LE POETE VIGNERON
Claude Durand est né en 1802, à Mauzé, département des Deux-Sèvres. Tout en cultivant sa
vigne, il cultivait les Muses, et voilà comment il est devenu chansonnier-patriote. Il est très populaire; ce n'est pas étonnant, car il aime sa belle France avec tout son cœur et toute son âme.
La révolution de 1848 et la honte de Sedan ont fait son renom, en lui inspirant : 1" le Chant des Vignerons ; 2° V Appel aux armes. Rien que pour ces deux chansons, il sera éternellement connu, aimé et célébré par la population départementale qui s'honore de le compter au nombre de ses meilleurs citoyens.
Un certain jour notre chansonnier, le 13 mars 1850, comparut devant la Cour d'assises des Deux- Sèvres, séant à Niort, sous l'accusation de rébellion et d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Son crime était d'avoir chanté le Chant des Vignerons avec le concours de quelques amis. Le jury renvoya les accusés, mais le public entier voulut connaître le corps du délit, et la célèbre chanson fut imprimée dans le journal VŒU du peuple, avec le nom de son auteur, propriétairevigneron à Mauzé.
La saisie eut lieu et M. Amy, rédacteur du journal, fut arrêté ; Claude Durand, de son côté, fut assigné à comparaître, et toujours sous la fameuse accusation d'excitation à la haine des citoyens les uns contre les autres. Lo 24 mai 1850, la Cour d'assises se réunit pour statuer sur cette nouvelle accusation; mais, malgré les foudres du ministère public, l'accusé fut acquitté par le jury.
Voici cette chans';n si populaire :
Air du Grand drinn, drinn.
Bons villageois, votez pour la Montagne : Là sont les dieux des pauvres vignerons, Car avec eux, bonnes gens de campagne, Seront rasés les impôts des boissons.
Bons, bons vignerons, Aux prochaines élections.
Il faut, campagnards.
Nommer des Montagnards.
Les Montagnards, pour nous sont la lumière. Drapeau du riche et de la pauvreté :
Car si les p'tits n'ont pas le nécessaire, Pour tous les gros, plus de sécurité.
Bons, bons vignerons, etc.
N'écoute plus cette aristocratie Qui convertit tes sueurs en écu; Quand tu voudras, usure et tyrannie, Dans un seul jour tout aura disparu.
Bons, bons vignerons, etc.
Pauvre ouvrier, tu construis pour ton maître De beaux châteaux, de somptueux palais ; Tu fais aussi des prisons pour te mettre Car tu sais bien : les gros n'y vont jamais.
Bons, bons vignerons, etc.
C'est encore toi, pauvre* qui fais la guerre ; Tu forg's aussi des fers au genre humain ; A l'occasion, c'est toi qui tues ton père, Et bien souvent, tu refoules la faim.
Bons, bons vignerons, etc.
Ouvre les yeux, paisan, l'on escamote Les plus beaux fruits de la riche moisson ;
Tu sèmes, hélas! c'est l'oisif qui récolle, A lui la fleur, et pour loi le gros son.
Bons, bons vignerons, etc.
Quand l'élection sera démocratique.
Tous les impôts des pauvres ouvriers Seront payés, dans notre République, Par les richards et par les gros banquiers.
Bons, bons vignerons, etc.
Dans tout hameau des banques agricoles, Existeront pour loi, bon paysan, Gratis aussi, on aura des écoles, Et de l'argent au plus à deux du cent.
Bons, bons vignerons, Aux prochaines élections,
II faut, campagnards.
Nommer des Montagnards.
C'est vers 1850 que ces couplets révolulionnaires et socialistes se chantaient à Niort, dans les rues, les promenades et les cafés; lout le monde reprenait en chœur le Chant des Vignerons.
