‹ Chansons et chansonniersChapitre 60 sur 68 · LA CANAILLE · texte numérisé non relu

LA CANAILLE

Dans la vieille cité française Existe une race de fer, Dont l'âme comme une fournaise A de son feu bronzé la chair.

Tous SCS fils naissent sur la paille, Pour palais, ils n'ont qu'un taudis.

C'est la canaille !

Eh bien ! j'en suis !

Ce n'est pas le pilier du bagne ; C'est riionnèlc homme dont la main, Par la plume ouïe marteau gagne, En suant, son morceau de pain.

C'est le père, enfin, qui travaille Les jours et quel<iuefois les nuits.

C'est la canaille !

Eh bienl j'en suis I

C'est Tartiste, c'est le bohème Qui, sans souper, rime rêveur Un sonnet à celle qu'il aime, Trompant l'estomac par le cœur.

C'est à crédit qu'il fait ripaille, Qu'il loge et qu'il a des habits.

C'est la canaille !

Eh bien ! j'en suis !

C'est l'homme à la face terreuse, Au corps maigre, à l'œil de hibou, Au bras de fer, à main nerveuse Qui, sortant d'on ne sait pas où.

Toujours avec esprit vous raille, Se riant de votre mépris.

C'est la canaille !

Eh bien ! j''en suis !

C'est Kenfant que la destinée Force à jeter ses haillons.

Quand sonne sa vingtième année, Pour entrer dans nos bataillons.

Chair à canon de la bataille, Toujours il succombe sans cris...

C'est la canaille !

Eh bien ! j'en suis !

Ils fredonnaient la Marseillaise, Nos pères, les vieux vagabonds.

Attaquant en quatre-vingt-treize Les bastilles dont les canons Défendaient la vieille muraille !...

Que de trembleurs ont dit depuis :

C'est la canaille !

Eh bien ! j'en suis !

Les uns travaillent par la plume, Le front dégarni de cheveux.

Les autres martellent l'enclume Et se soûlent pour être heureux ; Car la misère en sa tenaille Fait saigner leurs flancs amaigris...

C'est la canaille !

Kli bien ! j'en suis !

I']nrin, c'est une armée immense, Vêtue en haillons, en sabots.

Mais qu'aujourd'hui la vieille France Les appelle sous les drapeaux.

On les verra sous la mitraille, Ils feront dire aux ennemis :

C'est la canaille !

Eh bien, j'en suis !

A côté de cette chanson nous placerons : Mon p'tit nei^eu, dont l'idée ne pouvait sortir que d'un cœur franc, ouvert et rempli de généreux sentiments. Nous renvoyons nos lecteurs à l'édition des ■ chansons d'Alexis Bouvier, que viennent de publier MM. C. Marpon et E. Flammarion.

Parmi les pièces anciennes et nouvelles qui composent le volume, nous citerons : le Vieux cabaret des amours, la Veuve à Pierre, Entre Paris et Lyon, les Croqueuses de pommes, le Chevalier de Vordre du Printemps, Jeanne la flême, Gourmande, Faut-il qu'un homme soit bête, Mon vieux chien, etc.

Parmi les compositeurs de musique qui firent les airs des couplets de Bouvier, nous mentionnerons : Darcier, Malteau, Frédéric Barbier et Lassimonne. Aujourd'hui notre auteur s'occupe d'œuvres de plus longue haleine que la chanson, il en est à son quarantième volume de romans. Il a son public dans les journaux à grand tirage et on peut

être sûr que lorsque son nom figure au bas du feuilleton, les abonnés affluent. Il a ce qu'on appelle une plume populaire et à succès.

