EUGÈNE IMBERT
Eugène-Alphonse Monet de Maubuis, dit IniJ)crt (du nom des parents qui l'ont élevé, sa tante paternelle et le mari de celle-ci), qui a été élu président de la Lice chansonnière pour l'année 1889, est né à Paris le 14 mars 1821, et non en 1820, comme
le dit Staaff dans son grand ouvrage : Cours de littérature française.
En sortant du collège Charlemagne, où il fit d'excellentes études, il prit sa première inscription à la Faculté de droit ; mais au bout d'une année de la vie d'étudiant, il sentit son peu d'inclination pour les « Inslitutes de Justinien » (Jitstiniani Institutiones), le Digeste et le Code civil /■ra7içais; il tourna alors ses vues vers l'administration, où il entra en 1843. Du jurisconsulte changé en bureaucrate sortit bientôt le chansonnier. C'est sous cette dernière forme que nous allons apprécier le talent et les nombreux succès lyriques d'Eugène Imbert.
Il tient une des premières places parmi les chansonniers contemporains. Ses chansons sont le reflet de sa personne. Il est grand, de belle prestance ; son regard est vif et son sourire expressif; avec cela bon, affable, franc, spirituel et caustique par moments. Nul mieux que lui ne dit la vérité en riant. C'est un excellent président de banquet, surtout à la « Lice chansonnière » ; il mange, rit et boit sans perdre une bouchée de son assiette, ni un mot de la conversation. Il a réponse à tout, et ses réparties sont toujours vives, incisives et marquées au coin de l'esprit. Au demeurant, le meilleur ami du monde, faisant aussi bien honneur au collège Charlemagne par son savoir qu'à la « Lice chansonnière » par ses chansons.
Eugène Imbert, malgré ses soixante-huit ans, se porte comme un charme. L'âge n'a pas de prise sur lui. Ses joyeux couplets s'en ressentent et il donne raison au dicton : La santé engendre la
û26 CHANSONS ET CHANSONNIERS
gaieté. Il est de toutes les sociétés chantantes. Il a fait entendre ses couplets aussi bien à la Goguette de Lepilleur, derrière le théâtre de Belle ville, qu'au « Caveau » du café Corraza et qu'à la « Lice chansonnière ». Il est propre à tout, tous les genres de chansons lui sont familiers : la romance, la chanson grivoise, la chanson politique ou philosophique, satirique ou bachique, sort avec la même facilité de son cerveau et toujours avec une valeur littéraire ou spirituelle. Qui n'a pas fredonné : les Bottes à Bastien, sous l'empire ? Eh bien, cet éclat de rire est d'Eugène Imbert :
Baslien est un grand personnage Au ventre rond, aux cheveux gras.
On lui donne dans le village Du monsieur gros comme le bras.
Pieds nus, et vivant de carottes, Hier c'était un franc vaurien:
Mais il a des bottes, 11 a des bottes, Bastien; Il a des bottes, bottes, boites, Il a des bottes, Bastien.
Dans un autre ordre d'idées, nous citerons cette chanson humanitaire, qui eut un énorme succès, pous voulons parler de la Saint Propriétaire, qui fit les délices des goguettes et de la rue, parce que le sujet qu'elle traite est trop bien connu de tout le monde. Le grand comme le petit, le riche comme le pauvre, ne peut s'empêcher de fêter la « Saint Propriétaire » au moins quatre fois l'an, et cela paraît toujours beaucoup pour ce singulier saint.
Voici deux couplets de cette admirable chanson :
Amis, c'est aujourd'hui la saint Propriétaire. L'heure vient de sonner; déjà, le code en main. Le maître a commandé : l'esclave doit se taire. Payons, payons d'abord, nous mangerons demain.
Comme il est fier, ce noir fantôme.
Sur son autel jadis tremblant, A Paris, sa fête se chôme A tout le moins quatre fois l'an.
Dans son temple, à l'or qu'on lui porte, Le saint reconnaît ses amis.
Nul ne peut rester à la porte.
Mais à tous, le jeûne est permis.
Amis, c'est aujourd'hui la saint Propriétaire, etc.
Ferons-nous, modernes ilotes, De par la loi du talion.
Rendre gorge à tous ces despotes ?
L'agneau parfois devient lion...
Hélas ! nous n'avons que nos larmes ; Nous implorons la pitié; mais On a vu pleurer des gendarmes :
Un propriétaire, jamais.
Amis, c'est aujourd'hui la saint Propriétaire, etc.
Eugène Imbert manie avec habileté l'ironie, car il est enclin à la raillerie, mais de son côté la supportant bien, « Il a toujours été paresseux pour se produire — comme il le dit lai-môme quelque part, — mais il a tant travaillé à paraître modeste, qu'il croit l'être devenu. » Tous ses amis ont su l'apprécier et l'estiment ouvertement ce qu'il vaut.
