta cette haute position, parce qu'il s'agissait de défendre la patrie. Mais bientôt les fatigues quotidiennes, les privations forcées et le mécontentement d'avoir pour gouverneur de Paris un homme aussi inepte, aussi incapable que le général Trochu, troublèrent sa quiétude et détruisirent son espoir.

En novembre 1870, alors qu'on espérait encore, il avait fait des strophes guerrières dans lesquelles il avait mis tout ce qu'il avait au cœur de patriotisme.

Nous allons donner cet hymne vraiment français et qui a pour titre : Aux armes ! France !

Sous le canon le sol tressaille, Hoi's du fourreau frémit l'acier, L''air sent la poudre... et la bataille Galope sur son noir coursier; De sa voix de bronze elle crie :

Debout pour chasser l'étranger Du sol saci'é de la patrie 1 Debout!... la Patrie en danger!

Aux armes pour la délivrance !

Aux armes pour la liberté!

Le bourg, le hameau, la cité, Que tout se lève et tout s'élance :

Aux armes 1 France !

Sangle ton flanc, boucle ta guêtre, Volontaire, et prends ton mousquet ; Sache être libre ou ne pas être, Et fais ton trou comme un boulet.

Fauche l'ennemi comme un seigle.

Que ton fer ne rentre au fourreau Qu'après avoir vu fuir son aigle Devant toi comme un passereau.

Aux armes ! etc.

Dans le vent de la Marseillaise, Volez, ô drapeaux triomphants !

Les géants de quatre-vingt-treize Revivent dans leurs fiers enfants.

Héros de Valmy, de Jemmapes, Ils nous ont tracé le chemin Dont les glorieuses étapes Par léna vont à Berlin.

Aux armes! etc.

Debout pour la grande hécatombe, 0 bataillons improvisés !

Il faut passer comme la trombe, Sur nos ennemis écrasés.

Il faut que la France outragée Buvant leur sang, gardant leurs corps, Dise au monde : Je suis vengée :

Tous les envahisseurs sont morts !

Aux armes pour la délivi'ance!

Aux armes pour la liberté !

Le bourg, le hameau, la cité.

Que tout se lève cl tout s'élance :

Aux armes! France!

Paris, novembre 1870,

Ces vers sont le reflet de la pensée de Paris. Voilà ce que la grande ville pensait encore en no-

vembre 1870, Elle avait 400,000 hommes armés et prêts à mourir pour elle. La bataille de Buzenval l'a bien prouvé. Eh bien, deux mois plus tard, M. Trochu trompait le courage des Parisiens par cette affiche officielle : le Gouverneur de Paris ne capitulera pas; et quelques jours plus tard, il remettait ses pouvoirs au général Vinoy, qui capitulait. Ce qui fit dire de Trochu : « Si lejésuitisme n'avait pas existé, il l'aurait inventé. »

La reddition de Paris à l'armée allemande porta le dernier coup au brave Desforges de Vassens. Il s'alita et mourut le 13 février 1871, en criant encore, dans son délire : Aux armes! France!

Les obsèques de Desforges de Vassens furent celles d'un humble citoyen. Son corbillard, d'après sa formelle volonté, fut le corbillard des pauvres, et de la rue des Nonnains-d'Hyères où il avait rendu le dernier soupir, il fut conduit, accompagné de deux mille personnes, au cimetière de l'Est.

Ce dernier hommage au cadavre du chansonniercolonel, prouve assez quel homme c'était durant sa vie. Un mot de plus est inutile pour faire son éloge. Rappelons seulement que les honneurs militaires dus à son grade lui furent rendus; les roulements sourds des tambours alternaient avec les marches funèbres. Les curieux encombraient les trottoirs et les fenêtres des maisons sur le parcours du cortège qui accompagnait, avec tant de pompe, le modeste corbillard qui emportait un grand citoyen.

Parmi les chansonsjie cet ancien président de la Lice chansonnière, nous citerons : \di Fille à Jérôme, le Périgourdin, Dom Gobelet et Jeanne-I a-Rose. Il fit aussi des poésies remarquables : la Hache, Mar-

guérite, Par-dessus la haie, les Pommiers, VAne, la Floraison, etc., etc.. Homme de cœur et de talent!

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