HIPPOLYTE RYON

Ilippolyte Ryon naquit le 3 mai 1842. C'est un enfant de Paris, comme Molière, et il est né comme lui sous les piliers des Halles, oii son père était établi marchand tailleur. Le père de Molière était tapissier. De marchand tailleur à tapissier, ce n'est qu'une question d'étoffe, et le milieu où ils vécurent étant le même, leurs ancêtres ont dû se connaître. Aussi, depuis son enfance, Ryon a dû bien souvent penser à notre premier auteur dramatique, le plus grand homme du règne de Louis XIV, et cette pensée lui montant au cerveau doit avoir eu une grande influence sur son imagination. Ne soyons donc pas étonné si, dès le plus jeune âge, Ilippolyte Ryon montra de vives dispositions pour l'étude, et le goût pour les œuvres de l'esprit se développa bientôt en lui. La poésie fut l'objet de sa prédilection et, oubliant Molière pour Déranger, il devint chansonnier.

Vers sa vingtième année, il se lia d'amitié avec les principaux chansonniers de son temps : Mahiet de la Chesneraye, Charles Colmance, Desforges de Vassens, Lachambaudie, etc., qui avaient encouragé ses débuts. Ces amis de la chanson faisaient partie de la Lice chansonnière, et c'est sous

leurs auspices que Hippolyte Ryon en devint, à son tour, un des membres les plus distingués, en l'année 1865. — Il fut deux fois président de cette société rivale du Caveau. Et nous pouvons dire qu'il s'acquittait merveilleusement de ses fonctions présidentielles. Il faut ajouter aussi qu'il a toutes les qualités voulues pour cet emploi aussi flatteur qu'honorifique. Il a une voix cigréable et chante avec goût ses chansons qui méritent toujours les plus chauds applaudissements de ses collègues. Beaucoup de ses refrains sont devenus populaires après avoir eu pour interprètes les meilleurs artistes, tels que MM. Pacra, Bruet, mesdames Amiati (1), Judic, Thérésa, Théo, Graindor, etc., etc., étoiles de l'Alcazar et de l'Eldorado.

Nous allons donner la Chanson de la Nature, dédiée au docteur Cusco, et chantée avec succès par M. Vialla, la musique est de M. Charles Malo.

Du brillant flambeau du savoir La flamme à la fin nous dévore.

Savant quitte ton logis noir Pour venir tinonder d'aurore.

Ferme les vieux bouquins poudreux, Car Dieu, pour chaque créature Ouvre son livre merveilleux :

C'est le livre de la nature!

A quoi bon couvrir de couleurs Cette toile où manque la vie?

Peintre, les prés, tes bois, tes fleurs. Ne sont qu'une piile copie.

Va, laisse tomber ton pinceau

(1) Morte le 28 octobre 18S9.

Qui sans rien créer dénature.

Dieu vient d'acliever son tableau :

C'est le tableau de la nature !

Traduisant et joie et douleur, La musique est un art sublime Qui parle à l'àme du rêveur Et revêt sa pensée intime.

Mais beaux concerts et fraîches voix Ne valent pas, je vous le jure, Deux rossignols au fond d'un bois :

C'est le concert de la nature!

0 femmes, entourez-vous d'odeurs.

Dérobez aux dieux l'ambroisie; Pour charmer vos adorateurs Usez tous les parfums d'Asie.

Pour moi, j'aime mieux, près de vous, Des champs, des bois, de la verdure, L'arôme pénétrant et doux :

C'est le parfum de la nature !

Quand se déchaînent les hivers.

Du poète on aime l'ivresse ; Chacun vient puiser dans ses vers Du soleil et de lajeunesse Mais au printemps il chante en vain.

Car au monde qu'il transfigure Dieu lit son poème divin :

Le poème de la nature.

