‹ Chansons et chansonniersChapitre 57 sur 68 · JULES JEANNIN · texte numérisé non relu

JULES JEANNIN

François-Jules Jeannin est né à Paris le 25 juin 1824. — C'est le gamin de Paris chansonnier. Il tourne bien le couplet, a de l'esprit et surtout de l'originalité. Signe particulier : il ne porte jamais de chapeau; sa luxuriante chevelure noire lui tient lieu de coiffure. Il a le crâne dur comme celui d'un bélier, il s'en fait un mérite. Et si vous le lui permettez, il casse des noyaux de pèche sur la table de marbre d'un café, en se servant de sa tête en guise de marteau. Avec cela, c'est un excellent homme, qui aime les chansonniers et la chanson à l'adoration.

Vers sa seizième année, il tenait, au théâtre Comte, passage Choiseul, aujourd'hui les Bouffes- Parisiens, l'emploi des jeunes comiques.

En 1844, il tira à la conscription, et amena un mauvais numéro. Le comité de VAssociation des artistes dramatiques, de laquelle il faisait partie, l'adressa à Carafa (l'auteur de Masaniello), directeur du Gymnase musical militaire. Le célèbre compositeur raccueillit avec bienveillance et l'admit dans la classe de hautbois. Elève pour le compte du 18* de ligne, après l'examen semestriel obliga-

toire^ il eut sa place marquée à l'état-major de ce régiment.

Devenu bibliothécaire du Gymnase musical, il obtint de son professeur Carafa la permission de continuer à jouer au théâtre Comle et de parfaire ses études instrumentales au Conservatoire de musique. Puis, son régiment, alors caserne au fort de Vincennes, l'ayant enfin réclamé, Jeannin quitta le Gymnase le 5 juillet 1848.

A quelque temps de là, le 18" fut envoyé au fort de l'Est, près Saiut-Denis, et sans négliger la musique, Jules Jeannin s'occupait de la chanson. Il était devenu le président de la société chantante : les Enfants de la Dulte, à Montmartre. Il siégeait en costume militaire et faisait entendre là ses plus joyeux refrains. Mais hélas ! il fut dénoncé au ministère de la guerre, qui en avisa son colonel. On lui supprima sa permission permanente de minuit mais il n'en continua pas moins d'honorer de sa présence diverses sociétés chantantes de la banlieue.

Un soir, il voulut rentrer au fort, mais il était trop tard, le pont-levis était dressé et il fut obligé de découcher. Voilà où ses malheurs commencèrent.

Le dimanche suivant, le colonel passant une revue dans les chambrées, s'arrêta devant notre chansonnier et lui dit : « Il parait que vous ne cessez pas d'assister à des réunions subversives... Vous trônez là en tenue, sur une estrade, avec un large ruban rouge en sautoir... Vous vous donnez un faux air de maréchal de France... Et vous beuglez dans vos bouges des chants agressifs contre le

gouvernement... Il paraît que vous avez publié une chanson sur Jésus dans un abominable recueil, intitulé : VAlmanach des opprimés?

— Mon colonel, hasarda Jeannin, chacun a ses opinions, vous-même...

Je n'ai pas d'opinion, je suis de la couleur de mon drapeau... »

Et le colonel se tournant vers le chef de musique, qui se trouvait parmi les officiers qui l'accompagnaient, dit : « Vous allez me le fourrer pour quatre jours au clou. »

C'est pourquoi le 19 septembre 1849, Jeannin, sur un ordre du ministère de la guerre, était incarcéré dans une casemate du fort de l'Est et de là transféré à la maison d'arrêt des conseils de guerre de la rue du Cherche-Midi, oii il fut mis au secret dans une cellule.

Au bout de huit jours, il fut, sans avoir comparu devant des juges, envoyé en Afrique.

En débarquant à Alger, il se présenta chez son nouveau colonel, d'Aurelles de Paladine.

— Ah! ah! c'est vous mon gaillard! Vous m'êtes annoncé comme un homme dangereux... Vous ne m'avez pourtant pas l'air bien féroce !

Jules Jeannin est un homme maigre et de petite taille. Quatre jours après son arrivée, on l'envoya rejoindre la musique des zouaves à Blidah. Il y demeura six mois, faisant partie d'un cercle philharmonique d'officiers et organisa plusieurs goguettes.

On voit qu'il avait toujours ses amours pour la chanson, mais cela ne le mettait pas en odeur de sainteté aux yeux de ses supérieurs.

