CHARLES VINCENT
Charles-Hubert, Vincent est né, le 15 avril 1828, à Fontainebleau. Il quitta les bancs de l'école à treize ans pour devenir saute-ruisseau chez un notaire. Puis il vint à Paris, où il fut d'abord ouvrier tapissier, puis commis voyageur et ensuite journaliste.
En 1848, il acclama la Révolution de li'évrier avec tout son cœur de vingt ans, plein d'un amour dévoué pour la France. Ses premières chansons républicaines furent publiées en 1849, avec une préface patriotique de Auguste Luchet, sous le titre de : Album révolutionnaire.
En tête de l'ouvrage est une petite dédicace au
356 CHANSONS ET CHANSONMEItS
citoyen Auguste Luchet, par l'auteur; nous allons la reproduire pour donner une idée de l'exaltation des esprits de vingt ans h cette époque. — « A vous, » cher citoyen, à vous les premières productions » d'une âme jeune et passionnée pour la sublime » Révolution de Février; elle m'a valu l'amitié » d'un cœur grand et pur. Puisse cette révolution » ne pas être étouffée sous les réactions impies » qui surgissent de tous les points de l'Europe, » puisse-t-elle sortir triomphante des pièges hypo- » crites que lui tendent de vils intrigants, exploi- » tant les uns des souvenirs glorieux, les autres, » et ce sont les plus hideux, la misère populaire, » triste résultat des largesses corruptrices de notre » dernière royauté.
» Puisse-t-elle enfin porier à tous les peuples » cette sainte Liberté pour laquelle, à votre » exemple, je veux consacrer tous les jours de ma » vie. »
Et Auguste Luchet, dans une longue préface, lui répond en fier républicain ardent et convaincu. — Nous n'en citerons que trois lignes, pour prouver que ces deux hommes étaient bien nés pour s'entendre. — « La République vivra, lui dit-il, soyez-en sûr ! car la France a mis toute sa fécondité en elle, et la nature, fée bienfaisante, a tendrement souri à ses bégaiements ineffables. »
Ces deux hommes, que le culte de la patrie avait fait se rencontrer pour la première fois, au pied d'un arbre de la liberté, restèrent fidèles à l'amitié qui les avait rapprochés, jusqu'à la mort. Et ce fut Vincent qui pleura le premier sur la tombe de Luchet.
Voici en quelles circonstances ils s'étaient connus : les événements de Février avaient fait nommer Auguste Luchet gouverneur du palais de Fontainebleau, et un jour qu'il présidait à la plantation d'un magnifique peuplier en l'honneur de la liberté, sur la place de la ville, il vit accourir à lui un jeune chansonnier qui célébra la République en strophes sonores et vigoureuses, c'était Charles Vincent.
La première . chanson patriotique de V Album révolutionnaire est dédiée à Auguste Luchet, elle a pour titre : la Liberté, et la musique est de Paul Martela.
Dignes enfants d'une noble patrie,
Levez vos fronts avec orgueil :
La liberté, longtemps ensevelie, A tout jamais a brisé son cercueil ?
IJrùlant la pourpre mensongèx*e,
Brûlant le trône corrupteur,
Voyez son flambeau rédempteur Servir de phare aux peuples de la terre. 0 liberté, nos jours te sont offerts : Plutôt mourir que reprendre des fers !
D'elle viendront ces jours en espérance,
Nous verrons les peuples unis, Se modelant sur notre belle France, Régis, sans rois, par les lois du pays ;
L'esclave, endormi sur ses chaînes,
S'éveillera plein de fierté.
Car le sang de la liberté Circulera bouillonnant dans ses veines.
0 liberté, nos jours te sont offerts : Plutôt mourir que reprendre des fers !
La liberté n'est pas une chimère,
Rêve de cerveaux embrasés.
La liberté fécondera la terre, Et les tyi'ans tomberont écrasés !
Le despotisme les élève,
Demain il les renversera ;
Demain sur leur trône on verra Le droit de tous chasser le droit du glaive'. 0 liberté, nos jours te sont offerts : Plutôt mourir que reprendre des fers !
Dans son palais chaque trône chancelle,
Les tyrans pâlissent d'effroi, La République, un jour universelle, Aura soufflé sur notre dernier roi !
Alors, connaissant sa puissance.
Le peuple à son tour choisii-a,
Le peuple vertueux deviendi*a Gardien chéri de son indépendance.
0 liberté, nos jours te sont offerts : Plutôt mourir que reprendre des fers!
Cette chanson porte la date du 8 juillet 1848.