Hippolyte Ryon a fait un iirand nombre de chansons dont la plupart sont dans le Recueil de la Lice chansonnière. Nous pouvons citer parmi les meilleures : le Vice et V amour, le Jour de Van du pauvre, les Vieilles, Quand on a vingt ans! le Cabaret de la futaille, le Capitaine Cupidon, Bonnets et moulins, les Souvenirs du village, le Premier bouquet de li-

las, l'Assemblée des morls, le Bîiclieron rouge, le Couvent du diable, etc., etc. Notre poète-chansonnier ne s'est pas contenté de faire des couplets sur les ponts-neufs qui composent la collection des airs de la Clé du Caveau; il a des compositeurs contemporains pour collaborteurs; parmi les plus connus nous pouvons citer : Darcier, Paul Henrion, Robert Planqiiette, Bernicat, Abel Queille, Jules Jacob et F. Wachs. — En outre de ses chansons, Hippolyte Ryon a déjà publié trois plaquettes très appréciées : la Muse républicaine, récits patriotiques, — Légendes et récits, — Types et binettesi monologues comiques. Ajoutons à ce bagage artistique : Monologues et poésies populaires, que vient de publier l'éditeur Edinger.

Disons pour terminer que Ryon est fort estimé de tous ses collègues, et qu'il lient une des premières places aux banquets mensuels de la libre et indépendante Lice chansonnière.

ERNEST CHEBROUX

Ernest Chebroux n'est pas un Parisien comme on pourrait le croire à son allure, mais un Poitevin. Cet enfant du Poitou est né en 1840, le 28 septembre, dans le charmant village de Lusignan. Il a une tête à la Richepin, cheveux frisés, noirs et fins. Son regard est doux et expressif, le sourire sympathique; en somme, une physionomie avenante, encadrée dans une barbe soyeuse et soignée

qui lui donne un air de parenté avec nos Parisiens spirituels et de bon ton. Il a dépouillé les manières poitevines, pour identifier sa personne aux façons de Paris, la plus élégante et la plus affable des villes du monde.

Chebroux est fils de parents pauvres; son père était maçon-puisatier. La huche était parfois vide et le foyer éteint. La vie était misérable et diflicile sous ce toit d'ouvrier.

Ernest Chebroux, aujourd'hui imprimeur et chansonnier, doit sa position honorable à son seul mérite. Il en est fier et il a raison. A son entrée dans la vie, son premier travail fut d'aller ramasser des branches mortes dans la forêt. Cela est peut-être une des causes qui ont tourné son esprit vers la contemplation de la nature, dans ses beautés et dans sa poésie. L'homme n'oublie pas les impressions premières de l'enfance, A l'appui, nous allons donner une de ses plus jolies chansons, qui a trait à cette époque de son existence ; elle a pour litre : les Rives du Clain.

Par un matin, souriant dans la brume, 0 vieux Poitou, tu parais à mes yeux Avec tes prés où paissent les grands bœufs, Avec tes bois que le genêt parfume!

Tout parle ici de mon lointain passé, De blonds enfants, c'est un essaim folâtre; C'est un refrain qui jadis m'a bercé.

Et que là-bas va répétant le pâtre.

Rives du Clain, ô mes amours, Avec bonheur, je vous revois toujours.

Je vous l'evois, témoins de mon enfance, Kiants coteaux, de moi si bien connus,

Prés verdoyants, où souvent, les pieds nus, J'allais courir, riche d'insouciance; Doux souvenirs de mon jeune printemps, Vous rappelez à mon âme attendrie lîien des bonheurs emportés parle temps. 0 sol natal, jamais on ne t'oublie!

Rives du Clain, ô mes amours, Avec bonheur, je vous revois toujours!

Voici Poitiers, ville antique des Gaules; Voici le Clain, dont les eaux de cristal, Par cent détours, sur un lit inégal Paisiblement s'écoulent sous les saules.

J'ai bien souvent, lorsque j'étais petit. Faisant ici l'école buissonnière.

Trouvé de quoi tromper mon appétit Dans les mûriers qui bordent la rivière.

Rives du Clain, ô mes amours.

Avec bonheur, je vous revois toujours!

De tous côtés, aux bras de leurs i)acchantcs, Je vois partir les joyeux vendangeurs; Pour le pressoir, ils vont sur les hauteurs Couper la grappe aux pei'les provocantes. Le teint vermeil, et la main dans la main. Ils reviendront, lorsque le jour expire. Chantant l'amour et semant en chemin Tendres baisers et francs éclats de rire.

