PIRON
Piron est plus en renom que ses amis aujour. d'hui, par le chef-d'œuvre dramatique dont il est l'auteur : La Métromanie. Quant à ses chansons, on les suppose Lien plus erotiques ou grivoises qu'elles ne le sont réellement. En conscience, le spirituel Piron vaut mieux que sa réputation.
Qu'on en juge par sa chanson :
LES FAUX l'AS
Air : Le prrrùl ilc.^ i,iarc/iaud.s.
Peu de chose arrête le cours De la fortune et des amours ; Dans l'une et dans l'autre carrière^ Après mille et mille embarras, Souvent l'on n'a qu'un pas à faire.
Par malheur on fait un faux pas.
Un berger, qui courait gaîment.
Du triomphe vit le moment; Tout près d'atteindre sa bergère, Il étendait déjà les bras ; Il n'avait plus qu'un pas à faire, Par malheur il fit un faux pas.
Une simple et jeune beauté
Ne fuyait que par vanité;
Son berger n'y comptait plus guère;
De la poursuivre il était las;
Elle n'avait qu'un pas à faire.
Exprès elle fît un faux pas.
Une prude approchait du temps Qui fait taire les médisants.
Son honneur, antique et sévère, Nous regardait du haut en bas ; Il n'avait plus qu'un pas à faire, Par malheur il fit un faux pas.
Un trafiquant, dans son état, Sur l'honneur était délicat ; Les autres faisaient leurs affaires, Lui seul ne s'enrichissait pas; A l'exemple de ses confrères.
Par bonheur il fit un faux pas.
Dans le cirque des beaux esprits, Plus d'un coureur manque le prix ; D'un parterre en vain on l'espère.
Même après bien des brouhahas.
Si, n'ayant plus qu'un pas à faire.
Par malheur on fait un faux pas.
Nous engageons nos poètes décadents et naturalistes à égaler ces simples strophes dans leurs élucubrations si pleines de modernité et de fantaisie... dont ils sont si fiers!
Il court sur Piron une foule d'histoires, que les faiseurs d'anecdotes ont mis sous son nom ; mais il n'était pas l'homme graveleux, impudique et obscène que nous le représentent certains ana, dont l'authenticité est des plus douteuses. Il n'y a qu'à lire ses œuvres complètes pour réhabiliter sa mémoire. Il avait de l'esprit et du talent. Et même, du temps de sa vie, il souffrait beaucoup de cette réputation de poète ordurier que ses connaissances et amis lui avaient faite... sans le vouloir.
Il fut élu académicien en 1753; mais le roi refusa son agrément, à cause d'une ode licencieuse qu'il avait composée dans sa jeunesse, et
l'élection devint nulle. Aujourd'hui, cette ode est oubliée, et on ne voit plus que les œuvres sérieuses de son auteur.
Alexis Piron était né à Dijon en 1689 et mourut en 1773.