Après le coup d'État du 2 décembre, Claude Durand, le chansonnier, fut poursuivi. Cela ne surprendra personne : il avait chanté le travail, l'honneur et l'amour de la Patrie. Son nom figura donc sur une liste de déportés; mais il eut le bonheur, grâce à son intelligence, d'échapper à la poigne des sbires napoléoniens. « Et, comme nous l'apprend le Bulletin de la Vendée qui se publie à La Roche-sur- Yon, Claude Durand fut traqué comme un malfaiteur; il dut, pendant quatre mois, rester caché avant de pouvoir quitter la France. La police fut impuissante à le découvrir. Elle eut
la honte d'avoir persécuté la femme de cet excellent patriote pour lui faire avouer, mais en vain, le secre! de son refuge. Enfin, il put gagner Jersey. »
Il était depuis quelque temps dans cette île avec bien d'autres victimes du régime de l'empire, quand Victor Hugo, chassé de Belgique par une réaction impitoyable, vint à son tour aborder sur ce territoire anglais où le respect humain et une liberté relative existaient encore. Le 5 août 1852, comme nous le dit un biographe de notre chansonnier, les proscrits accueillirent le grand poète avec enthousiasme; ils allèrent le recevoir sur le quai de Saint-Hélier. Claude Durand, on le comprend sans peine, se trouvait dans les plus empressés. — Quand, à son tour, il alla serrer la main du grand poète, un proscrit, le citoyen Bain, vétérinaire du département de la Creuse, le présenta en disant : Cest Claude Durand, l'auteur du Chant des Vignerons!
— Eh bien, dit alors Victor Hugo, il faudra que l'auteur nous le chante! »
Ce qui futdit fut fait.
Au dernier vers, au milieu des félicitations de tous, le citoyen Bain dit, en s'adressant de nouveau à Victor Hugo : « Vous devriez faire observer au père Durand qu'il y a plusieurs hiatus dans ses vers pour qu'il y remédie.
— Je m'en garderai bien, répondit-il, le Chant des Vignerons est historique et vivra bien longtemps après son auteur. Quel est notre but? Instruire ceux qui ne le sont pas. Le père Durand a su mettre de grandes idées à la portée de ceux qui
ne savent rien, et ils les ont apprises par cœur. »
A dater de ce jour, Claude Durand eut un véritable culte pour Victor Hugo. L'exil avait fait se rencontrer ces deux hommes, et l'amitié les avait rapprochés plus encore, eux si différents de naissance et d'éducation, mais si semblables par les sentiments du cœur.
Le poète vigneron ne resta pas à Jersey aussi longtemps que l'auteur de Notre-Dame de Paris; iL profila un beau jour de l'amnistie et revint en France, mais toujours aussi foncièrement républicain.
En 1870, Claude Durand, le cœur brisé par nos désastres et révolté des bassesses du second empire, fit V Appel aux armes, qui eut un grand retentissement. Plus d'un des mobiles des Deux-Sèvres en fredonnait les fières paroles en tombant sous les balles ennemies pour la Patrie.
Voici quelques couplets de ce chant patriotique :
La République a décrété (bis) Comm' quatre-vingt-douz', la Patrie en danger.
Aux armes, aux armes I La France a battu le rappel !
Aux armes, aux armes !
La France a battu le rappel !
Plus de léthargique sommeil {bis) La France aujourd'hui sonne le grand réveil. Aux armes, etc.
La France a secoué son joug (bis) Kl comme un seul homme se lève debout.
Aux armes, etc.
La diane des peuples bat, (6ts) C'est le dernier rappel, c'est le dernier combat.
Aux armes, etc.
L'étranger veut nous envahir, (bis) Contre les Prussiens, il faut vaincre ou mourir.
Aux armes, etc.
Unissons-nous, serrons nos rangs, (bis) Guerre à mort aux rois, guerre à mort aux tyrans.
Aux armes, etc.
Parmi les autres chansons de Claude Durand, nous citerons : la Barbarie aux prises avec la civilisation, René Caillé, le Mandat impératif, le Glas du vieux monde, Jerseij, VEsclavage, Vidée nouvelle, la Misère et l'ignorance, la Garibaldienne, la Marseillaise de la paix, les Droits du Seigneur, etc.
Aujourd'hui, le poète mauzéen habite encore le pays qui l'a vu naître. Il a quatre-vingt-huit ans et les porte à merveille. Il est entouré de la considération la plus pure et la plus sincère, car son grand patriotisme lui a fait de nombreux amis. Le vieux proscrit est resté fidèle à ses idées honnêtes et républicaines. Son visage peut avoir des rides, mais son cœur généreux et vaillant est resté jeune. Son amour pour la France et la République fait la consolation de sa verte vieillesse.
MORAINVILLE