Rives du Clain, ô mes amours, Avec bonheur, je vous revois toujours!

Uue vois-je au loin? c'est la pauvre chanmine Où je reçus le jour, où je grandis ; Enfant, j'ai là grignoté le pain bis.

Car on faisait chez nous maigre cuisine... Puissé-je ici, me trouvant de retour.

Vieux pèlei'in, fatigué du voyage.

Me reposer jusqu'à mon derniei* jour!

Le vrai bonheur est surtout au village...

Rives du Clain, ô mes amours, Avec bonheur, je vous revois toujours.

Vers quinze ans, Chebroux vint à Paris et entra dans une iniprimerie. Il s'instruisit tout seul. Avec le travail intellectuel, la poésie germa dans son cerveau et, à seize ans, il composait sa première chanson. Depuis, il en a fait un volume.

Ernest Chebroux est devenu membre de la Lice chansonnière en 1873. Après en avoir été le secrétaire, il en devint le président. Il est fort aimé de ses confrères, il a des idées franches, libérales, qui plaisent à tout le monde. Il admet la chanson politique aux idées grandes et généreuses. Et luimême a fait de forts jolis couplets contre les Veuil. loti7^s. — Il est fort dévoué à la chanson et, comme Perclielet qui a dit : La chanson ne doit pas mourir, lui, a dit à son tour : La chanson n'est pas x>rés de mourir. — Son assiduité aux réunions de la Lice chansonnière en est une preuve. Il aime cette société de joyeux chanteurs, avec tout ce qu'il a de vibrant dans le cœur. Il s'emploie tant qu'il peut pour elle, et en a fait un cénacle bien préférable au Caveau, où les idées n'ont pas encore brisé les lisières du passé. La Lice est plus vaillante et moins bégueule ; aussi ses membres sontils plus dans le train, comme on dit aujourd'hui, et beaucoup plus nombreux.

A chaque banquet le président, avant l'ouverture des chants, est obligé de porter un toast à la chanson. En voici un de Chebroux, sous forme de sonnet ;

Non, la chanson n'est pas cette fille impudique Inepte et débitant, dans un jargon nouveau, Des vers qu'on vend au poids et qu'à l'aune on fabrique, N'ayant rien dans le cœur et rien dans le cerveau.

Jeune et belle toujours comme une muse antique, Celle qui de Phidias eût tenté le ciseau. C'est la chanson alerte et fine, et poétique, Qui cause avec la fleur et chante avec l'oiseau.

C'est la muse amoureuse, enjouée et coquettCj Fleur de l'esprit français, éclose à la goguette. Ayant grâce de reine et gaieté de pinson.

C'est au jour du danger la muse aux larges ailes, Faisant jaillir des cœurs de nobles étincelles... C'est celle à qui je bois, enfin c'est la chanson.

Ea 1885, Labbé, éditeur, a publié un volume de Ohebroux, intitulé : Chansons et sonnets, avec une chanson-préface de M. Gustave Nadaud. Nous en citerons quelques chansons : C'est le -printemps qui s'éveille! Au bord de la rivière, En cueillant la violette, La Chanson n'est pas près de mourir, C'était pour plaire ù Madeleine et le Soleil couché.

Ce qui nous plaît en Ernest Chebroux, c'est qu'il est amoureux de la chanson, comme Pygmalion l'était de sa statue de Galatée... et c'est heureux pour la chanson.

JULES ECHALIÉ

Jules Echalié est un bon et vrai Bourguignon de la Bourgogne bourguignonnante. II est né à Dijon, en octobre 1846. Et comme Piron son compatriote, il fait honneur à sa ville natale par la chanson.

