‹ Chansons et danses des Bretons. --Chapitre 11 sur 90 · LE JEUNE KLOAREK · texte numérisé non relu

LE JEUNE KLOAREK

Je suis un petit kloarek jeune, — et ma maison est sur le bord de l'étang [bis).

Et jamais je n'ai mis ma peine — à aimer une jeune fille, si n'est une ;

Et jamais aucune (autre) que celle-là je n'aurai, — à moins que mes parents ne m'en empêchent; — et si je savais cela, je les quitterais.

Quand j'étais arrivé à l'âge de me marier, — je fus envoyé à Paris étudier, — pour m'empêcher de me marier.

Et quand j'étais dans Paris pour étudier, — ma chère maîtresse de m'écrire.

Da lavaret d'in donet d'hi beteg Mar ma c'hoant d'hi gwelet en buez.

Ha me 'c'h ober eur pak d'am levriou Hag 0 tond gand ar vins d'ann traou.

Pa c'haruiz ebarz ann ti, E oa ar beleg ouz hi noui,

'Rei d'ehi hi sakramant divezan Ken 'vit m'eje diwar ar bed-man.

Hag hi 0 distrei e laret d'in :

— Kloarek, ne oeled ket 'balamour d'in ;

Goeled abalamour da Zoue 'N euz roet evid-omp he vuez ;

Goeled abalamour d'ar Messiaz

A zo marvet evid-omp war ar groaz;

Goeled abalamour d'he c'houliou

Em eump-ni graet gand hon fec'hejou. —

De me dire que je vinsse jusqu'à elle, — si j'avais envie de lavoir encore vivante.

Et moi de faire un paquet de mes livres — et de descendre l'escalier.

Quand j'arrivai dans la maison, — le prêtre était à Pextrémiser,

A lui donner son sacrement dernier, — avant qu'elle s'en allât de ce monde-ci.

Et elle, se retournant, de me dire : — « Kloarek, ne pleuree pas à cause de moi ;

Pleurez à cause de Dieu, — qui a donné pour nous sa vie;

Pleurez à cause du Messie, — qui est mort pour nous sur la croix ;

Pleurez à cause de ses plaies, — que nous avons faites par nos péchés. »

GWEHZ ET SONN 95

Ha me o distrei war ma c'hiz Da gerc'het ma levriou da Bariz.

Pa oann o tond gand ann hent glaz, Me 'g!eve ar c'hleier o son ar c'hlaz,

Me 'gleve ar c'hleier o son kanvo D'am mestrez koant e oa maro.

Pa oann o tond gand ann hent braz, Me 'kavet eunn den gand ar groaz;

Hag ar veleien gwisket en gwenn 'Kas d'ann douar ann hini garenn.

Ha pa oa achu ann interamant, Me 'oa galvet kloreg iaouank ;

Me 'oa galvet kloreg iaouank Hag evid ober eur peamant.

Et moi de retourner sur mes pas — pour chercher mes livres à Paris.

Quand je revenais par le chemin vert, — j'entendais les cloches qui sonnaient le glas ;

J'entendais les cloches qui sonnaient le deuil — pour ma maîtresse qui était morte.

Quand je revenais par le grand chemin, — moi de rencontrer un homme avec la croix.

Et les prêtres, habillés de islanc, — qui portaient en terre celle que j'aimais.

Et lorsque fut achevé l'enterrement, — je fus nommé jeune klbarek ;

Je fus nommé jeune kloarëk ' — pour accomplir un paiement (une expiation).

1. D'après cette complainte, le kloarek n'était pas toujours un aspirant, à la prêtrise; quelquefois c'était \xïi\éludiant^ dans un sens moins précis que de nos jours :« Quand j'étais à Paris à étudier », raconte l'amoureux ; et sa maîtresse mourante l'appelle : « Kloarek ». Cepeûtlont» le cas n'est pas fort étendu ; il n'est même que particulier.

Ha pa c'haruiz 'barz ann iliz, Ouz ar pazennou stouiz ;

Ouz ar pazennou stouiz, E-greiz ma c'halon e oeliz.

Ha pa oa et ann dud ac'hane.

Ha me 'retorn neuze war hi bez

Da c'houlenn ar c'hras digand Doue Ma welfenn ma mestrez en buez.

Ha pa oann o vond gand ann hent glaz, Me 'kavet eur feumeulen kaer braz ;

Hag hi o distrei hag o laret d'in Kloaregig iaouank da zimezi :

— Me 'zo dimèt hag eureujet \ Ec'h on 0 retorn deuz ar banket

1. Dimèt hag eureujet, mot à mot : fiancé et marié. Dimezi, dimei, dimi, suivi de eureuji (marier), n'implique autre chose que l'acte des fiançailles; employé seul, il a un sens copulatif et il embrasse l'idée du mariage avec toutes ses formalités.

Et lorsque j'arrivai dans l'église, — sur les marches je m'agenouillai ;

Sur les marches je m'agenouillai ; — du fond de mon cœur je pleurai.

