‹ Chansons et chansonniersChapitre 58 sur 68 · EUGÈNE BAILLET · texte numérisé non relu

EUGÈNE BAILLET

Eugène Baillet est issu d'une famille d'artisans de la capitale. Il est né le 20 octobre 1829. Il ne reçut pas grande instruction, car il n'alla que de six à douze ans sur les bancs de l'école. Puis, on le fit apprenti bijoutier, et, vers sa seizième année, il devint un véritable ouvrier, actif, habile et intelligent. Mais le travail de l'argent et de l'or ne détournèrent pas ses idées de la chanson, il avait en lui une réelle vocation, celle de chansonnier, et, malgré la force des choses, il le fut el l'est toujours. Il connaît toutes les goguettes, et autres sociétés chantantes de Paris et de la banlieue. Il a chanté en compagnie de Charles Gilles, Colmance, Gustave Leroy, Alexis Dalès et Loynel dans les réunions qui tenaient haut et ferme le drapeau de la chanson, vers les dernières années du règne de Louis-Philippe. En ce temps-là on montait encore, le dimanche, à la barrière, et avec un rayon de soleil, un verre plein et une chanson, on s'amusait.

Ce ne fut qu'à la révolution de Février, qu'il lit réellement acte de chansonnier véritable; nous avons dit plus haut la part qu'il prit au soulèvement populaire de 1848.

Quand l'agitation de la rue fut un peu apaisée, un de ses biographes, M. Lecomte, nous dit qu'en mars 1848, Baillet entra dans les Ateliers nationaux. « Il y devint délégué central, c'est-à-dire chargé de pourvoir aux besoins de quatre brigades ou deux cent vingt-quatre hommes. Ce titre faillit

lui coûter cher. — Le 23 juin, il était allé à cinq heures du matin, comme d'habitude, chercher des bons de pain aux bureaux de l'administration, situés au parc Monceau. Quand il revint, des barricades s'ébauchaient dans divers quartiers. Pour se faciliter un passage, Baillet imagina d'arborer son ruban officiel de délégué. Kue du Sentier, cet insigne produisit un mauvais effet sur les gardes nationaux de l'ordre; Baillet fut arrêté, fouillé, et comme on trouva sur lui des bons de pain pour huit cents livres, il fut traité de meneur, d'insurgé et menacé de la fusillade. On le conduisit cependant chez le plus proche commissaire de police qui, beaucoup plus calme, procéda à l'interrogatoire du prisonnier. Celui-ci exposa que deux cents malheureux, réunis au passage Sainte- Avoie, attendaient son retour pour dîner. »

— Je vous crois, monsieur Baillet, lui dit le commissaire, car je vous connais pour vous avoir vu dans les sociétés chantantes. Otez votre ruban, mettez votre képi dans votre poche, coiffez-vous de cette casquette et partez vite. »

« Eugène Baillet ne se le fit pas répéter et partit en bénissant la chanson qui venait de lui sauver la vie. »

Il avait donc été tiré d'un mauvais pas par sa muse bien-aimée ! Aussi, depuis ce jour, en fut-il plus amoureux que jamais.

Quelques mois plus tard, il publia dans la Ruche populaire, une chanson que lui dicta son cœur : Grâce pour les vaincus; ce cri poétique était dédié au général Oavaignac. — Béranger, qui lisait ce recueil pu])lié par des ouvriers, vou-

lut qu'on lui présentât Baillet. Notre grand chansonnier l'accueillit avec bienveillance et le complimenta sur son œuvre. Inutile de dire que l'humble auteur en fut vivement touché, et qu'il en conserva un profond souvenir.

En 1853, Eugène Baillet réunit ses couplets en volume, et les publia sous le titre de : Pleurs et sourires. L'édition s'enleva rapidement et reparut trois ans plus tard, considérablement augmentée, avec un titre nouveau : La Muse de Vatelier. Les goguettes et les ateliers s'en emparèrent, et rendirent bientôt ses refrains populaires. A compter de cette époque, Baillet prenait place dans la pléiade des chansonniers à succès.