Il est entré à la Lice chansonnière en 1873 et en a été nommé président en 1879. Il avait, du reste, toutes les qualités voulues pour cette fonction suprême. Le talent et la stature. Avec cela, bon, affable et parfois spirituel, ce qui ne gâte rien en pareille occurrence. La présidence avait en lui un noble représentant. Et, comme preuve de ce que nous avançons, nous allons donner le Toast à la Chanson, qu'il prononça au banquet de la [Jce chansonnière du 2 juillet 1879 :

Je bois à la chanson, Fille d'Anacréon, Digne épouse d'Hoi*ace, Et mèi'e de la race Qui, depuis deux raille ans, Déride par ses chants Le visage sévère Des peuples de la terre.

Je bois à la chanson Qui donne le frisson Au tjran sur son trône.

Brise sceptre et couronne, Et les cheveux épai's, Renverse les remparts, Force toutes les grilles Et rase les bastilles.

Je bois à la chanson,

Qui, franche et sans façon.

Quand la forge s'allume,

Tourne autour de l'enclume

Où résonne l'airain,

Et dicte son refrain

A l'homme qui travaille.

De peur qu'il ne défaille.

Je bois à la chanson, Qui va, joyeux pinson.

Égayer la mansarde Et du vice la garde.

A la chanson des gueux. Par qui l'homme est heureux, Quelle que soit la place Qu'au soleil Dieu lui fasse.

Je bois à la chanson De l'amoureux garçon Qui poi'te l'étincelle Jusqu'au cœur de sa belle; Puis, au chant gracieux Qui fait rêver des cieux Et l'enfant qui sommeille Et la mère qui veille.

Je bois à la chanson Qu'on chante à l'unisson.

Lorsque sont pleins les verres Et joyeux les trouvères; A la chanson qui plaît Quand au bout d'un couplet.

Une fine saillie Par tous est accueillie.

Je bois à la chanson Qui fait ici moisson

D'esprit et de malice :

La chanson de la Lice.

Aujourd'hui, si Échalié est rentré dans le rang, c'est-à-dire s'il a quitté le fauteuil de la présidence, il n'en est pas moins resté un dévoué serviteur de la Lice, en acceptant les fonctions d'archiviste. C'est grâce à Inique tous les documents, journaux, volumes, papiers se rattachant aux années passées de cette Société chantante, sont en ordre. La Lice a des archives qui sont fort curieuses et avec lesquelles on pourrait constituer son histoire, depuis sa fondation (1831).

Jules Echalié est un fécond chansonnier, sa muse le conduit partout où la chanson est en honneur. Il a su se faire applaudir au Caveau, à la Lice, au Pot-au-feu et au Bon bock.

Le nombre de ses chansons est grand, mais on ne peut les trouver que dans les recueils de la Lice chansonnière et du Caveau, car, depuis 1876, il est aussi membre de cette réunion chantante. Voici quelques titres de ses œuvres que nous donnons au hasard ; la Cage et l'oiseau, Comment on devient aveugle, Vllomme propose et Dieu dispose. Les plus mal chaussés, Ernestine, Nous tenons la République, Deux baptêmes, Avec le pied, Mes passe tonps, A la mémoire d'Henri Rubois, Entre promettre et tenir, Les Ailes, Quand on n'a pas ce que Von aime, etc., etc. Ces chansons appartiennent au recueil de la Lice.

iOO CHANSONS ET CMAXSONXIEIIS

RÉMY DOUTRE

Doutre (Reymond, dit Rémy), est fils de cultivateurs du département de la Haute-Loire. Il naquit à Monistrol, chef-lieu de canton de l'arrondissement d'Yssingeaux, le l*"" mars 1845. Son père mourut en 1847, et tout enfant encore, Rémy vint avec sa mère habiter Saint-Etienne, où il passa la plus grande partie de sa vie. Comme l'argent manquait souvent à la maison, l'enfant fut obligé de se mettre au travail dès sa dixième année. — Et, comme nous le dit son biographe, Eugène Imbert : « Il commença par tirer le soufflet à la forge. Son livret, qui date de 1862, le qualifie d'armurier. En avril 1863, il était remblayeur aux mines de Beau-Puits-Thiollière ; en mai 1864, rouleur au puits Gallois. Au mois de décembre 1866, il entrait comme limeur à la Manu (non populaire de la manufacture d'armes de Saint-Etienne). Il en sortait en octobre 1869, puis y rentrait après la guerre, en mars 1871, pour la quitter en juillet 1872. Il avait aussi travaillé deux mois à l'arsenal de Lyon ; c'est là qu'il composa sa chanson : les Ouvriers d'artillerie. De 1875 à juillet 1877, date de son deuxième départ pour Lyon, il était armurier aux ateliers des Rives, à Saint-Etienne. Parti pour Lyon en juillet 1877, il entra à La Buire et travailla ensuite dans d'autres ateliers. »