Depuis, le jour des Barricades, Charles Vincent suit au jour le jour la politique militante. Il chante: Robert Blum (le glorieux martyr, comme dit Pierre Dupont), Louis Blanc, Ledru-Iiollin, V Amnistie, la Pologne, la Propriété, etc., etc., et après avoir marqué toutes les étapes de la réaction, il termine son volume par une chanson intitulée : Attendons, dédiée à la Montagne, nom que portait alors l'extrême-gauche de la Chambre des représentants du peuple.
Air: Chant des ouvriers. (Pierre Dupont.) CHOEUR
L'arme au bras, frères, attendons!
La Montagne fait sentinelle!
Si la Liberté nous appelle,
Marchons, marchons, marchons Pour vaincre ou mourir avec elle.
En Février, peuple vainqueur !
Tu t'endormais sous la louange :
Mais maintenant qu'on n'a plus peur, On veut te traîner dans la fange.
La fange est le lit du puissant; De pourpre et d'or il la recouvre :
De nos faubourgs le noble sang Vaut bien le sang noble du Louvre.
L'arme au bras, etc.
Quand donc ces trafiqueurs d'argent Cesseront-ils d'exploiter l'homme?
Du travailleur intelligent Ils font une bête de somme!
L'argent n'a-t-il pas ses barons?
L'argent c'est le ver qui nous ronge ; Et pourtant, sur tous les blasons.
Février a passé l'éponge.
L'arme au bras, etc.
Trois fois le peuple en cinquante ans.
S'est levé pour briser ses chaînes.
Et dans ses sublimes élans Toujours il étouffa ses haines !
Avec mille projets menteurs, On sait désarmer sa colère;
Puis, on passe au cou des vainqueurs L'n nouveau collier de misère !
L'arme au bras, etc.
Le royalisme audacieux Du pays déjà se croit maître!
A ses discours fallacieux Nous avons reconnu le traître, Tous ses courtiers, vils histrions, Qui maintenant l'ont tant les braves, Demain, si nous nous montrions.
Iraient se cacher dans les caves.
L'arme au bi'as, etc., etc.
On voit que notre chansonnier était entré dans la vie en véritable citoyen révolutionnaire républicain ; disons tout de suite que Vincent est resté jusqu'à sa mort fidèle cà ses idées généreuses et libératrices.
Charles Vincent était un homme aux larges épaules et de taille au-dessus de la moyenne. 11 portait crânement un chapeau à la mousquetaire, avec la chevelure noire d'un Aramis, tombant eu boucles gracieuses derrière ses oreilles. Sous un nez droit, pointu et en l'air, il avait une moustache soyeuse, légèrement relevée vers le coin de la bouche. Une petite barbiche frisottée ornait son menton et donnait à sa physionomie un aspect original. Avec cela il avait le rire franc et la bonté au fond du cœur. Pour ses amis, il se souvenait toujours qu'il avait traversé des jours pénibles lorsqu'il avait eu à lutter contre la plus âpre misère.
Un jour qu'il n'avait pas un sou vaillaut, il rencontra rue Saint-IIouoré un de ses anciens cama-
rades de l'école supérieure de Fontainebleau. Vincent lui fit part de sa triste position et le lendemain il partait en voyage avec lui, en qualité de représentant de commerce. Pendant quatre années, il voyagea pour les tissus et la chaussure. Sa gaieté, sa tournure avenante et ses chansons qu'il chantait un peu partout, en faisaient le plus agréable des commis voyageurs.
Vers le commencement du second empire, il vint se fixer définitivement à Paris et entra au journal le Siècle, comme rédacteur littéraire. Il y resta deux ans, se contentant de maigres appointements. Ce fut alors que, pour subvenir aux exigences de la vie, il fonda V Innovateur ou Moniteur de la Cordonnerie^ journal spécial qui s'adressait à tous les cordonniers de France et d'Algérie. L'entreprise réussit. Charles Vincent s'adjoignit deux collaborateurs qu'il paya en chaussures.
« Je ne veux pas, disait-il en riant, qu'on puisse dire de mes rédacteurs que ce sont des va-nupieds. » — Il est bon de faire savoir qu'il ajoutait à ces chaussures une somme suffisante en argent.
En 1856 il publia, en collaboration avec Edouard Plouvier, les Refrains du Dimanche, recueil de cinquante chansons, illustré par Gustave Doré. La se trouvent le Fils du Soleil, Frère Jean, le Vin, Vidée, le Savetier, Jean-Blé-Mûr, etc., etc.
Jean-Blè-Mûr, qui obtint un très honorable succès, forma avec le Jean-Raisin, de Gustave Mathieu, et le Jean-Guêtré, de Pierre Dupont, un charmant triumvirat de chansons rustiques.
Voici un des couplets de Jean-Blé-Mûr :
Jean-Blé-Mùr, sous sa blonde écorce, Nous apporte le grain ; C'est la vie et la force. C'est le pain.
