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LE ROI DES PLAISIRS ET LE PLAISIR DES ROIS

Sous les lambris où Tor éclate, Fouler la pourpre et l'écarlate.

Sur un trône dicter des lois :

C'est le plaisir des rois.

Sur la fougèi'e et sur l'herbette, Lire dans les yeux de Lisette Qu'elle est sensible à nos soupirs :

C'est le roi des plaisirs.

Quelque part que l'on se transporte,

Être entoui'é d'une cohorte,

Voir des curieux jusqucs aux toits :

C'est le plaisir des rois.

Quand on voyage avec Sylvie, N'avoir pour toute compagnie Que les amours et les zéphyrs :

C'est Je roi des plaisirs.

Posséder des trésors immenses, Briller par de riches dépenses, Commander et donner des lois :

C'est le plaisir des rois.

Toucher l'objet qui sait nous plaire, Par un retour tendre et sincère, Le voir sensible à nos désirs :

C'est le roi des plaisirs.

Agir et commander en maître.

Avec la poudre et le salpêtre, Fortement appuyer ses droits :

C'est le plaisir des rois.

Quand le tendre enfant nous couronne, Tenir du cœur ce qu''on nous donne, Ne rien devoir qu'aux doux soupirs :

C'est le roi des plaisirs.

Des plus beaux bijoux de l'Asie

Parer une beauté chérie.

En charger sa tête et ses doigts :

C'est le plaisir des rois.

Voir une petite fleurette Toucher plus le cœur de Nanette Que perles, rubans et saphyrs :

C'est le roi des plaisirs.

Quand on est heureux à la guerre, En informer toute la terre, Publier partout ses exploits :

C'est le plaisir des rois.

Lorsque l'amour nous récompense.

Goûter dans l'ombre et le silence Le fruit de nos tendres soupirs :

C'est le roi des plaisirs.

Avec une meute bruyante.

Remplir les forêts d'épouvante, Réduire des cerfs aux abois :

C'est le plaisir des rois. Avec une troupe choisie, Chasser à grands coups d'ambroisie

La douleur et les vains soupirs :

C'est le roi des plaisirs.

Donner dans une grande fête Des concerts à rompre la tète, Où l'on entend mugir cent voix :

C'est le plaisir des rois.

Dans un petit repas tranquille.

Par quelque gentil vaudeville, Du cœur exprimer les désirs :

C'est le roi des plaisirs.

A des flatteurs, dont la souplesse S'avilit jusqu'à la bassesse.

Donner souvent les beaux emplois :

C'est le plaisir des rois.

Veri'e en mains, près de ce qu'on aime, Railler ceux qu'une ardeur extrême De l'ambition rend martyrs :

C'est le roi des plaisirs.

Et celte jolie chanson :

LES LOIS DE LA TABLE Air ; Je suis une viijne nouvelle.

Point de gêne dans un repas; Table fùt-clle au mieux garnie, Il faut, pour m'offrir des appâts.

Que la contrainte en soit ])aimie.

Toutes les maisons où j'en voi

Sont des lieux que j'évite :

Amis, je veux être chez moi

Partout où l'on m'invite.

Quand on est sur le point d'honneur, Quel désagrément on éprouve!

CHANSONS ET CHANSONXIEHS

Point de haut bout; c'est une erreur; Il faut s'asseoir comme on se trouve; Surtout qu'un espace assez grand

La liberté nous laisse ; Même auprès d'un objet charmant,

Comus défend la presse.

Fuyons un convive pressant

Dont les soins importuns nous choquent,

Et qui nous tue en nous versant

Des rasades qui nous suffoquent :

Je veux que chacun sur ce fait

Soit libre sans réserve; Qu'il soit son maître et son valet,

Qu'à son goût il se serve.

Des mets joliment arrangés Le compartiment méthodique, Malgré les communs préjugés.

Me paraît sujet à critique :

A quoi cet optique est-il bon?

Dites-moi, je vous prie, Sert-on pour les yeux, et doit- on

Manger par symétrie?

Quand on devrait me censurer, Je tiens, amis, pour vérital)le.

Que la raison doit mesurer Les plaisirs même de la table :

Je veux, quand le fruit est servi.

Que chacun se réveille; Mais il faut quelque ordre, et voici

Celui que je conseille :

Dans les chansons point d'aboyeurs.