Nous citerons encore une de ses dernières pro-
ductions : Mon Voisin, que vingt sociétés chantantes ont entendu et applaudi :
Vous le savez probablement :
Depuis tantôt dix ans j'habite Le vingtième arrondissement.
On n'y vit pas en cénobite; On voisine et de temps en temps Je vais flâner avec délice Et passer quelques doux instants Chez un vieil ami sans malice.
Il me parle des jours passés , C'est le seul sujet qui lui plaise.
Eh ! parbleu, vous le connaissez Mon voisin : le père Lachaise.
Vous fait-il peur ? Sachez-le donc, Ce n'est pas un vieillard morose.
Dans son jardin, près du chardon, En juin fleurit aussi la rose.
Puis, le pinson, le rossignol, En dépit des murs et des grilles, Lancent, sans dicze ni bémol.
Leurs feux d'artifice de trilles, Scntez-voiis l'espoir chanceler Dès que sur vous le malheur pèse ?
Il est prêt à vous consoler.
Mon voisin le père Lachaise.
Incapable d'une noirceur.
Et muet, malgré son mérite,
Il ne fut jamais confesseur
D'un roi ni d'une favorite.
De reproches et de sermons
Il n'a pas la tôte remplie ;
Des vains hochets que nous aimons
Il nous pardonne la folio.
Il laisse notre jeune ardeur Plonger dans l'humaine fournaise ; Il sait où conduit la grandeur, Mon voisin le père Lachaise.
Beaucoup de doute, un peu de foi, Voilà pour sa ijihliothèque.
La Fontaine, llaspail et Foy Valent jjien Moïse et Sénèque.
Eq fin matois qui s'y connaît.
Cachant ses leçons sous le liewe, 11 rit des dieux avec Volney, Il rit des sots avec Molière ; Il expose à ses visiteurs.
Toute la pléiade française :
Il aime trop les bons auteurs, Mon voisin le père Lachaise.
Gens de travail, gens de loisir.
Que la terre soit blanche ou verte, II vous accueille avec plaisir, Et, pour vous, sa porte est ouverte.
11 abrite, sous ses tilleuls, L'enfance aux bonh.eurs éphémères.
Et les soupirs des grands aïeuls Répondent aux soupirs des mères.
Mais, sitôt qu'un clair soleil luit, Comme il berce, comme il apaise Ceux qui viennent dormir chez lui.
Mon voisin le père Lachaise.
Il est bien seul, durant l'hiver.
Et semble gémir sous les branches ;
Mais, dès qu'Avril pousse un brin vert,
Que de visites, les dimanches !
En face, on voit des cabarets
Où de bons amis, en famille,
Tâchent de iiojer leurs regrets En buvant frais sous la charaiilJe.
Pendant qu'à leurs joyeux repas Ils s'ai'rosent de Beaune à seize, Allez voir — mais n'y restez pas — Mon voisin le père Lachaise.
Beaucoup de compositeurs de musique ont mis des airs sur les paroles d^Eugène Imbert ; nous citerons parmi eux : Faure, de l'Opéra ; Henri Streich, ColJignon, Marquerie, Vaudry, etc.
Depuis une dizaine d'années, Imbert travaille à mettre en ordre ses notes et ses appréciations sur les poètes, compositeurs, littérateurs, journalistes, artistes, etc., avec lesquels il s'est trouvé en relations. Nous ne doutons pas que ces sortes de mémoires ne soient aussi curieux qu'instructifs, car leur auteur a toutes les qualités morales pour les rendre très intéressants.
Eugène Imbert a déjà été président de la Lice chansonnière en 1885, et avec cela, il fréquente le Caveau, dont il est assurément un des membres les plus remarquables. C'est un chansonnier qui fait honneur à la chanson.
Parmi ses publications nous citerons : Ballades et chansons, un vol. in-12, les Hannetons, chansons anciennes et nouvelles, la Goguette et les Goguettiers, etc., etc.
Ses chansons les plus populaires sont : Il a neigé ce matin. Brises d'Avril, la Chanson du 5om- /eait, la Bastille, le Café des incurables, le Pavillon du vieux lapin, le Rat du 7' léger et vingt autres dont les litres sont dans toutes les mémoires.
Ce qui guide Eugène Imbert dans toutes ses
intéressantes productions, c'est l'esprit voltairien, et nous l'en félicitons.
PAUL AVENEIi
Paul Aveiiel est né le 9 octobre 1823, à Chaumont-en-Vexin, département de l'Oise. Son grandpère était un riche fermier de la commune d'Anglesqueville, dans le pays de Caux, en Normandie ; son père était notaire. Homme très considéré et très remarqué dans sa carrière notariale, il était un des fondateurs du Journal du Notariat, dont les bureaux étaient rue d^Argenteuil, à Paris.
