‹ Chansons et chansonniersChapitre 55 sur 68 · FRÉDÉRIC BÉRAT · texte numérisé non relu

FRÉDÉRIC BÉRAT

Frédéric Bérat est né à Rouen, dans cette capitale de la Normandie, qui compte parmi ses grands hommes : Pierre Corneille, Thomas Corneille, Boiëldieu, Gustave Flaubert, Benserade, Fontenelle, Bouilhet et Géricault. Personne plus que Bérat n'a eu l'amour de cette belle Normandie, qui lui a donné le jour, comme il le dit dans une de ses chansons, qui a été populaire dans la France entière. C'est un poète paysagiste. Il fait avec beaucoup de réussite des petits tableaux des mœurs et des habitudes de cette laborieuse population normande qui habite les champs et fertilise la campagne. Il peint avec justesse ce qu'il a vu, et reproduit avec fidélité ce qu'il a entendu. Dans toui^ ses couplets domine une gaieté qui va souvent jusqu'à l'éclat de rire. C'est un fm observateur qui enregistre à son avoir tout ce qu'il peut y avoir de touchant ou de comique dans les actes ou le langage des personnages qui met en scène.

Bérat est né en 180U, d'une famille bourgeoise. Il fit ses études au collège de Rouen, et le temps qu'il ne donnait pas au travail, il le passait à la campagne, dans une ferme située aux environs de Neufchàtel-en-Bray. Son enfance, au milieu des joyeux moissonneurs, sous les grands arbres, en plein soleil, dans les vastes prairies, fut frappée par ce spectacle champêtre, qui resta à jamais dans son esprit. C'est ce qui fit que l'homme chanta les souvenirs de l'enfant. Et avec son double talent de musicien et de poète, il fit ces

attrayantes chansons pleines de sentiment, de gaieté et d'amour qui composent son œuvre.

Quand il vint à Paris, son heureuse nature était prête à produire tout ce qui pouvait surgir dans sa vive imagination. C'est ce qui a fait dire à Eugène Guinot, un de ses biographes : « La campagne lui inspira ses premières compositions, et c'est toujours avec une prédilection marquée qu'il a choisi en ces sphères voisines de la nature ses personnages et ses sujets. »

« Aucun poète, aucun romancier, aucun peintre n'a mieux reproduit les aspects et les scènes de la vie champêtre. En l'écoutant on respire l'air des montagnes, le parfum des fleurs; on entend le murmure des ruisseaux, le frémissement de la brise dans les feuillages et dans les épis ondoyants ; on voit le clos et le verger s'épanouir dans les haies d'aubépine, la chaumière isolée au penchant du coteau, le clocher lointain du village et les ombres du soir descendant sur la cime des bois. Nul ne sait, comme lui, animer ces harmonieux tableaux et représenter, dans leur expression la plus franche et la plus riante, les physionomies, les mœurs, les caractères agrestes et villageois. — Comme ses paysans sont vrais et pris sur nature ! Comme leurs allures, leur esprit, leur style, sont finement observés et ingénieusement rendus I Mais si loin que la vérité soit poussée dans ce domaine rustique, elle ne tombe jamais dans le trivial. »

Frédéric Bérat vivra éternellement dans l'esprit des chansonniers par deux chansons : Ma Normandie et la Lisette de Déranger.

La romance Ma Normandie fit la réputation de son auteur. Elle fut chantée dans tous les pays et accueillie partout avec la même sympathie. L'idée de cette chanson vint à Frédéric Bérat, un jour qu'il était à bord du bateau à vapeur qui va de Rouen au Havre. C'était par une belle journée d'été, le soleil dorait les coteaux de la Seine, les pâturages riverains resplendissaient sous l'haleine chaude de l'atmosphère ; la nature enfin offrait à la vue un spectacle admirable et grandiose. Bérat se dit : il n'y a rien de plus beau que ma Normandie et aussitôt il commença sa chanson. En arrivant au Havre, elle était finie. Il aimait à raconter à ses amis comment il avait enfanté, avec plaisir, la chanson qui rendit en quelques mois son nom universel.

Voici cette chanson, dont la simplicité dans sa poésie rustique et naïve a fait l'immense succès :

Quand tout renaît à l'espérance, Et que l'hiver fuit loin de nous, Sous le beau ciel de noire France, Quand le soleil revient plus doux ; Quand la nature est reverdie. Quand l'hirondelle' est de retour.

J'aime à revoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour 1

J'ai vu les champs de l'IIelvétie, Et ses chalets et ses glaciers ; J'ai vu le ciel de l'Italie, Et Venise et ses gondoliers.

En saluant chaque patrie, Je me disais : Aucun séjour

N'est plus beau que ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour !

II est un âge dans la vie, Où chaque rêve doit finir; Un âge où l'àme recueillie A besoin de se souvenir.

Lorsque ma muse refroidie Aura fini ses chants d'amour, J'irai i-evoir ma Normandie, C'est le pays qui m'a donné le jour.