Vers 1857, Baillet crut que la photographie le conduirait plus tôt à la fortune que la bijouterie Il se fit photographe. Et pendant une dizaine d'années, avec son appareil à portraits, il parcourut la province. Il portait aussi avec lui une bonne humeur et une franche gaieté. Il chantait partout, après sa journée de travail, ses couplets anciens et nouveaux, à ceux qui l'hébergeaient et à ceux qui l'honoraient de leur amitié ou de leur clientèle. C'était un joyeux compagnon qui n'engendrait pas la mélancolie et avec qui on était heureux de trin quer pour porter un fraternel toast à la chanson. Si bien que, vers 1867, il revint à Paris avec un bagage littéraire assez considérable, qu'il publia sous le titre de : Chansons d'hier et d'aujourd'hui.

Dans ce volume, nous trouvons une de ses meilleures inspirations : La Religieuse.

J'allais aux champs admirer la nature, Et rendre hommage à son divin auteur;

Mes chapelets pendaient à ma ceinture, Et j'en pressais les grains avec ferveur. Conquise à Dieu par des forces nouvelles, Son amour seul rendait mon cœur jaloux ; Quand j'entendis des voix jeunes et belles Qui murmuraient des mots jeunes et doux.

Je les ai vus causer ensemble.

Les amoureux!

Et j'ai dit dans mon cœur qui tremble :

Qu'ils sont heureux!

La jeune fille avait vingt ans à peine, Son bien-aimé n'en paraissait pas plus ; Leurs regards purs semblaient vierges de peine Et rayonnaient comme ceux des élus.

Comme ils couraient dans l'herbe verte et haute ! Comme ils riaient en se parlant tout bas. Comme avec joie ils savouraient leur faute! Puisque l'amour est une faute, hélas !

Je les ai vus jouer ensemble.

Les amoureux !

Et j'ai dit dans mon cœur qui tremble :

Qu'ils sont heureux !

Leurs vêtements d'un gracieux modèle, Dont mes regards admiraient les contours, M'ont rappelé que ma taille était belle,- Et j'ai trouvé mes chapelets bien lourds. Puis, tout à coup, ma pensée et mon âme Ont tressailli... La vie entrait en moi ; D'un feu nouveau je ressentais la flamme, Et quand mon cœur se demandait pourquoi ?

Je les ai vus partir ensemble.

Les amoureux !

Et j'ai dit dans mon cœur qui tremble :

Qu'ils sont heureux !

Depuis ce temps, je n'ai plus rêvé d'anges ;

L'amour de Dieu, sans me quitter un jour,

A laissé place à des rêves étranges

Qui m'ont parlé d'un autre et tendre amour.

Oh ! quel bonheur ! qu'elle doit être fîère.

Celle qui peut endormit- sur son cœur

Un bel enfant qui l'appelle : ma mère !

Tous les bonheurs sont faux sans ce bonheur.

Je crois toujours les voir ensemble,

Les amoureux !

Et je dis dans mon cœur qui tremble :

Qu'ils sont heureux!

Cette ( hanson prouve qu'à vingt ans il faut les amours humaines aux battements du coeur, et qu'il faut laisser aux âmes vieillies par la désillusion ou le malheur, les amours divines; elles seules alors, si elles ne donnent point le bonheur, peuvent du moins donner une consolation. Les malheureux croient plutôt aux bienfaits du ciel que ceux qui n'ont jamais souffert.

Sous le titre de Chansons et petits poèmes, Eugène Baillet a réuni, en 1885, ses dernières productions littéraires. Nous citerons de ce recueil : le Tisserand-poèle de lÀzy (hommage à Magu), Ma voisine, les Roses prisonnières, le Conducteur de diligences, le Photographe voyageur, le Bon sens d'un paysan, un Lundi de printemps, un Voyage un peu lovg; ces chansons montrent le talent du chansonnier avec toutes ses facettes. Eugène Baillet a fait l'Histoire des sociétés chantantes, dites Goguettes ; nous attendons rapi)arition de ce volume qui ne peut manquer d'avoir un grand succès parmi les amis du couplet.