Il avait été décidé en famille que Paul Avenel serait commerçant, banquier ou notaire. Après quelques mois perdus dans ces diverses professions, il décida, lui, ayant son diplôme de bachelier en poche, d'être médecin. Il voyait dans cet état une indépendance que ne procurent que le travail et la science; mais survint 1848, et les coups de fusil et les chants patriotiques vinrent tout à coup changer son avenir.
Etant républicain par tempérament et par conviction, il se jeta dans le flot des idées nouvelles. Hippocrate fut délaissé pour Anacréoii, et notre étudiant en médecine devint, suivant les circonstances, vaudevilliste, romancier, journaliste et chansonnier.
Sa première chanson patriotique sortit des pavés de la révolution de Février.
Paul Avcnel est l'auteur d'oeuvres sérieuses et littéraires qui mériteraient notre attention ; mais ici nous ne voulons nous occuper que d'une partie de son bagage intellectuel : ses chansons.
Voltaire a dit de la chanson : « Pour bien réussir à ces petits ouvrages, il faut dans l'esprit, de la finesse et du sentiment, avoir de l'harmonie dans la tête, ne point trop s'élever, ne point trop s'abaisser, et savoir n'être pas trop long. »
Nestor Roqueplan, de spirituelle mémoire, disait : <c On naît rôtisseur; eh bien, nous, nous disons : on naît chansonnier. »
Tout le monde n'est pas apte à bien facturer un couplet en suivant les préceptes et les conditions indiquées par le spirituel auteur de Candide, mais nous croyons que Paul Avenel possède les qualités voulues pour entrer sans protection dans l'Académie minuscule de la chanson française. Il y tient, du reste, une place honorable qui depuis longtemps a rendu son nom populaire.
Il a une prédilection particulière pour la chanson politique, parce que, dit-il, la pensée sous cette forme acquiert une certaine force et que parfois une chiquenaude donnée par elle touche ou blesse suffisamment celui qui la reçoit. Sa Lisette à lui, c'est la Liberté. Et, étant républicain et n'ayant jamais ambitionné autre chose, il l'a constamment aimée, prônée et défendue envers et contre tous.
Déranger dit, dans ses Mémoires : « J'ai eu tort de dire : mes chansons, c'est moi; ce n'est pas exact, car je suis un homme d'opinion et non pas de parti. »
Déranger avait été, depuis son enfance, nourri
CHANSONNIEHS CONTEMPORAINS — 1848-1889 333
par des idées républicaines ; mais patriote avant tout, il transigeait volontiers avec les circonstances impérieuses du salut public. Il était donc bien, comme il le dit lui-même, homme d'opinion mais non de parti. Il avait un petit républicanisme à lui, dont il faisait parade entre amis, mais qu'il mettait dans sa poche quand il le gênait dans le monde ; c'est ce qu'il fit en 1S30. — Pour garder ce qu'il appelait son indépendance, il ne se gênait en rien. Aussi, malgré ses idées républicaines, il avait consenti à faire un roi constitutionnel, en collaboration avec MM. Thiers et LafTitte. Il voulait donc un roi tout en se défiant de la royauté, et croyait faire ainsi le bonheur de la France; mais, comme le rapporte un de ses historiens, tout en étant sincère et loyal, il fut dupe de sa propre clairvoyance. Voilà comment on s'explique qu'étant républicain il chantait Napoléon I"; tout en abritant sa vie sous le manteau de la République, il disait : 7nes chansons, c'est moi.
C'est en 4840 (]ue notre illustre chansonnier revenait sur ce mot qu'il avait imité de l'orgueilleux Louis XIV, qui disait : « VÉtat, c'est moi! » Le public ne connut cette observation du poète qu'après la publication de ses œuvres posthumes. Nous', nous croyons fermement que Paul Avcnel pourrait à son tour s'approprier la boutade du roisoleil et dire : mes chansons, c'est moi! Mais nous connaissons sa modestie, il s'en gardera bien. — Dans son œuvre on le revoit tout entier. Ses espérances, ses déceptions, ses souffrances, ses enthousiasmes, ses joies y sont peintes avec des rires, des larmes, de la colère et des cris. On sent que le
livre qu'il a écrit a été vécu. Il a partout et toujours l'oreille au guet et la tête haute. Il n'est ni courtisan ni flatteur, mais il est franc, sévère et justicier. Son livre est l'enregislrement des faits et gestes du second empire; c'est l'explosion de la conscience humaine révoltée, c'est la voix stridente d'un honnête homme.
Notre grand chansonnier a dit en célébrant Napoléon P' :
On parlera de sa gloire...
