JACQUES VERGIER
Le règne de Louis XV compte parmi ses meilleurs chansonniers : Vergier, Haguenier, L'Altaignant et Vadé, '
Jacques Vergier, conseiller du roi, ancien commissaire de la marine, naquit à Lyon en 1657, Il commença ses études dans cette ville et vint les achever à Paris. Il fit un cours de théologie en Sorhonne, et prit même le grade de bachelier. Mais, dans la suite, s'étant senti peu de goût pour l'état ecclésiastique, auquel ses parents l'avaient destiné, il entra dans le monde, où il se fit bien vite des amis et des protecteurs. Il était, par caractère, bon, serviable, spirituel et gai. ~ Il devint commissaire de la marine, et, dans ses fonctions, il fit preuve de capacités supérieures. Puis, il vendit sa charge et vint résider à Paris, où ses contes, ses vaudevilles et ses chansons le firent rechercher par la meilleure société.
Il mourut d'une mort funeste, à l'âge de soixantetrois ans, le 16 août 1720. Il fut assassiné.
VergicA' avait soupe chez madame Fontaij^e, une (le ses meilleures amies. Comme il se retirait, entre minuit et une heure, sans laquais et sans lumière, il fut assailli, au coin de la rue du Boutdu-Monde, par trois hommes masqués, qui le blessèrent d'un coup de pistolet à la gorge et de trois coups de poignard dans la région du cœur.
On ignora longtemps la cause de ce crime, qui parut d'autant plus étrange que Vergier ne fut pas volé et qu'on ne lui connaissait pas d'ennemis.
Mais, plus tard, on apprit que l'auteur de cet assassinat était un voleur connu sous le nom du chevalier le Craqueur , ayant deux autres complices, tous camarades du fameux Dominique Cartouche.
Le chevalier le Craqueur, après avoir avoué ce meurtre et plusieurs autres, fut rompu vif, àParis^ le 17 juin 1722. Son dessein était de voler Vergier; mais il en avait été empêché par l'arrivée d'un carrosse, au moment où ces trois voleurs venaient de le tuer.
Nous reproduisons des couplets qu'il avait composés pour cette madame Fontaine, chez laquelle il venait de souper quelques instants avant sa mort.
Air ; Ma raisun s'en va bon train.
Venez, Grâces, venez, Uis, Venez, enfants de Cypris, Venez promplement. On plait de cent manières :
Mon ii'is tient de tout cela Des écoles plénières,
Lon-la, Des écoles plénières.
Mais pour piix de ces soins-là.
En votre art instruisez-la Le(;on pour leçon, Façons pour façons.
C'est la justice même.
Son jeune cœur de vous saura Comment il faut qu'on aime,
Lon-la, Comment il faut qu'on aime.
Presqu'au milieu des hivers, Nos champs de fleurs sont couverts.
Les Jeux et les Ris, Autour de Cypris Folâtrant dans la plaine.
Qui nous ramène tout cela?
Est-ce Flore ou Fontaine?
Lon-la, Est-ce Flore ou Fontaine?
Vous qui ne connaissez pas D'Amour quels sont tous les appâts En jeux amusants, En ris séduisants, Regardez cette belle :
Fontaine est de tous ces dieux-là.
L'extrait le plus fidèle, Lon-la, L'extrait le plus fidèle.
HAGUENIER
Haguenier est peut-être moins connu que Vergier; mais il n'en faisait pas moins de charmantes chansons, que le monde d'alors savait apprécier. Elles avaient le franc rire et un certain côté libéral et philosophique, qui leur donnait une saveur particulière sous le règne dissolu de Louis le Bien- Aimé.
Profitons de l'occasion, puisque nous parlons du roi de France, pour dire que c'est par Panard que
Louis XV fut baptisé le Bien-Aimé pour la première fois.
En effet, c'est ce chansonnier qui, à l'occasion d'une convalescence de Sa Majesté, mit dans un de ses opéras-comiques Louis XV le Bien- Aimé.
Charles Collé, quand il n'avait encore que vingt ans, aimait aussi les chansons de Haguenier. Il les chantait, avec celles de Gallet, dans les réunions joyeuses.
De Haguenier, nous citerons :
l'heureux philosophe
Air : Nous autres bons villa(jeois.