Eugène Baillet a fait encore, une A7ithologie de la chanson depuis le dix-huitième siècle jusqu à nos jours. Nous ne doutons pas que ce travail ne soit très bien fait, mais jusqu'à présent nous n'avons pu en prendre connaissance. Nous désirerions vivement le connaître, car ce livre est un livre utile.

Eugène Baillet est membre titulaire de la Lice chansonnière. — Il a été président de cette société chantante en 1880. La présidence ne dure qu'une année, et le président sortant n'est rééligible qu'à un an d'intervalle. C'est une façon de faire passer le pouvoir dans le plus de mains possibles. La Lice est démocratique.

J. -B. CliÉMENT

J.-B. Clément est un des poètes chansonniers pour lequel nous avons la plus vive sympathie, parce qu'il a du talent d'abord et parce que c'est un honnête homme ensuite. Il a été un des principaux personnages de la Commune en 1871, et c'est une raison pour lui savoir gré de son honnêteté. Car il est une chose assez répandue, c'est que tous les communards sont des canailles, quand ils ne sont pas des voleurs. Eh bien, non, ce n'est pas vrai. On peut avoir des idées politiques exagérées, étranges, impossibles, si vous le voulez, mais ça n'est point un motif pour ne point avoir un cœur honnête.

Un jour qu'un autre de nos chansonniers causait avec J.-B. Clément de la Commune, celui-ci lui dit avec un triste sourire : On dit que les Communeux ont emporté des sommes folles à l'étranger? Quelle erreur, mon Dieu! Pour toute fortune, moi, en arrivant à Londres, j'avais onze francs dans ma poche. Et beaucoup de mes camarades étaient logés à la même enseigne ! »

J.-B. Clément est revenu de l'exil avec toutes les idées qu'il avait en quittant la France, et, à ce sujet, nous citerons quelques lignes de la préface de son volume de chansons.

« Il n'est pas possible que l'homme qui pense un peu puisse rester indifférent à des événements qui bouleversent une époque et qu'il n'en tire pas quelque enseignement salutaire. ,

« Les événements de 1871, la lutte héroïque que les combattants de la Commune soutinrent contre les armées versaillaises, les grands principes qui étaient en cause, les massacres de la Semaine sanglante, l'implacable vengeance des vainqueurs contribuèrent bien plus encore que tous les traités d'économie politique et sociale et que toutes les théories des philosophes à me conlirmer dans cette idée qu'il n'y avait plus de réconciliation possible entre les vainqueurs et les vaincus, et qu'il fallait, par tous les moyens, par les journaux, par les livres, parles brociiures, par la parole, par les chansons, forcer le peuple à voir sa misère, à s'occuper de ses intérêts et ù hâter ainsi l'heure de la solution du grand problème social.

« Aussi, réfugié en Angleterre, songeant à notre défaite, à ces combats sanglants de jour et de

nuit, aux trente et quelques mille communeux massacrés, à mes amis, les uns fusillés, les autres ■ en Nouvelle-Calédonie, je ne me sentis plus la patience d'aligner des couplets insignifiants...

« Je voulus mettre la chanson, qui est un moyen de propagande des plus efficaces, au service de la cause des vaincus. Et c'est à cela que je me suis surtout appliqué depuis. »

Dans cet ordre d'idées, nous citerons de J.-B. Clément, les chansons : les Tr al ne-misère, la Machine, Comme je suis fatigué! Ne plaignons plus les gueux, L'eau va toujours à la rivière et Paysan! paysan!

Notre poète-chansonnier a donc pris pour objectif de ses chansons, la misère comme Ta fait, du reste, Eugène Pottier, dont le nom sera immortel parmi le peuple intelligent et travailleur.

Ces deux chansonniers se sont donné là une noble mission ; mais pour que le peuple les comprenne, il faut qu'il raisonne, et, pour raisonner avec bon sens il faut l'instruction ; et malheureusement, on ne peut pas encore dire aujourd'hui, tout le monde sait lire. Hélas! non.

Citons donc une chanson révolutionnaire intitulée : les Traîne-misère ; elle est datée de Londres 1874 et dédiée à la grande famille ouvrière.