Notre petit chansonnier a pris un autre thème; il dit, dans ses couplets sur Napoléon III :
On parlera de sa honte...
Et sans vouloir le flatter, nous pouvons affirmer qu'il a certaines chansons en manière d'odes, dont les strophes semblent avoir été dictées par Némésis elle-même.
Comme Béranger, Paul Avenel a toujours eu l'amour du peuple. Il l'a aimé, prôné et défendu dans toutes les circonstances de sa vie. Il était sur les barricades, en février 1818, et il a été blessé à la prise des Tuileries.
Avant d'exprimer notre propre appréciation sur l'œuvre de notre chansonnier, nous allons donner quelques extraits des articles que MM. Louis Ulbach, Philibert Audebrand, Léon Chapron et Jules Claretie ont écrit sur sa dernière édition, intitulée : Chants et chansons.
Le l»"" février 1883, M. Louis Ulbach écrivait : « Paul Avenel a fredonné la chute de Tempire,
quand l'empire paraissait inébranlable à ses amis.
« Dans une forme spéciale qui n'empruntait rien à Béranger, à Désaugiers, à Emile Bebraux, Paul Avenel, littéraire comme Hégésippe Moreau, parfois populaire comme Va'dé, chantait à la fois la Cour du roi Pétaud, qui jetait des pétards jusque dans la cour des Tuileries, et mettait aux lèvres de tous les gavroches cette paysannerie normande : le Pied qui r'mue.
» Toute l'histoire du second empire est en chansons dans son volume, les angoisses aussi du siège, les douleurs de la capitulation.
» L'auteur le dit lui-même dans une pièce qui est l'épilogue du recueil (5* édition) :
Mes chansons sont les cris, les flonflons et les larmes Qu'un humble chansonnier a trouvés clans son cœur ; Elles ont célébré la patrie et les armes, L'amour et l'amoureux, la table et le buveur.
Elles ont trop souvent perdu leur gai sourire Devant une infamie ou quelque lâcheté; Cest que l'auteur, hélas! vécut en plein empire Et que l'orgie alors remplaçait la gaieté.
» Le poète des Châtiments écrivit un jour à M. Paul Avenel : « Je félicite dans le chansonnier » le poète, et je salue dans le poète le citoyen. »
» Le maître a donné la formule de l'estime sincère et de l'applaudissement qui sont dus à la vaillance de l'esprit et de la gaieté. »
M. Philibert Audebrand, un des écrivains les plus appréciés dans le monde littéraire, a fait sur notre chansonnier un article fort intéressant dans
le Grand Journal, en octobre 1880. Nous en extrairons les lignes suivantes :
« En tant que chansonnier, M. Paul Avenel pourrait assurément, et sans nul contredit, prétendre au titre d'historien. Né à la vie poétique en 1851, le jour même du coup d'Etat, cette sombre journée l'a inspiré, et depuis lors, il a chanté sur tous les airs, en patriote et en conteur, tous les faits, grands et petits, qui se sont déroulés sous ses yeux.
» 11 est juste de vous dire, en passant, que, si amoureux de la chanson qu'il puisse être, il a trouvé dans son esprit assez de ressort pour varier, pour adopter les autres formes de la pensée. Il a écrit des romans et de fort jolis, des contes, des nouvelles, des voyages, des fantaisies. Le théâtre aussi l'a vivement préoccupé. On a de lui des comédies en prose et en vers, des vaudevilles, des pochades, des opérettes. Mais je me hâte de fermer la parenthèse pour ne vous parler que de ses chansons.
» Disons-le, ces chansons ne sont pas toujours des chansons. Il leur arrive souvent de tourner à la satire. Au fait, pour qui a vu passer sous ses regards le règne qui commençait par les massacres du boulevard Montmartre pour finir à l'investissement de Paris par les Prussiens, était-il possible qu'il n'en fût pas ainsi? La chanson a, d'ordinaire, pour mission d'égayer ou de faire sourire. En de telles conjectures, elle pousse à l'indignation et aux larmes. Evidemment la faute en est aux personnages qu'on a à mettre eu scène. Tibère n'a pas inspiré beaucoup d'épigrammes ni Néron non plus.
» A la vérité, M. Paul Avenel répand une très grande dose d'agrément dans ses compositions, en les entourant de quatrains et de notules qu'on prend toujours le plus grand plaisir à parcourir. Voilà pourquoi nous trouvons, mêlées à ses vers, les petites moissons de scandales qui allaient du boulevard fréquenté par les poètes au salon du banquier, de l'hôtel du légitimiste à la mansarde du démocrate.