. Je n'ai pour toute maison Qu'une pauvre et simple chaumière.
Que dans le pays gascon On nommerait gentilhommière :
Là, loin du bruit et du fracas, Sans chagrin et sans embarras, Dans une heureuse obscurité, Je jouis de la liberté.
J'ai dans le môme canton Une vigne pour héritage :
Je prends soin de la façon, Les dieux bénissent mon ouvrage.
De ce bien j'use de mon mieux, Je ne garde pas de vin vieux :
La fin de mon dernier tonneau M'annonce toujours le nouveau.
— Que la fortune à son gré En impose à ceux qu'elle joue :
Assis au dernier degré, Je vois de loin tourner sa roue.
La déesse, d'un vain éclat, Souvent revêtit un pied plat :
Je ris de toutes ses erreurs, Et je renonce à ses faveurs.
— Trop penser est un abus, Qui veut prévoir est misérable ;
Le passé ne revient plus, L'avenir est impénétrable, Le présent seul est le vrai bien ; Songeons à l'employer si bien, Que du plaisir qui va passant Un autre renaisse à l'instant.
Hagueiiier était secrétaire des commandemen'LS du Régent. Il passait ajuste titre pour le meilleur chansonnier de son époque. Panard, qui commençait alors à rimer, l'avait pris pour modèle. Voilà pourquoi nous avons parlé, autre part, du côté moral et philosophique des chansons de Panard.
Pierre Laujon nous a rapporté sur Haguenier une anecdote que lui avait contée Favart, qui la tenait de Haguenier lui-même.
« Un jour, Haguenier venait de composer une » chanson philosophique et l'avait sur-le-champ » envoyée au Régent (Philippe d'Orléans), qui lo » fit appeler le lendemain, pour la lui chanter lui- » même, et la voici :
l'ami du plaisir
Je suis né pour le plaisir; Bien fou qui s'en passe !
Mais je ne puis le choisir:
Souvent le choix m'embarrasse.
Aime-l-on, j'aime soudain.
CHANSONS ET CHANSONNIET.S 53
]5oil-on, j'ai le verre en main; Je tiens partout ma place.
Dormir est un temps perdu;
Bien fou qui s'y livre !
Prends, sommeil, ce qui t'es dû !
Mais attends que je sois ivre !
Saisis-moi dans ce moment !
Fais-moi dormir promptement !
Je suis pressé de vivre.
Mais si quelque objet charman!,
Dans un songe aimable.
Vient du plaisir séduisant M'offrir l'image agréable, Sommeil, allons doucement; L'erreur est en ce moment
Un plaisir véritable.
Le Régent, pour les petits soupers duquel il l'avait faite, l'en remercia et lui dit : « C'est mon » caractère que tu as voulu peindre, et je le trouve » si ressemblant, que je garde la chanson, dont lu » vois que j'ai bien retenu l'air; je l'ai même don- » née comme de moi, hier, à souper, et je crois » que tu en seras fort aise. »
— Point du tout, monseigneur, dit Haguenier, puisque je m'en suis fait honneur vis-à-vis de mes amis.
La dispute s'échauffa au point que Haguenier, menacv^- de perdre sa place s'il ne cède, dit au prince :
— Monseigneur, je ne sortirais jamais de chez Votre Altesse par une plus belle porte.
Le Régent, outré de la réponse et du refus, le
congédia séance tenante, avec défense expresse de se dire auteur de la chanson.
T^e véritable auteur, disgracié, s'en vengea par le couplet que voici :
Air : De toux les capucins du monde.
Son Altesse me congédie,
Après l'avoir vingt ans servie !
Ce trait nous fait très peu d'honneur;
Nous devions tous deux nous connaître:
S'il perd un f.... serviteur,
Ma foi, je perds un f.... maître.
Ce couplet, qui avait pour Lut d'annoncer le motif de la disgrâce de l'auteur, fut bientôt répandu, et surtout chez les principaux chansonniers du théâtre de la foire qui, pour l'accréditer et servir leur camarade-chansonnier, supprimèrent le timbre ancien : De tous les capucins du monde, en y substituant celui de : Son Altesse me congédie, timbre qui s'est maintenu jusqu'au commencement de ce siècle.