Dans les transports point de tumulte, Dans les récits point de longueurs.

Dans la critique point d'insulte ;

Vivacité sans jurement,

Liberté sans licence, Dispute sans emportement,

Bons mots sans médisance.

Ce chansonnier mourut en 1765.

Nous avons raconté que Gallet réunissait chez lui ses trois amis Piron, Collé et Panard, pour boire et chanter. Ces réunions amicales durèrent jusqu'en 1733, époque oii les affaires du joyeux épicier-droguiste devinrent fort embrouillées. Ses amis, s'apercevant de sa gêne, ne voulurent plus qu'il supportât seul tous les frais des soupers. Ce n'était pas juste, d'ailleurs, et il était plus digne et plus convenable que chacun fournît sa quotepart et qu'on se l'éunlt au cabaret.

Il fut donc convenu entre les quatre amis qu'on dînerait à frais communs, deux fois par mois. On ne s'occuperait dans ces réunions que de vers, de chansons et de gaîté.

Et, afin de bien laver le passé, il fut convenu entre Piron, Collé et Panard, que, pour indemniser Gallet de toutes les dépenses dont il avait seul jusque-là supporté les charges, il assisterait gratis au premier souper. Pour rendre plus solennelle la réunion d'ouverture, on invita Faselier, Saurin le fils, Crébillon père, Salle et Crébillon fils.

Elle eut lieu dans un petit cabaret dont les vins étaient délicieux et de provenance sûre, situé carrefour de Buci. Il avait pour enseigne : Au Caveau. Landelle, le cabaretier, avait justement une salle basse fort commode, qu'il réservait à ses nouveaux clients.

Ce fut en 1733 que le premier dîner eut lieu, et

l'année suivante, on forma une société régulière, qui prit le nom de Caveau (1).

Landelle était un homme actif, éveillé, prévenant, que la vieille gloire du cabaret de la Pomme de Pin empêchait de dormir. Il fit le meilleur accueil à sa nouvelle clientèle. Le prix du repas était fixé à deux livres.

Le premier dîner offert à Gallet fut présidé par le père Crébillon. Il avait Gallet à sa droite et Panard à sa gauche. Les autres convives étaient les invités que nous venons de citer.

On s'était mis à table vers trois heures et demie, et on en sortit à minuit. Le repas avait été des mieux ordonnés par Landelle, et assaisonné de l'esprit le plus gai et le plus léger par les dîneurs. La plus grande cordialité avait régné du commencement à la fin.

Les réunions des membres du Caveau avaient lieu le 1" et le 16 de chaque mois. Pendant six années elles durèrent sans interruption.

Vers 1739, le Caveau fut un peu négligé par ses adeptes et se ferma.

En 1759, Piron, Crébillon fils, Gentil-Bernard et le vieux Panard essayèrent de le ressusciter.

Un des plus célèbres du Caveau d'alors est sans contredit Favard; on en jugera par les deux chansons suivantes :

(1) M. Jacques Bouché, éditeur des œuvres de Gallet, nous apprend que : « Le premier dîner (au Caveau) eut lieu en 1733 » et M. Ourry, dans le Dictionnaire de la conversation, dit : « L'institution du Caveau de 1729. )> Pour nous, elle date des premières réunions chez l'épicier Gallet.

v'la c' que c'est qu' d'aller au bois

VAUDKVILLK

Tous nos tendrons sont aux abois,

Vlà c' que c'est qu' d'aller au bois ; Nos bùcberons sont gens adroits.

Quand on va sculette Cueillir la noisette, Jamais l'xVmour ne perd ses droits :

V'Ià c' que c'est qu' d'aller au bois.

Jamais l'Amour ne perd ses droits,

V'Ià c' que c'est qu' d'aller au bois. L'autre jour, ce petit sournois Dormait à l'ombrage, Sous un vert feuillage :

Dorine approche en tapinois,

V'Ià c' que c'est qu' d'aller au bois.

Dorine approclie en tapinois,

Y'ià c' que c'est qu' d'aller au bois. Elle dérobe son carquois.

En tire une flèche, Propre à faire brèche, Dont elle se blesse, je crois :

Via c' que c'est qu' d'aller au bois.