» Par exemple, à propos de la parole prononcée, à Bordeaux, par Napoléon III : L'empire, c'est la paix! il retrace un mot fameux de lord Palmerston. Le ministre de la Grande-Bretagne, en regard de cette parole, avait vu la guerre de Crimée, la guerre d'Italie, la guerre de Syrie, la guerre de Chine, la guerre du Mexique et la guerre d'Allemagne. — « L'empire, c'est la paix! » Et Palmerston de s'écrier : « Même quand cet homme n'ouvre pas la bouche, il ment. » — Il est amené aussi à citer le quatrain épigrammatique du premier empire,sur L)uis Bonaparte, roi de Hollande, marié à Hortense de Beauharnais, contre les couches de laquelle ce prince avait publiquement protesté :
Le roi de Hollande Fait la contrebande Et sa femme en son huys Fait de faux Louis.
» Tout auprès de ces couplets, toujours si mordants, on rencontrera aussi ce quatrain, improvisé à la Bourse de Paris :
Des deux Napoléon, les gloires sont égales, Quoique chacun suivit des cliemins inégaux ;
Le premier, de l'Europe a pris les capitales; Le second, de la France a pris les capitaux.
» Il est bien entendu que je ne dis pas tout : il y en a d'autres, par vingtaines, et de plus mordants. Quant à lui-même, le chansonnier malmène fort tous les personnages du règne, et mademoiselle Cora Pearl, et les petits crevés, et Vécritoire de M. Laboulaye, et le x>CLntalon de M. Alfred Darimon, et les tableaux vivants; bref, tout ce qui a caractérisé cette étrange époque.
« Il y aussi dans ce recueil une très belle élégie sur la mort d'un patriote tué par les Prussiens pendant l'invasion. Le martyr n'est autre que François Debergue, le jardinier de M. Paul Avenel lui-même. Par deux fois, ce brave homme, étant à Bougival, a coupé les fils télégraphiques pour rompre la correspondance de nos ennemis. Les Prussiens l'ont arrêté et fusillé afin de servir d'exemple. — François Debergue est mort en héros, sans se plaindre, sans sourciller.
» Trop âgé pour prendre les armes et, du reste, les fusils manquaient à Bougival, le jardinier du poète voulut pourtant contribuer à la défense de son pays.
11 voulut, malgré tout, combattre à sa manière. Comme un fauve, sans bruit, qui sort de sa tanière. Il va, prenant le soir pour voile protecteur. Couper le télégraphe avec son sécateur.
On rétablit le fil, mais il le coupe encore, Jusqu'à ce qu'il fût pris pour ce fait qui l'honore: Prisonnier, ses regards, pleins de rajonnements, Faisaient baisser la tête aux soldats allemands.
CHANSONNIERS CONTEMPORAINS — 18 i8- 1889 339
Il ne redoutait pas de voir la mort en face, A ses juges il dit : Messieurs, je suis Français; Condamnez-moi; demain je recommencerais.
» Et, en effet, les Prussiens l'ont condamné et exécuté en face même du jardin qu'il cultivait.
» Puisqu'il y a aujourd'hui chez nous une monomanie de statues, pourquoi ne décerne-t-on pas au moins un buste à cet héroïque enfant du. peuple, à ce vieux soldat jardinier, qui est mort pour la France (1)? »
Maintenant, citons aussi, sans commentaires, quelques lignes de Léon Chapron, ce cher confrère si estimé de toute la presse pour l'élévation de sa pensée et la rectitude de son jugement, qu'une mort prématurée enleva à l'affection de ses amis.
Il écrivait ceci le 18 octobre 1880 :
« M. Paul Avenel vient de publier les chants et les chansons qu'il a faits de 1850 à 1880. Trente ans de chansonnier! excusez du peu ! Le Pied qui fmue a accablé M. Paul Avenel, qui ne s'est pas relevé du coup. Il est toujours et quand même l'auteur du Pied qui rmue, une vieille ronde cauchoise arrangée au goût du jour et qui ne manque pas de saveur. Il y a pourtant de la vraie poésie dans ce volume. Oyez plutôt.
» C'est intitulé : Paris cerné, et c'est écrit en octobre 1870 :
(1) Fraucjois Debergue était un ancien sergent de la ligne. 11 avait cissisté à la prise de la citadelle d'Anvers, 23 décembre
' Pai'is, l'œil inquiet, interroge la plaine ; Pensif, sur le rempart, il sonde l'horizon. Les ennemis sont là. Que fais-tu donc Bazaine ? Es-tu l'homme-devoir ou l'homme-trahison?
Grand et fier, es-tu mort devant Metz-la-Pucelle, Comme un Léonidas, avec tes compagnons ?
— Paris, en t'attendant, veille et fait sentinelle. Pour l'honneur de la France, il charge ses canons.
Après Sedan livré, Paris leva la tête.
Il rugit. Bras et creur, tout en lui frissonna.