Un jour, on lui signifia qu'il était envoyé à Aumale dans la fanfare. Arrivé là, le chef (un de ses collègues d'état-major) lui dit : Mon cher Jeannin, le colonel vient de m'avertir que si tu ne joues pas du piston dans vingt jours, il te fourrera dans une compagnie.

— Bigre ! fit Jeannin.

Quarante-huit heures après, notre zouave faisait assez proprement une quatrième partie de cornet : un, ta ta; un, ta ta; un, ta ta, etc.

Le cinquième jour, le chef de fanfare alla trouver d'Aurelles de Paladine.

— Mon colonel, l'homme que vous m'avez envoyé fait sa partie.

— N... de D... ! s'écria le colonel, faut-il qu'il ait du talent?

Jules Jeannin était ce qu'on appelle un bon en-" fant et savait se faire aimer de tous ses camarades. Etait-ce pour mieux propager et faire adopter ses idées socialistes et républicaines? Car à cette époque, il y avait un véritable courage à afficher des idées humanitaires ou libérales. Dans tous les cas, Jules Jeannin n'a jamais renié ses plus chères pensées.

Ce fut à deux lieues d'Aumale qu'il célébra, en compagnie de pas mal de copains, l'anniversaire du 14 juillet 1789. Ils firent, avec une masse d'ingrédients, un repas qui ressemblait beaucoup au thé de madame Gibou, mais le tout était joyeusement arrosé par la gaieté, les gaudrioles et les chansons patriotiques.

En apprenant le coup d'Etat, Jules Jeannin sentit le sang envahir son cœur, tout se révolta en lui

devant rinfamie et la lâcheté de Louis-Napoléon, qui n'avait pas rougi de violer les plus sacrés serments pour faire les massacres du boulevard Montmartre.

Aussi ne soyons pas étonné de voir devenir, peu de temps après le coup de force napoléonien, Jules Jeannin président d'une société secrète dans l'armée d'x\frique ; il fut dénoncé et isolé dans un blockhaus. Il était sur le point d'être envoyé au Sénégal comme trompette dans un corps de spahis, lorsqu'eut lieu l'expédition de la petite Kabylie dans rOued-Sahel.

II lui fut alors offert de rester à Aumale ; mais, llairant un piège, il répondit: « J'ai été envoyé aux zouaves, je suivrai la fortune des zouaves. »

Il fît toute la campagne, et bientôt, le temps de son service étant terminé, il reçut son congé définitif. Le 1" janvier 1852, il débarquait à Marseille, qu'il quittait aussitôt pour revoir son Paris bienaimé.

Après être redevenu pendant quelques années artiste dramatique, il se maria en 1857 et abandonna le théâtre pour entrer comme panacheur dans une fabrique de feuillages artificiels, où il resta vingt-sept ans.

Dans toutes les situations diverses de son existence, Jules Jeannin ne perdit pas de vue un instant la chanson. Il rima toujours : en prison, dans la rue, dans le désert, sur le Djurjura, chez les Beni-Mansour et au milieu de ses bons amis des faubourgs de la capitale.

Occupons-nous maintenant de l'œuvre de ce chansonnier dont nous venons d'esquisser la vie.

Voici trois couplets de la chanson qu'il avait faite sur Jésus et qui le fit envoyer au clou par son peu lyrique colonel. Elle parut dans l'Almanach des opprimés, en 1850.

Dix huit cents ans sur le monde ont passé, Depuis qu'un homme aux doctrines sublimes Sur une croix laissa son corps glacé.

Pour expier nos ei'reurs et nos crimes. Quand, de nouveau, nous plions les genoux Devant les dieux qu'il fustigea naguère, De son tombeau, surgissant sur la terre, Ah ! si Jésus, revenait parmi nous !

Que dirait-il en voyant au saint lieu En bonnet d'or le vice et la sottise, Et, sans pudeur, les minisires de Dieu D'un saint pardon faire une marchandise? Comme autrefois s'armant d'un beau courroux, Nous le veri'ions, nous dictant son exemple. Chasser encore les vils marchands du Temple, • Ah ! si Jésus revenait parmi nous !

En Jésus-Christ la pauvre Humilité Ne revêtait qu'une robe de bure, Mais de nos jours un pontife éhonlé S'offre à nos yeux courbé sous la dorure. Sur son chemin, manants, écartez-vous :

Il n'aime pas l'odeur de vos guenilles. Place au... mangeur du pain de cent familles! Ah 1 si Jésus revenait parmi nous !