Les gens qui traînent la misère Sont doux comme de vrais agneaux ; Ils sont parqués sur cette terre Et menés comme des troupeaux ; Et tout ça chante, et tout ça danse Pour se donner de l'espérance.

Pourtant les gens à pâle mine Ont bon courage et bonnes dents, Grand appétit, grande poitrine, Mais rien à se mettre dedans, Et tout ça jeûne, et tout ça danse Pour se venger de l'abstinence!

Pourtant ces pauvres ti-aîne-guètrcs Sont nombreux comme les fourmis ; Ils poui-raient bien être les maîtres, Et ce sont eux les plus soumis.

Et tout ça trime, et tout ça danse Pour s'engourdir dans l'indolence !

Ils n'ont même pas une pierre, Pas un centime à protéger!

Jls n'ont pour eux que la misère Et leurs deux yeux pour en pleurer, Et tout ça court, et tout ça danse Pour un beau jour sauver la France!

De grand matin à la nuit noire Ça travaille des quarante ans ; A l'hôpital finit Thistoire Et c'est au tour de leurs enfants.

Et tout ça souffre, et tout ça danse En attendant la Providence !

En avant deux! ô vous qu'on nomme Chair-à-canon et sac-à-vin, Va-nu-pieds et bêtes de somme.

Traîne-misère et meurt-de faim.

En avant deux, et ([ue tout danse Pour éfiuilihrer la balance 1

A propos do cette chanson, nous donnerons quelfiues lignes de M. Charles Bigot, sur la ma-

nière de voir de M. J.-B. Clément. — « M. Clément, dit-il, constate qu'ici-bas la justice sociale n'existe pas; que certains ont beaucoup et les autres pas assez. Il retourne le refrain de Déranger et dit : « Eh bien 1 non, les gueux ne sont pas les heureux; les gueux sont les malheureux. » La découverte n'est pas nouvelle, et il part de là pour dire aux misérables : « Jetez-vous sur ceux qui possèdent; dépouillez-les et reprenez votre bien. »

« C'est la conclusion qui ne vaut rien, pas plus au point de vue de l'économie politique qu'au point de vue de la paix sociale. Quand on aurait fait — si la chose se pouvait faire — le grand branle-bas dont parle M. Clément, aurait-on pour cela trouvé le moyen de. donner dix mille livres de rente à tous les citoyens et fait que la Bourgogne et le Bordelais produisent assez de bon vin pour que l'humanité tout entière en ait à sa soif? Non, n'est-ce pas? La lutte recommencerait donc le lendemain absolument comme la veille. »

« Ne rêvons donc pas d'une justice absolue à laquelle s'opposent non pas les lois sociales qu'on accuse sans cesse, mais ces lois inexorables de la nature contre lesquelles nous ne pouvons rien. Travaillons à augmenter la richesse générale, fort accrue déjà depuis cent ans seulement; diminuons la misère un peu et chaque jour. Voilà le vrai progrès, qui peut s'accomplir, non pas par des révolutions violentes, mais par la paix et la concorde. Voilà l'œuvre bienfaisante. »

M. J.-B. Clément est aussi fort connu par ses

chansons rustiques , pastorales et villageoises, dont les principaux compositeurs de musique ont fait les airs. Nous mentionnerons par exemple : Que la terre a de bonnes choses ! Bonjour à la meunière, le Temps des cerises. Fournaise, Chagrins d'ttinour, la Ronde du printemps, Fanchette, le Moulin noir, etc.

Parmi les musiciens qui ont collaboré aux chansons de J.-B. Clément, nous citerons : Paul Henrion, Darcier, Emile Bouillon, Marcel Legay, Renard, A. Ollivier, V. BouUard, V. Parizot, etc. Ces noms accusent un grand nombre de succès, car ce sont les plus réputés.

J.-B. Clément est un homme très bon, très affable et bon citoyen. Nous ne pouvons pas dire s'il fait partie de la Lice chansonnière ou du Caveau; en tout cas, nous ne l'avons jamais rencontré aux banquets de ces sociétés chantantes.

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