Dans le charnier humain, il vit sa place prêle...
Eh bien ? — Il a Bismarck, Rome avait Porsenna.
La patrie a grandi son âme fraternelle,
Et des lâches son sang effacera les noms.
— Aussi Paris debout, veille et fait sentinelle. Pour l'honneur de la France, il charge ses canons.
Bravant Thiver, bravant la famine, il espère !
Mais peut-il vaincre, ayant Trochu pour gouverneur?
L'épouse suit l'époux et l'enfant suit le père.
Dans le chemin où vont le devoir et l'honneur.
L'homme des faubourgs court où le danger l'appelle,
La mort ne le fait pas trembler. Il dit : Luttons.
— El, nuit et jour, Paris, veille et fait sentinelle. Pour l'honneur de la France, il charge ses canons.
Tout à coup, une voix cria, sortant de l'ombre : « Parisiens, malheur à vous ! tout est perdu ! » Pourquoi? ]>'armée a donc succombé sous le nombre? Bazaine s'est battu! — Bazaine s'est rendu ! Personne ne croyait à l'horrible nouvelle. Marmonl, duc de Baguse, a donc des rejetons?
— Mais qu'importe? Paris veille et fait sentinelle. Pour l'honneur de la France il charge ses canons.
(Siè(je de Paris.)
« Pour une fois que je cite des vers, ajoute
M. Léon Chapron, j'espère qu'on ne m'en gardera pas rancune. Il me paraît que cette chanson-là est singulièrement gauloise, vigoureuse et fière. »
Pour ne pas abuser des citations en faveur de notre chansonnier, nous n'en ferons plus qu'une que nous emprunterons à M. Jules Claretie, rédacteur du Temps. Elle est datée de novembre 1880.
« Voici des chansons qui m'arrivent très françaises, très alertes, très entraînantes, ce sont les Chants et chansons de Paul Avenel, de 1850 à 1880. Trente années de couplets satiriques et de refrains mordants! La politique y fait, à chaque page, éclater ses pétards. — Paul Avenel salue Hugo en exil et Baudin mort. Il raille les modes et les mœurs de l'Empire. Il célèbre les Funérailles de Victor Noir, etc., etc. C'est un recueil de chants civiques et qui restera dans l'histoire de la chanson. »
Ces quelques mots suffisent pour donner l'opinion du critique si renommé qui a quitté le journal le Temps pour aller diriger la maison de Molière.
Parmi les chants de M. Paul Avenel, nous avons : Baudin, Barbes, Quigniot, Napoléon III. Emile Ollivier et Bazaine. Les trois premiers représentent l'honneur et le courage, les trois derniers la fourberie et la honte.
Nous n'en citerons qu'un : La Mort d'Armand Carbé.s (28 juin 1870).
Un ràlement lugubre au loin s'est fait entendre : Sombre sanglot humain que ce cri de douleur ! Cette voix de l'exil au peuple vient d'apprendre Qu'Armand Barbes est mort, drapé dans son honneur.
Barbes, cher souvenir, i^a-ande et noble vaillance ! Le peuple, fièrement, à ce deuil glorieux, Leva la tête et dit, en regardant la France, En fùt-il dans l'empire un seul qui valût mieux ?
Barbes représentait la conscience humaine,
Il mettait haut l'honneur revendiquant le droit;
Il dédaignait la peur, il méprisait la haine.
Et toujours sans broncher vers le but marcha droit.
Il affronta la mort et dompta la souffrance.
C'était, en politique, un preux de loyauté;
Il était, tète et cœur, tout entier à la France ;
Honnête homme il est mort; pleure-le. Liberté !
Pour ne pas prolonger son valeureux martyre, La mort tendit les bras vers ce grand citoyen. Et l'emporta tué par dix-huit ans d'Empire, Mais supei'be et fidèle au culte plébéien , La fange impériale où le bourgeois se vautre, Ne salira jamais ses hauts faits libéraux... Barbés, républicain, nous honore ; il est nôtre ! La Révolution en lui perd un héros.
Nous parlerons maintenant du chef-d'œuvre de notre auteur, le Chant du père Giraud.
Ce chant qui constitue un drame rusti(|ne véritahle, poignant et plein d'émotion a été déclamé dans beaucoup de conférencespubliques. M. Charly, artiste dramatique de talent, le disait, pendant le siège de Paris, sur la scène du théâtre de la Porte- Saint-Martin, dans les représentations données pour la fonte des canons ou au bénéfice des blessés. Il était fort applaudi.