C'est grâce à lui que nos ancêtres, Sauvages, eri'ants ou pasteurs, Ont fixé leurs abris champêtres Et se sont faits cultivateurs.
Par Jean-Blé-Mùr alors tout change :
Pour garder son grain récolté, On construit la ferme et la grange.
Puis le hameau, puis la cité !
Charles Vincent, vers la fin du second empire, avait délaissé sa muse chansonnière ; mais l'année terrible arriva, ce 1870 funèbre et sanglant, et aussitôt son patriotisme lui dicta VInvasion, que mademoiselle Julia Hisson, artiste du grand Opéra, interpréta d'une façon magistrale.
Vers 1872, il entra au Caveau et commença par lui dire : Je suis républicain; les réactionnaires Protat, Olairville et Grange, prêtèrent l'oreille. Mais Vincent n'en afficha pas moins ses opinions libérales et humanitaires. En 1886, l'auteur de Jean-Blé-Mûr ^ devenu président, avait un projet : il rêvait d'apporter de nouvelles idées au Caveau, en engageant six membres de la Lice chansonnière à venir se grouper autour du verre de Panard ; mais les six membres choisis par ce président du Caveau progressiste n'accueillirent pas sa proposition avec enthousiasme et il renonça à son projet. La Lice chansonnière est plus riche en idées que le Caveau; elle chante la liberté, l'avenir; le Caveau admet difficilement la politique; il en est resté à
la chanson-goguette. II a ses dieux lares en respect et ses momies du siècle dernier en admiration. Il a pour drapeau le verre de Panard et pour oriflamme le grelot de Collé ; il fait l'effet d'un vieux sacristain royaliste jetant à droite et à gauche son eau bénite de cour. Roger de Beauvoir avait bien raison de dire que c'était un Caveau de famille.
Charles Vincent était un des trois membres destinés à la présidence du Caveau. Ses deux collègues étaient MM. Piesse et Bourdelin. Ce dernier étant président aujourd'hui a le droit de boire dans le verre de Panard toute l'année 1889.
Charles Vincent a publié, en 1882, ses meilleures chansons sous le titre de : Chansons, Mois et Toasts. Ce volume s'ouvre par la Chanson française, que l'auteur regardait comme son chef-d'œuvre. — Elle fut chantée avec grand succès par Lassalle, le sympathique artiste de l'Opéra.
En voici le premier couplet :
Je veux vous chanter aujourd'hui Ma plus belle maîtresse.
Celle qui me caresse Lorsqu'en moi le soleil a lui!
Comme elle est femme, Elle a dans l'âme De la tendresse, et surtout de la flamme ! Tous mes vœux sont réalisés Quand nous échangeons nos baisers Et que d'amour nos cœurs sont embrasés.
C'est toi, Chanson française !
Pour t' aimer à mon aise, Viens dans mes bras que ma lèvre te baise!
Charles Vincent, avant d'être président du Caveau, était une des illustrations du Bon boc/î. Cette Société artistique et chantante avait été fondée par le graveur Beliot, sous l'inspiration d'Etienne Carjat, et baptisée par Charles Vincent lui-même.
Il fit aux repas de cette réunion ses plus jolis couplets; ils sont tout à la joie et exubérants de gaieté; il se sentait, là, mieux chez lui qu'au Caveau. D'abord il y avait nombre d'artistes qu'on ne rencontre pas partout; et pour mériter les bravos, il savait se mettre à la hauteur de son auditoire. Il sera remplacé au Caveau; il ne le sera jamais au Bon bock.
Quand il était au Bon bock, ses vingt ans lui montaient au cerveau, et de sa voix vibrante il jetait au dessert les joyeuses notes de ses chansons; il semblait rajeunir. Au Caveau, pour se mettre au diapason de la Société, il était obligé de se vieillir, ce qui le gênait beaucoup pour ses fulgurantes inspirations.
Il est mort le 16 août 1888, dans sa propriété de Janvry, et il a été enterré à Paris.
Un soir, pendant un dîner, dans un élan de gaieté, il avait ainsi pastiché les vers si connus d'Alfred de Musset :
Mes chers amis, quand je mourrai Ne planiez pas au cimetière L'n saule au feuillage éploré.
C'est un arbuste de portière.
Sur ma tombe placez plutôt, Pour chasser toute humeur sévère, Un pot, mais un énorme pot, Du vin qui pétille en mon verre.
CHANSONNIERS CONTEMPORAINS — 18i8-1889 365
A-t-on mis cette épitaphe sur sa tombe? Je n'en sais rien ; mais à coup sûr, elle en vaut bien une autre, et tout le monde n'est pas chansonnier!