On comprend que Rémy Doutre n'avait pu recevoir qu'une instruction très sommaire, ayant été forcé de se livrer à des occupations rudes et fatigantes dés son enfance. Mais il était actif, curieux,

intelligent, il voulut apprendre ce que les autres savaient, et c'est ainsi qu'à force de courage et de volonté, il parvint à se faire une instruction qui lui permit de tenir le premier rang parmi les meilleurs travailleurs de l'atelier.

La poésie vint bientôt hanter son ardent cerveau; et c'est sous la forme de la chanson qu'il exprima les pensées grandes et généreuses qui germaient chaque jour dans son cœur.

Inutile de dire qu'il était foncièrement républicain, et que ses rêves les plus beaux étaient pour la solution du grand problème social, qui doit donner à tous la faculté et le droit de vivre honnêtement. Inutile d'ajouter qu'il détestait l'empire, ce régime autoritaire du sabre et du mensonge, qui est cause de nos désastres sur les bords du Rhin.

Rémy Doutre faisait de jolies chansons, mais il avait encore la voix d'un artiste chanteur pour les interpréter. Cent fois il prêta son concours à une représentation de bienfaisance, pour soulager les malheureux au temps du chômage ! Il savait faire valoir avec esprit ses productions poétiques ; et la réputation qu'il en tira est justement méritée. Et comme disait un de ses amis en parlant de lui : « Doutre avait le don naturel de faire rire et pleurer ses nombreux admirateurs. Son geste était ample et chaleureux, son regard ardent et sympathique, sa voix juste et harmonieuse. Il lai suffisait de chanter une de ses chansons pour que tout le monde la chantât après lai ».

En 1870, quand la patrie fut en danger, quand les envahisseurs germains foulaient le sol de la France, il ne se contenta pas de chants patriotiques

pour pousser les défenseurs à la frontière, il prit lui-même le fusil en s'en^ageant comme volontaire dans le premier régiment de chasseurs à pied. Laissons encore parler notre ami Eugène Imbert : « Doutre fit vaillamment son devoir à l'armée du Nord et vit tomber à ses côtés, près de Pont- Noyelles, plus d'un enfant de Saint-Étienne. Un moment, le feu des Allemands était si meurtrier, que sa compagnie hésitait ; le capitaine, marchant en avant, se retourna et se voit suivi... de Rémy tout seul.

— Caporal Doutre, s'écrie-t-il, chante-nous ta belle chanson : Lùve ton front, peuple insulté I

— Vive la République! répond Rémy; à moi, les vieux républicains !

Et tous s'élancèrent à sa suite.

Cette affaire valut à Rémy Doutre les galons de sous-officier ».

Voici les couplets que le capitaine demandait à notre chansonnier. Ils étaient connus de tous les camarades, car il les avait composés sur les remparts de Saint-Omer, dans sa première nuit de garde, en septembre 1870.

Air do la Marché du Prof/rc.i.

Méprisant les sceptres des rois, Le rlrapcau rt'publicain (lotte ; Délivré d'un lâche despote, Le pays a repris ses droits.

Mais honte, malheur et furie, Lève-loi. peuple souverain !

L'étranger piétine le sein De la mère-patrie.