Et quand les gens furent partis de là — et moi de retourner alors sur sa tombe

Pour demander la grâce à Dieu — de revoir ma maîtresse en vie.

Et quand je m'en allais par le chemin vert, — moi de rencontrer une femme bien belle;

Elle de se retourner et de me dire; — (à moi) jeune kloarek de me marier :

« Je suis marié et mes noces ont eu lieu ; — me voici qui reviens du banquet (de noces).

GWERZ ET SONN 97

— KIoareg iaouank, gaou a lared, Rag em inleramant c'houi 'zo bet;

Ha» ec'h on deut aman e-beurz Doue Evit laret d'ac'h chancli a vuez,

Dilezel ar gwin hag ar merc'hed, Delc'hen o studi ' ha beanbelek;

Hag ar gentan ofern a larfed, Me 'vo gand Doue delivret.

Me 'ia brema d'ar bod spern-gwenn Hag evid ober ma finijen. —

1. Delc'hen da studi, ce serait plus régulier, si sludi reste un verbe, comme le comprenaient les chanteurs. Toute difficulté d'interprétation est levée, avec cette lecture : « Delc'hen ho studi — continuer votre étude. «

« Jeune kloarek, vous mentez; — car à mon enterrement vous avez été;

Et je suis venue ici de la part de Dieu — pour vous dire de changer de vie.

De laisser le vin et les filles, — de continuer à étudier et d'être prêtre ;

Et à la [première messe (jue vous direz, — je serai délivrée par Dieu.

Je vais maintenant au rameau d'aubépine blanche — pour faire là ma pénitence.

Ce gwerz, recueilli à Plougonver, est une variante sur le thème si commun des kloe7\ J'ai entendu, au même endroit, une autre chanson de Idearek, un .sonn : le sujet du gwerz est lamentable; le Boiiomic, dont il a été déjà question, est un sonn satirique. Ce contraste vaut la peine d'être observé.

Le KIoareg iaouank (i?>\. en vers de neuf syllabes, une mesure plus rare qu'on ne l'a dit dans les chansons vraiment populaires. « Le jeune kloarek » n'est pas toutefois une production

98 CHANSONS ET DANSKS DES BKETOÎSS

de lettré, quelque pastiche de poésie primitive : car on n'y trouverait })as deux ternaires (les troisième et quatrième couplets), au lieu du distique courant avec le second vers bissé. On s'y heurterait encore moins à certaines obscurités de texte. Ce gwerzQ?,i, d'ailleurs, dans le ton et dans la manière du peuple, avec des élans d'émotion et des banalités. Rien n'est dans la note populaire comme le sermon de la mourante. La messe de l'âme, certes, cela ne va pas au-delà d'une invention littéraire. Mais « le rameau d'aubépine, où les âmes viennent faire pénitence »? Un poète n'eût jamais entrevu ce lieu vague d'inspiration. Homère (s'il a existé) n'a fait que « mettre au point » une légende hellénique, dans sa nékiiïa; le Séjour des morts, dans le VP livre de l'Enéide, est surtout l'œuvre de Virgile : il est impossible de ne pas établir les différences.

Ce n'est pas à dire que certains détails précis soient interdits à quiconque chante pour le peuple. Mais c'est, au contraire, une certaine précision qui ne saurait être absente d'une œuvre littéraire : les poètes ont devant l'horizon indécis des bardes la même horreur que la nature a du vide. Henri Heine raconte qu'il était une tombe où les amoureux, s'ils venaient s'asseoir sur la pierre sépulcrale, se mettaient à pleurer, sans savoir pourquoi; nous savons, parce que le poète l'a dit, que c'était la tombe d'un parjure : voilà un essai de poésie sur une donnée populaire. Dans nos contes bretons, il est fait mention souvent de la lande des morts. Quelle incertitude règne sur ces endroits marqués pour des pénitences! Les âmes y sont errantes, des années ou des siècles, chacune autour de sa tige d'ajonc, ou « sur la branche d'aubépine », jusqu'à la messe de délivrance. Ces lieux-là ne sont accessibles qu aux esprits, et le génie du peuple peut seul concevoir un pareil désert de la désolation.

La mélodie du Kloareg iaouank est un neuf-huit, interrompu de points -d' orgue , dans un mouvement modéré, avec cet accent doux et triste des vieilles cantilènes.

OWEKZ ET SONN 99

MARIVONIK

Ann de kentan deuz a viz Du ' Diskennaz ar Saozon e Dour-Du. * {bis)

E Dour-Du pe int diskennet, Eur plac'hig iaonank e deuz leiel ;

E deuz leret eur plac*h iaouank Ewit kas gant-he d'ho batimant,

Ar Varivonig e oele

ïoul porz he zad p'e drernene :

— Adieu ! ma mamm ; adieu ! ma zad ! Birviken n'ho kwelan war ar bed. —

Ar Varivonig a oele,

War bord allestr pa bourmene;

Page 1