Les deux Giraud, mes fils, él aient deux gas lionnôtes, C'étaient de braves cœurs, c'étaient de fortes tètes;
CHANSONNIERS CONTEMPORAINS — 18i8 1889 343
Dieu les avaiL fait naître actifs, intelligents. Et leur nature droite étonnait bien des gens. Dans le fond de leur âme ils avaient pour devise Trois mots républicains : Dieu ! Liberté ! Franchise ! Ils croyaient à l'honneur I... Et, comprenez-vous ça? PieiTc est mort à Cayenne, et Paul à Lambessa !
Un jour, on descendit, sur la place publique.
On avait, disait-on, fondé la république ;
Pierre et Paul, ce jour-là, jurèrent des deux mains
De vivre et de mourir en vivais républicains.
Ce gouvernement-là c'était leur rêverie.
Pour eux, c'était le bien de la mère-patrie,
Ils aimaient tant la France!... Et comprenez-vous ça ?
Pierre est mort à Cayenne, et Paul à Lambessa !
Ils me disaient souvent : « Ne travaille plus, père!
» Avec nous, tu n'as pas à craindre la misère :
» Nous sommes jeunes, nous; repose tes vieux bras ;
» Ta tâche est largement accomplie ici-bas ;
)> Nos poignets vigoureux conduiront la charrue,
» Et toi, chez nous, assis, sur le banc de la rue,
» Tu pourras nous attendre... » Et comprenez-vous ça?
Pierre est mort à Cayenne, et Paul à Lambessa!
Un soir, le tambour bat, on sonne, on crie aux armes!
La voix du vieux tocsin semblait pleine de larmes. . .
Un prince violait la constitution :
En décembre, en plein jour, devant la nation.
Ah! l'indignation souleva les poitrines;
Ils partirent tous deux avec leurs carabines,
Pour faire leur devoir... Et, comprenez-vous ça?
Pierre est mort à Cayenne, et Paul à Lambessa!
Et moi, j'attends la mort, je suis las de l'attendre... Du haut du ciel, parfois, la nuit, je crois entendre Les cris de mes enfants, deux martyrs; ô douleur!
S'ils ont perdu la vie, ils ont gardé l'honneur! Ilsmarchaientpourle droit, ils sontmorlspourlaFrance; Sur leurs tombes on met la honte et le silence: Mais moi, je parle d'eux... Aht vous comprenez ça? Pierre est mort à Cayenne et Paul à Lambessa I
Parmi les chansons railleuses et politiques, nous mentionnerons : La cour du roi Pélaud, le Veau de M. Calvet, l'Empire c'est la paix, Emile au cabinet, la Vache à Gambon, le Royaume des Pots, Chauvin, la Société des gourdins réunis, VEcritoire d'argent, le Vendredi-saint, la Soutane, etc., etc.
Voici les trois premiers couplets du Royaume des Pots :
J'ai fait un étrange voyage,
J'arrive du pays des Pots ;
On m'a regardé comme un sage
Dans ce bon royaume des sols.
Je vous avoue avec franchise,
Que malgré tout ce qu'on en dit.
Leur proverbiale bêtise
Vaut tout autant que notre esprit.
Chez noua, dans notre ère nouvelle.
C'est toujours les nécessiteux Qui tiennent le pied de l'échelle Que monte un richard vaniteux.
Chez eux, lorsque le prolétaire Veut redresser ses droits faussés, On est sur que le pot de terre Grossit le tas des pots cassés.
Chez nous, le simple bourgeois flatte Le grand du jour dont il dépend ; Il lui graisse même la patte Pour mieux arriver en rampant.
CHANSONNIEllS CONTEMPORAINS — ISlS-lBSU 3-45
Chez eux, pour une bonne grûco, On attend rarement en vain, Car les pots fèlés, gens en place, Reçoivent tous les pots de vin.
Dans un autre ordre d'idées nous pourrions encore citer: Buvons sec! la Belle Polonaise, Buvons à la gloire! l'Ami Printemps, la Vieille chanson et la Bière française; le succès de ces chansons nous di&pense d'en parler plus longuement.
Ces chansons furent chantées à VEldorado, VAlcazar, klàScala et à VEden- Concert. Mais nous ferons remarquer que Paul Avenel s'adonna peu au genre chansonnier qui convient aux cafés-concerts. — Vous faites trop bien, lui ont dit certains directeurs; vous n'êtes pas assez à la rigolade c'est-à-dire négligé, débraillé et ordurier. En effet, ils ont raison, notre chansonnier est incapable de mettre dans ses couplets les indécences et les ordures qui emplissent les oreilles de ceux qui fréquentent leurs établissements.
Ils croient faire de plus fortes recettes en flattant les vices et les mauvais penchants de leurs auditeurs. Aussi est-ce aux inepties et aux imbécillités qu'ils demandent leur fortune.
Paul Avenel nous a conté un jour ce qui lui était arrivé avec M. Renard, directeur de l'Eldorado.