Lève ton front, peuple insulté, Et donne, ô phalange héroïque, A ta sublime République, La victoire et la liberté. ,

Un bandit nous a làchenaent Livrés à l'Allemagne esclave, Mais, semblable au torrent de lave, Après lui court le châtiment.

Ce lâche entouré par des braves, Se rendit de frayeur tremblant.

Qu'à son tour, maudit et sanglant.

Il soit chargé d'entraves.

Lève ton front, etc.

Les vois-tu foulant nos moissons, Semant l'horreur et l'incendie ?

Entends-tu ces cris d'agonie Au bruit de tudesques chansons?

Les vois-tu, ces hordes sauvages Envahir ta maison, ton lit.

Sur lequel, malheur ! s'accomplit Le dernier des outrages.

Lève ton front, etc.

Ne crains pas pour ton pur blason, Rien ne peut en ternir la gloire :

Jamais on ne nomma victoire L'incurie ou la trahison.

Entasse comme une avalanche La faim et l'espoir dans ton cœur, Souviens-loi, tu seras vainqueur Au jour de la revanche.

Lève ton front, etc.

On sent assez par les nobles sentiments exprimés dans celte chanson, que son auteur était digne

d'être un des soldats de l'armée du général Faidherbe, car il avait au fond du cœur le saint amour de la patrie.

Après la guerre, Rémy Doutre rentra dans ses foyers et se remit au travail en laborieux et habile ouvrier. Dans les années qui suivirent il s'adonna plus que jamais à la poésie et apprit la musique, si bien qu'il composa lès airs de ses dernières chansons. Nous citerons entre autres : le Cas de divorce, Gloire à Voltaire! Pierre Dupont n'est plus, Un discours d'enfant, Lyon, la Ciga,le et la Fourmi, etc., etc.

En 1869, Rémy Doutre, en compagnie de huit ou neuf chansonniers, avait organisé, une première fois, le Caoeau stéphanois. Le siège de cette Société chantante était un café ténu par M. Louison et situé au val du Furet (Bois-Noir), près Saint- Étienne. Malheureusement, la guerre de 1870 avait dispersé ses membres, .et cette charmante réunion chantante cessa d'exister.

En 1874, Rémy Doutre, avec le concours de quelques amis, fonda la Gaîtà gauloise, au café Lyonnet, à. Saint-Etienne. Cette nouvelle association chansonnière peut être regurdée comme la mère du Caveau stéphanois actuel, qui ne fut créé qu'en

La Gaité gauloise existerait peut-être encore si les circonstances, suites fâcheuses du tirage au sort et du manque de travail, n'étaient venues mettre unlermé à ses succès. Ses membres se dispersèrent pour chercher du travail dans différents pays, et les séances de la société chantante cessèrent faute de chanteurs.

Enfin, en 1883, le Caveau stéphanois ressuscita,

ayant pour premiers membres Rémy Doutre, J.-F. Gonon, J. Maissiat, P. Boissonnet et autres chansonniers passionnés et de talent. Ses progrès furent rapides.

La première présidence d'honneur fut offerte à Victor Hugo, le 16 avril 1883, le grand poète l'accepta.

Et l'on peut dire aujourd'hui que le Caveau sféphanois peut rivaliser, pour la chanson, avec la Lice chansonnière et le Caveau de Paris.

Il reçut beaucoup d'adhésions sympathiques : Gustave Nadaud est maintenant son président d'honneur, et parmi les membres d'honneur, nous comptons : Eugène Imbert, Ernest Chebroux, Charles Savoye, Paul A\enel, Charles Vincent, André Jourdain, Louis Piesse, Eugène Baillet, Alex. Desrousseaux,F. Duburcq, J. Célès et Emile Bourdelin.

Mais le brave Rémy Doutre ne peut plus voir la prospérité de cette Société lyrique qu'il aimait tant. Forcé de rester à Lyon pour son travail, il y est mort pauvre, le 1" juillet 1885, après de longs mois de maladie. Il a disparu, c'est vrai, mais son souvenir est resté cher au Caveau i^tèphanois.

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