GUSTAVE NADAUD
Gustave Nadaud est un enfant de Roubaix, une des principales villes manufacturières de France. Ses parents étaient commerçants, et il est né le 20 février 1820.
Il passa quelques années au collège Rollin, à Paris; puis, sa famille le rappela pour l'initier aux secrets de la carrière commerciale; mais le jeune Gustave, alors âgé de dix-huit ans, avait d'autres idées en tête.
Deux ans plus tard, il revint à Paris. Sa famille quittait Roubaix pour la capitale où elle venait fonder un comptoir de vente pour les tissus.
Nadaud avait vingt ans. A cet âge, la jeunesse et la poésie ont grand empire sur l'imagination, et le milieu des affaires était un singulier Parnasse pour notre futur chansonnier. Il était jeune, il alla droit à la jeunesse, c'est-à-dire au quartier latin. Il s'y fit de nombreux amis, et toutes les heures dont il pouvait disposer se passaient selon ses goûts, sur ce mons ambitionis — comme on disait jadis — et oii s'esbattent les escholiers depuis le douzième siècle. 11 était \i\, au milieu d'une population active, intelligente, savante, amie des arts et des sciences, qui pouvait l'aimer, l'encourager et le comprendre. Dans la vente des tissus, il ne
trouvait pas d'échos aux battements poétiques de son cœur; aussi il se jugea bientôt incapable d'y consacrer sa vie.
Gustave Nadaud s'accommodait bien des mœurs légères des étudiants, il y trouvait des horizons nouveaux, des idées de liberté, mais là s'arrêtait l'étendue de sa sphère morale. Bourgeois il était né, bourgeois il est resté, n'ayant pas le tempérament d'un politique républicain. Le lait qu'il avait tété sous le règne de Louis XVIII, était un lait monarchique qui en avait fait un serviteur du trône. Du reste, il fait bon marché de ses idées politiques, il est chansonnier avant tout. Les salons du second Empire ont fait sa réputation, parce qu'il sait, même en chansons, se plier au goût de tout le monde, c'est-à-dire plaire à chacun.
Gustave Nadaud chante et écrit, sans esprit de parti, pour l'amour de l'art. Au demeurant le meilleur fils du monde, car tous ses amis savent qu'il est bon, dévoué, serviable et très tolérant pour ceux qui professent des idées plus ou moins avancées, et autres que les siennes. Et s'il alla chanter chez la princesse Malhilde, c'était par amour de Fart et non pas parce qu'elle était la cousine d'Auguste. Le second empire en faisant la réputation du célèbre chansonnier a coupé les ailes à sa muse ; par respect pour ses auditeurs il a mis un frein à ses pensées et au développement de ses couplets. L'atmosphère des salons bonapartistes lui imposait une certaine retenue, un certain décorum. Et cependant en homme d'esprit, il savait se rendre intéressant; à lui seul il composait une trinité : poète, chanteur et musicien. Voyez du reste, ce
que le comte de Viel Castel dit de notre chansonnier dans ses mémoires; il l'a applaudi lui-même chez la princesse Mathilde dont il était un des courtisans les plus assidus.
M. Nadaud, indépendamment de son culte pour la chanson est encore, quand les circonstances l'exigent : sœur de charité et caissier ou plutôt créateur de la petite caisse des chansonniers.
Dans une réunion tenue en mai 1886 au Cirque d'hiver, la Société d'encouragement au bien a décerné une médaille d'or à Gustave Nadaud. C'est pour savoir comment ce poète exerce la charité qu'un de nos confrères, M. Paul Fresnay, a été l'interviewer à Passy.
Notre cher chansonnier se prêta volontiers à ses questions et voici ce qu'il lui dit :
« Vous venez me demander pourquoi j'ai cette médaille ? Quoi qu'il soit toujours ennuyeux de parler de soi, je ne me refuse pas à votre désir, puisque c'est maintenant un fait public et connu de tous.
» Eh bien ! en 1870, javais la cinquantaine sonnée. Un peu tard, n'est-ce pas, pour porter un fusil? Puisque je ne pouvais pas aller sur les champs de bataille, j'ai demandé au moins à ce qu'on m'employât d'une autre façon... J'étais à Lyon. Chaque jour arrivaient des blessés, les ambulances regorgeaient de malades. Mon Dieu! il n'y avait pas à hésiter, ce me semble, je me suis fait infirmier. Je me suis engagé dans la première ambulance lyonnaise pour suivre les années, et j'ai suivi en effet d'abord l'armée des Vosges, puis celle de la Loire, jusqu'à la fin... On fait comme on peut sa sœur de charité.