Ce directeur passait pour un des plus intelligents de Paris. En apprenant que Paul Avenel avait fait une cantate pour l'inauguration de la statue de Voltaire, il se dit : Ce serait peut-être une bonne affaire de la faire exécuter sur ma scène; Voltaire est assez connu pour qu'en parlant de lui on pique la curiosité.
On commença les répétitions de ladite cantate. Mais, sur ces entrefaites, Mgr Dupanloup fit de vigoureuses interpellations au Sénat, à propos du Centenaire de Voltaire, que les libres-penseurs parisiens allaient célébrer.
M. le directeur de l'Eldorado eut peur d'être excommunié par Monseigneur; le trac l'empoigna, et, de sa bonne plume directoriale, il écrivit à l'auteur qu'il suspendait les répétitions de sa cantate à Voltaire, de crainte de troubles dans son théâtre.
M. Paul Avenel, après la lecture de cette lettre, tira une carte de son portefeuille, écrivit dessus le quatrain suivant, et, la mettant sous enveloppe, la jeta à la poste, à l'adresse du directeur converti par la harangue sénatoriale de Dupanloup.
Voici ce quatrain :
Dupanloup vous donne la fièvre.
Vous redoutez son traquenard ; Vous avez donc un cœur de lièvre Caché sous la peau d'un renard ?
Ceci se passait en l'an de grâce mil huit cent soixante-dix-huit, le 24 mai.
Quelques jours après, le 30 mai, la cantate dont la musique était de M. Charles Ilubans, fut exécutée par neuf cents orphéonistes, au cirque Myers, place de la République, à Paris, au moment où l'on enleva le voile qui recouvrait la statue de Voltaire, due au ciseau de M. Caillé. Cette fête de reconnaissance nationale était présidée par M. Laurent Pichat, sénateur.
M. Laurent Pichat bravait sans trembler les
foudres de TEglise, tandis que M. Renard, directeur de l'Eldorado, n'osait afficher devant le public sa sympathie pour Voltaire; et puis, à dire vrai, l'excommunication qu'il aurait encourue y était peut-être aussi pour quelque chose.
Du reste, les directeurs de cafés-concerts ne sont pas des chefs d'institutions d'art littéraire, de morale ou de savoir. Le respect de l'art les préoccupe peu. Ils traînent la poésie et les flonflons de nos pères dans le ruisseau de la banalité.
En 1885, cependant, madame Castellano, directrice de VEden- Concert, est sortie de la règle générale des marchands de couplets, en instituant les Vendi'edis classiques. Ce jour-là, elle accueille chez elle la vieille chanson : Déranger, Désaugiers, Emile Debraux, Hégésippe Moreau, Pierre Dupont, Hachin', Imbert, Paul Aveoel, Chebroux, Bourdelin, Gustave Nadaud et d'autres dont les noms nous échappent y brillent par leurs œuvres, c'est-à-dire que la Lice chansonnière et le Caveau moderne Y ont droit do cité et que le public a toujours fait honneur à leurs chansons.
Nous sommes heureux de pouvoir remercier ici madame Castellano de cette cordiale tendresse et de cette juste sympathie pour la chanson dont l'esprit est de bon aloi et la forme littéraire.
Paul Avenel a peu fréquenté les cafés-concerts. Ses meilleures chansons ont été chantées par lui aux banquets de la Lice, dont il est depuis longtemps un des membres titulaires. Vers 1878, il fut nommé président de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique; à l'expiration de son mandat, dont la durée était de quatre ans,
il fut remplacé par M. Laurent de Rillé, dont le talent musical est si apprécié de tous les orphéons de France.
Le 23 octobre 1874, Victor Hugo adressa la lettre suivante à Paul Avenel à propos de ses chansons :
« Vous m'avez envoyé votre livre. J'ai lu, je » vous remercie.
» Vous êtes un vaillant et noble esprit,
» Je félicite dans le chansonnier le poète, et je salue dans le poète le citoyen. »
Ces cinq lignes valent déjà un diplôme de célébrité, comme l'a dit M. Philibert Audebrand, au commencement de son article , dont nous avons fait plus haut quelques extraits.
Pour terminer, nous citerons un couplet de Mon enterrement civil :
D'un vieux passé ne suivons pas l'ornière ; De fleurs des champs entourez mon cercueil, Escortez-moi sans bruit et sans bannière, C'est dans le cœur que doit être le deuil. Et si mon nom en votre esprit demeure, Ce souvenir sera mon monument :
0 mes amis, puisqu'il faut que je meure, Ne pleurez pas à. mon enterrement.
M. Paul Avenel ne craint donc pas plus la mort que l'excommunication, mais nous lui souhaitons encore de longues années et de nouvelles chansons où il jette, avec tant d'à-propos, les meilleures pensées de non cœur.