Voici la seconde :

RELAN TAMPLAN, TAMBOUR B.A.TTANT

Je veux, au bout d'une campagne.

Me voir déjà joli gar(;on; Des héros que l'on accompagne, On saisit l'air, on prend le ton :

Des ennemis, ainsi qu' des belles,

On est vainqueur en l's' imitant.

Et r'ii, etr''ian, On prend d'assaut les citadelles, Relan tamplan, tambour battant.

Braves garçons que l'honneur mène, Prenez parti dans Orléans ; Not' coronel, grand capitaine, Est le patron des bons vivants :

Dam', il fallait le voir en plaine Où le danger était Y plus grand.

Et r'ii, et r'ian.

Lui seul en vaut une douzaine, Relan tamplan, tambour battant.

Nos officiers, dans la bataille.

Sont pêle-mêle avec nous tous :

Il n'en est point qui ne nous vaille.

Et les premiers ils sont aux coups.

Un général, fùt-il un prince, Des grenadiers se met au rang ;

Et r'li,et r'Ian, Fond sur l's' enn'mis et vous les rince, Relan tamplan, tambour battant.

Vaillant et fier sans arrogance.

Et respecter ses ennemis ; Brutal pour qui fait résistance, Honnête à ceux qui sont soumis ; Servir le roi, servir les dames :

Voilà l'esprit du régiment.

Et r'ii, et r'Ian, Nos grenadiers sont bonnes lames, Et vont toujours tambour battant,

Viens vite prendre la cocarde;

Du l'égimcnt quand tu seras.

Avec respect j' veux qu'on te r'garde;

Le prince est V chef, et j' sons les bras. Parle courage on se ressemble; J'ons même cœur el sentiment.

Et r'ii, et r'ian.

Droit à l'honneur j'allons ensemble, Rclan tamplan, tambour battant.

La jeune Agnès devint ma femme;

J'étais le maître à la maison.

Au bout d'un mois, changeant de gamme,

Elle fut pire qu'un dragon..

Pauvres époux, voyez ma peine;

Si je m'échappe un seul instant,

Et r'ii, et r'Ian, Relan tamplan, elle me mène, Relan tamplan, tambour battant.

Quand un mari fait bon ménage, Que de sa femme il est l'amant.

Frauder ses droits est un outrage Que l'on excuse rarement.

S'il va courir la prétentaine.

Ne peut-on pas en faire autant?

Et r'ii, et r'Ian, Relan tamplan, on vous le mène, Relan tamplan, tambour battant.

Le Caveau suspendit ses séances en 1772. Il reparut en 1806 avec Armand Gouffé, Laujon, Piis, Philippon de la Madelalne, etc., chez Balaine, au restaurant du Rocher de Cancale, rue de Montorgueil.

En 1813, Désaugiers y amena Déranger; mais le chantre de Lisette — il le dit lui-même — n'aimait pas ces réunions chantantes. Aussi y resta-t-il peu de temps.

Le Caveau disparut en 1816, pour reparaître encore en 1825, à l'instigation du libraire Capelle, et sous la présidence de Désaugiers.

Il ferme en 1827, à la mort de son président.

Les dîners se faisaient chez le traiteur Lemardelay, sous le titre de Réveil du Caveau.

Le Caveau d'aujourd'hui, qui ne date^, à vrai dire, que de 1834, sa dernière résurrection, a conservé le verre de Panard. On le vénère comme un Saint-Ciboire dans cette église de la chanson.

Voici comment cette relique du buveur est arrivée à faire l'orgueil de cette société chantante :

Lauj on avait hérité du verre de Panard; à sa mort, il le céda à Philippon de la Madeleine.

Quand celui-ci mourut, en 1818, âgé de quatrevingts ans, sa veuve, qui était encore jeune, convola en secondes noces avec Ducray-Duminil. A son tour, ce dernier vint à mourir; et, comme il était alors un des membres les plus aimés du Caveau, sa veuve se fit un devoir, par les mains de M. Roll, . compositeur de musique, d'offrir le fameux verre aux amis de son mari. Cette donation eut lieu en 1843.

A chaque réunion du Caveau, ce verre^est placé sur la table, en face du président. Cette Société poétique a perdu beaucoup de sa célébrité passée. Elle chemine toujours dans ses vieilles ornières. Elle ne communie pas avec les idées nouvelles.

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