» A ce devoir patriotique, ajoutez-en un autre, tout artistique, qui m'a valu aussi les remerciements de la Société d'encouragement au bien. J'ai fondé la Petite Caisse des chansonniers, destinée à secourir les auteurs pauvres. L'histoire de la fondation de cette caisse est assez curieuse. J'avais économisé un petit pécule, une poire pour la soif ! Un jour l'idée me vint de faire éditer luxueusement mes œuvres et de les vendre à un prix assez élevé à des amateurs. Je consacrai à celte édition tout ce que je possédais. Ce fut un coup de fortune. J'avais, paraît-il, — c'est ce que m'a affirmé depuis Alphonse Lemerre, fait imprimer pour une somme minime des chefs-d'œuvre typographiques. La vente de ces livres me rapporta au moins six fois ce que l'impression m'avait coûté. C'est alors qu'ayant devant moi des fonds suffisants pour réaliser ce qui avait été le rêve de toute ma vie, je songeai à les utiliser en créant la Petite Caisse du chansonnier.
» Il y a à Paris et en province une foule déjeunes gens de talent'qui ne peuvent se produire faute de moyens suffisants. C'est à cela que j'ai voulu remédier. Poètes et chansonniers, je tiens à les aider dans la mesure de mes forces. Je ne me contente pas de l'appui moral, je les aide du « nerf de la guerre », comme je disais étant infirmier, je fais imprimer leurs œuvres.
» — Parmi ces poètes et chansonniers, en est-il quelques-uns que je puisse citer, demanda alors M. Paul Fresnay ?
» M. Merlin, de Saint-Etienne, qui vient de lancer douze sonnets remarquables de forme et
d'idées, est un de nos chansonniers qui ira loin, M. Chebroux, dont le volume, Chansons et Sonnets, a déjà un certain succès. »
Nous ajouterons — ce que nous avons déjà dit au courant de cette étude — que Nadaud est également l'éditeur du premier volume de Eugène Pottier, le chansonnier socialiste. Ce volume, qui a pour litre Quel est le fou ? a une préface du bienfaiteur des chansonniers pauvres.
En 1889, grâce aux subsides de la Petite Caisse des chansonniers, parut chez Labbé, éditeur, les chansons populaires de Jules Jeannin, membre de la Lice.
Gustave Nadaud, dans sa modestie, peut dire comme le philosophe de Ferney !
J'ai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage.
Il serait à souhaiter que dans l'intérêt de l'art à tous les degrés, M, Nadaud eût beaucoup d'imitateurs.
On peut féliciter ce chansonnier 3'avoir modernisé la chanson, il en a regaillardi la vieille forme en sortant des sentiers battus. Il en a modifié le vieux moule en le rendant plus vrai et plus gracieux. Ses couplets sont souvent vifs, alertes et spirituels ; mais il a parfois mis dedans plus de poésie que ce genre d'écrire ne comporte. Ainsi, ses strophes, qui ont pour titre : Volupté, sont une charmante poésie, et les Reines d'^ Mnhuie une leste et frissonnante chanson.
Citons à l'appui quelques vers de Volupté :
Plaisir suprême, adorable magie, Prêtez ua charme à mes tendres accents ; Venez, venez, près de mon Emilie, Remplir mon cœur et réveiller mes sens.
Loin les soucis!... arrière la contrainte ! Epanchez-vous, torrents de voluptés; Et sur nos cœurs, unis dans cette étreinte, Versez, versez vos trésors enchantés.
Vins généreux, enivrante ambroisie, Sous vos rubis que naissent les plaisirs ! Et de la coupe où ma raison s'oublie, Faites couler le trouble et les désirs.
Etc., etc.
Il y a encore six strophes de cette chaude et amoureuse allure.
Et les Reines de Mabille :
Pommaré, Maria,
Mogador et Clara,
A mes yeux enchantés Apparaissez, chastes divinités.
C'est samedi; dans le jardin Mabille, Vous vous livrez à vos joyeux ébats i C'est là qu'on trouve une gaîté tranquille Et des vertus qui ne se donnent pas.
. 0 grande Pomaré, A ton aom révéré.
Ton peuple transporté S'est incliné devant ta majesté.