Etc., etc.

Jules Jeannin fit peu de chansons sérieuses, son esprit le porta plutôt h la gaudriole et à la farce. Hôte assidu des nombreuses goguettes de Paris et

de la banlieue, il se laissa aller au gros flonflon et au gros rire. Oh! ce dernier genre lui appartient bien et il y excelle.

Il fut reçu membre de la Lice chansonnière, en 1864. Il en fut nommé maître des chants en 1867, et y remplit cette fonction pendant dix-sept années. Il est à présent membre honoraire de cette Société lyrique.

Il y a donc aujourd'hui vingt-cinq ans qu'il entrait à la Lice; il y débuta par les quatre chansons suivantes : Quand fêtais moutard, A qui le tour? Pourquoi? le Chagrin de ma voisine, qui affirmèrent tout de suite son genre drolatique, populaire et de bas-comique.

Virgile trouvait des perles dans le fumier d'Ennius, eh bien, nous, nous trouvons une chanson charmante : le Chagrin de ma voisine, dans le bagage littéraire de Jeannin. C'est un petit chefd'œuvre de gaieté, de vérité et de naturalisme.

Air : J'ai vu le Parnasse des Dames.

Près du Parnasse où je rumine Mille chefs-d'œuvre... méconnus, Demeure la triste Ernestine, Veuve depuis un mois au plus, Supprimant de joyeux vacarmes Auxquels j'étais naguère enclin, Je me dis respectons ses larmes :

Ma voisine a tant de chagrin.

Enfin je hasarde dimanche Daller la consoler un peu, Naïvement elle s'épanche Et de ses maux me fait l'aveu,

Dans un long récit, où se broie Son cœur pris de regrets sans fin, Par mégarde elle me tutoie :

Ma voisine a tant de chagrin!

Voyons, dis je à l'infortunée, A Bagnolet si nous grimpions?...

C'est le doux moment de l'année Où folâtrent les hannetons.

Se fourvoyant dans cette alerte, Avec un schall jaune serin Elle met une robe verte :

Ma voisine a tant de chagrin!

11 faut bien manger quelque chose :

Je l'emmène au lac Saint-Fargeau.

« C'est » me disait autrefois Rose, « Un des bons endroits pour le veau. » Installés sous d'ombreuses treilles.

Nous faisons un léger festin Arrosé de quatre bouteilles :

Ma voisine a tant de chagrin!

Son dernier verre d'anisette Qu'elle éponge avec un biscuit, A, je pense, de la pauvrette Dérangé quelque peu lesprit...

Constatant qu'elle s'émancipe, Je la vois qui, d'un air mutin.

S'essaie à culotter ma pipe :

Ma voisine a tant de chagrin!

Dans ses sentiers, pleins de mystère, Bagnolet me semble charmant...

Mais ma compagne à se distraire Ne parvient que péniblement ; Cependant près de la Courtilie,

Cédant à l'attrait du crincrin, Elle risque un petit quadrille :

Ma voisine a tant de chagrin !

Minuit. Nous rentrons. Pauvre femme!

Son désespoir n'est pas d'emprunt.

Hélas ! la voilà qui se pâme Et me prend pour le cher défunt!...

Dans son cœur qu'il tenait de place !

Ah! comme elle l'aimait!... Enfin, Depuis ce jour je le remplace :

Ma voisine a tant de chagrin !

Jules Jeannin interprète très bien ses chansons, il les dit avec esprit plutôt qu'il ne les chante. Nous citerons encore parmi ses succès : Uiie drôle d'histoire^ Bienheureux d'en êtr quitte commua, Allez donc vous y frotter. Si ça dépendait qued'moi, Tentations, Lamentations d'un Bec-salé, Mes hannetons. Ça n'me tente pas, le Passage du Désir, la Tribu des gueux, Un poil dans la main, N^y a rien d^perdu, etc., etc.

Jules Jeannin est sans contredit un poète original. Pour s'en rendre bien compte, il suffit de lire le charmant petit volume, intitulé : Chansons et Gaudrioles, que notre chansonnier vient de faire paraître avec une préface de M. Ernest Chebroux (1). On y verra qu'il a beaucoup d'idées biscornues, singulières, bouffonnes, invraisemblables, et excentriques ; mais qu'il sait les mettre au point et les rendre avec talent pour les faire figurer dans le cadre qu'il leur apporte.

(1) Louis Labbé, éditeur.

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