Jamais langage poétique n'a eu plus de simplicité éloquente pour exprimer l'amour du pays natal.

L'amour au village a été aussi fort bien traité par notre chansonnier; nous pourrions donner plusieurs de ses petits tableaux campagnards où règne la plus douce émotion à côté de la plus grande vérité. 11 arrive à toucher par les moyens simples que lui inspire sa muse.

Nous citerons parmi ses chansons : Au diable les leçons ! les Discours inutiles, Miini Pinson, le Moulin perdu, Voilà comme je pense ; et parmi ses mélodies : Ma muselle, Ma prison, sans compter ses romances : le Départ, le Poète mourant, le Retour au bois, les Souvenirs d'enfance, les Amoureux, etc. Puis, dans un ordre plus accentué: .4 la frontière! Jean le Postillon, Après la bataille, les Deux frères savoyards, le Marchand de chansons, Je veux être soldat, la Noce à mon frère André, leDoigi coupé, Mon petit Pierre, etc.

Mais ce qui, selon nous, prime toutes ces productions charmantes, pleines de sensibilité et d'amour, c'est la Lisette de Déranger.

Cette bonne Lisette, vieillie par les ans, est revenue au village, rapportant dans son cœur d'ineffables souvenirs. Elle réunit chez elle, à la veillée, les jeunes garçons et les jeunes filles, et leur fait un tableau touchant du bonheur de sa vie passée.

Il est plus simple, je crois, de citer l'œuvre, que de vouloir la raconter, elle ne perdra pas ainsi le charme de la tendresse et la douce poésie qui font oublier, en l'écoutant, les rides et les cheveux grisonnants de cette femme bien-aimée, si aimante et si fiére de son amour.

Inutile de dire que cette chanson a été dédiée à Béranger.

Enfants, c'est moi qui suis Lisette,

La Lisette du chansonnier, Dont vous chantez plus d'une chansonnette. Matin cl soir, sous le vieux marronnier. Ce chansonnier, dont le pays s'honore, Oui, mes enfants, m'aima d'un tendre amour? Son souvenir m'enorgueiUit encore, Et charmera jusqu'à mon dernier jour. (Bis.)

Si vous saviez, enfants.

Quand j'étais jeune fille, Comme j'étais gentille!

Je parle de longtemps :

Teint frais, regard qui brille, Sourire aux blanches dents, Alors, ô, mes enfants I (Bis.) Grisette de quinze ans, Ah ! que j''étais gentille !

Vous parlerai-je de sa gloire?

Son nom, des rois causait l'effroi.

Dans ses chansons se trouve son histoire ;

Le monde, enfants, la connaît mieux que moi. Ce que je sais, moi, c'est qu'il fut sincère, Bon, généreux, ange consolateur ; Oui, c'est assez de bonheur, sur la terre. Qu'un peu d'amour d'un aussi noble cœur.

Si vous saviez, enfants, etc.

Lui, qui d'un beau ciel et d'ombrage.

Avait besoin pour ses chansons, Fidèle au peuple, il vengea ses outrages, Et respira l'air impur des prisons.

Des insensés qu'aveuglait leur puissance. Juraient alors d'étoulfer ses accents ; Mais dans les fers, son luth chantait la France, La liberté, Lisette et le printemps.

Si vous saviez, enfants, etc.

Un jour, enfants, dans ce village.

Un marchand d'images passant.

Me proposa (Dieu l'envoyait, je gage ! ) De Béranger un portrait ressemblant.

J'aurais donné jusqu'à mes tourlellcs !

Ces traits chéris, je les vois tous les jours. Hier encore, de pervenches nouvelles, De frais lilas, j'ai fleuri mes amours, Hier encore, j'ai fleuri mes amours.

Si vous saviez, enfants, etc.

Ces couplets sont accompagnés d'une délicieuse musique qui en double les beaux sentiments. La Lisette de Béranger ne peut être appréciée à sa valeur, sans être chantée. L'auteur eut le bonheur d'avoir pour interprète mademoiselle Déjazet. Cette actrice célèbre faisait de cette chanson, avec son délicat talent, une scène villageoise des plus émo-

CHANSONNIEKS CONTEMPORAINS — • 1848-1889 355

tionnantes et des plus réalistes. Au théâtre des Variétés, elle en faisait un intermède, qui, à lui seul, attirait la foule.

Aussi, que de bravos frénétiques accueillirent, pendant de nombreuses soirées, les noms de Déranger, de Bérat et de Déjazet !

Le mérite du chansonnier Frédéric Bérat, c'est qu'il est lui, il n'imite personne. Sa manière de faire, le choix de ses compositions, ne dérivent d'aucun devancier. Il était né poète et musicien; eh bien, il a fait ses vers et sa musique, d'après sa propre insi3iration, sans s'inspirer d'aucun maître, voilà pourquoi il est vraiment original. — Il mourut à Paris, en 1855.

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