Ah ! cambre-toi, ma superbe sultane, Et sous les plis, que tu sais ramener, Fais ressortir ce vigoureux organe Que la pudeur me défend de nommer.
Etc., etc.
Inutile de faire une plus lougiic cilaLion, nos lecteurs de la génération de 1848 connaissent cette joyeuse chanson populaire, qui fit si longtemps les délices du quartier latin.
Parmi les bonnes chansons de Nadaud, nous citerons encore : les Deux gendarmes, Carcassonne, les Deux notaires, le Voyage aérien, M. Bourgeois, Bonhomme, le Nid abandonné, la Chevrette, Lettre d'un étudiant à une étudiante, V Aimable voleur et la Vigne vendangée. Ceux qui ont chanté les chansons ci-dessus, doivent comprendre pourquoi est si bien salué chansonnier le bon et joyeux Nadaud.
Mais dans ses chansons politiques on ne retrouve pas les qualités ordinaires qui lui sont propres. Il n'aime pas la politique ou plutôt il n'aime que sa politique; celle des idées nouvelles, du socialisme, par exemple, il n'en veut pas. En 1848, à propos de la gaieté française, il nous dit :
Qu'en ont-ils fait, de l'esprit de nos pères, Ces jeunes gens austères, Ces vieillards de vingt ans !
Quoi ! n'avoir plus de fougue sympathique
Que pour la politique
Et son hideux Pathos ; Pour ahoyer devant la foule accrue.
Gomme on voit, dans la rue.
Des chiens devant un os.
Attendez donc que votre corps se penche,
El qu'une barbe blanche
Vous ait fait écouter ; Et vous aurez alors cet avantage
D'avoir acquis par l'âge Le droit de radoter.
M. Nadaud a ton de Llaguer les vieillards de vingt ans qui composent la jeunesse studieuse de notre siècle. Sans travail on n'arrive à rien et l'on n'est bon qu'à obéir aux absurdités du passé. L'esprit humain ne peut s'étendre, grandir et prospérer que par un sur travail incessant et de toute la vie.
Quand M. Nadaud s'en prend aux députés, sa nature bourgeoise se bat les flancs pour être drôle et caustique. Lisez : le Carnaval de VAssemblée nationale, Un Banquet, Je m'embête ! la Solution et les Adieux de M. Paul Bert, et vous verrez que notre chansonnier a moins de sympathie pour MM. Spuller, Clemenceau et Paul Bert que pour le duc d'Aumale ou l'empereur du Brésil.
Au mois de février 1888, à Nice, M. Nadaud eut la bonne fortune de rencontrer l'empereur du Brésil, Dom Pedro IL On sait que ce souverain américain aime beaucoup les Français et surtout les artistes. Gustave Nadaud a été fort bien reçu par lui et lui a chanté quelques-unes de ses chansons. Sa Majesté lui a promis de les traduire luimême en portugais. — Pour remercier Dom Pedro, notre poète lui a adressé les vers suivants :
il existait jadis, en quel temps? je l'ignore, Ou plutôt je le sais, mais sans le dire encore, Un prince qui prenait, pour tâche et pour devoir, D'apprendre et retenir, de voir et de savoir. 11 voulait tout connaître, ou noter ou traduire. Rien ne fut étranger à ce vaste cerveau, Épris du goût antique et de l'esprit nouveau.
Il suivait les progrès des nations, des sciences, Les expositions et les expériences; Il visitait à pied, comme un simple amateur, La loge, ou l'atelier du peintre ou du sculpteur, Puis il étudiait les mœurs, les caractères. Des deux pôles du globe et des deux hémisphères ; Des esprits et des cœurs il fut le conquérant, Et, quand il disparut, on l'appela « le Grand». — Mais non ! non ! vous savez qu'il existe ! Il existe. Cet empereur humain, ce philosophe artiste, Ce lettré, ce savant, ce héros simple et doux, Qui sait nous honorer en venant parmi nous.
Nombre de gens préféreront à cette épître la chanson des Deux Gendarmes, car on peut dire du père de l'immortel Pandore, sans craindre la moindre contradiction, qu'il a un grand talent personnel, à lui propre, pour la chanson, et qu'il a la meilleure des vertus, celle d'ouvrir sa bourse, autant qu'il le peut, à des confrères malheureux^
M. Gustave Nadaud a été nommé chevalier.de la Légion d'honneur en 1861.