Voy. plus loin, aux « gvoevi et sonn
Enfin, chaque danse elle-même est célébrée dans un sonn particulier. Il est à peine besoin d'insinuer que les vers sont là pour le rythme seulement. Un simple exemple, un couplet du passe-pied :
« Pas-a-pie Kallak, pas-a-pie plen,
'Nn hini raïo 'nn e-han renko bean den. —
« he passe-pied de Callac, le passe-pied simple (à la bonne manière), — celui qui le fera (dansera), devra être un homme (sans doute habile et propre à tout). »
On s'imagine bien que le passe-pied de Callac ne saurait barrer le renom à celui de Gouarec, ou à tout autre : de là, les couplets qu'on veut; c'est une affaire d'improvisation et d'opportunité.
Les rapports de la chorégraphie, chez le peuple, avec les âges différents, sont donc faciles à saisir. Ne suffit-il pas, au surplus, d'indiquer cette alliance de la musique avec la poésie? Cette question de la chorégraphie populaire vaudrait la peine qu'on s'y arrêtât : les documents ne feront pas défaut à qui voudra bien la traiter d'une façon définitive.
La métrique cependant, quoi qu'on s'imagine, n'en est pas au point de prendre la place des lignes topographiques et d'offrir une base de délimitation entre les dialectes de la Basse-Bretagne (voy. ci-dessus, p. 19). Ceux qui ont mis en avant cette opinion, produisent une grosse témérité. Mais ce n'en est pas une , de mentionner Viambe et Y anapeste, par exemple, au sujet des rondes enfantines. La musique relèverait le démenti contre quiconque récuserait la poétique, comme dans Troïk mezo et dans Barzig ha barzik. Du reste, il en va toujours ainsi, dans un pays de chanteurs et de bardes où la chanson ne vit pas sans un air, où l'air est né* en même temps que la chanson : là, le mariage du rythme et de la mélodie est chose consacrée.
Ce qui a été dit sur l'insignifiance des berceuses (voy. p. 15 et 16), s'applique aussi bien aux chansons de danse. C'est bien ici que « l'air fait la chanson ».
Je ne saurais négliger cette occasion de revenir sur certaines
doléances et de déplorer la tolérance excessive de notre poétique particulière. Vraiment, il y a trop de gens qui écrivent en vers bretons — mais n'en dit-on pas autant, ailleurs qu'en Bretag^ne? — sans avoir la moindre idée de l'harmonie des syllabes et de la sonorité des mots ! La plus simple assonance suffit à ceux-là; et puis, ils alignent leurs syllabes en nombre réglementaire, — et encore! — de même qu'un cantonnier entasse des pierres sous le boisseau, et ils ne se sont pas une seule fois doutés qu'une âme palpite fatalement dans un beau
vers \
On dit que le dernier des aèdes omit, avant de mourir, de briser la cithare sur laquelle il avait chanté. Ainsi la poésie lyrique, en Grèce, survécut aux chanteurs populaires. Un poète ne se serait pas présenté dans une assemblée du peuple sans apporter l'instrument dont il accompagnait lui-même ses propres compositions.
Il y a beau temps que les bardes de Bretagne ont renoncé à la harpe celtique*. Par contre, ils ne s'expriment pas en
1. Jamais la plainte que j'exprime, comme toutes celles qui ont trait à la décadence de la chose purement bretonne, ne fut plus fondée qu'à notre époque. Par un contraste frappant, ce sont les vieillards qui nient cet abaissement et ces pronostics funèbres ; les jeunes gens d'aujourd'hui sont d'un enthousiasme assez platonique pour la petite patrie. J'avais tâché de décider quelques-uns à continuer mes recherches en mon absence ; à part des prêtres et quelques maîtres d'école, ils ont manqué à toutes leurs belles promesses. Un ancien camarade de collège que j'avais réussi à pousser dans la bonne voie, M. H. de la Monneraye, m'est resté fidèle longtemps. Après M. Delafargue, c'est lui qui m'a rendu les meilleurs services. IJ a beaucoup de ce qui est requis pour notre longue et patiente besogne, de la curiosité, du sens critique ; il a recueilli aux environs de Carhaix. des notes et des proverbes, dont l'envoi était parfois accompagné d'excellentes paraphrases ; malheureusement , je crains que l'iadifférence générale ne l'ait depuis gagné aussi. Cependant le temps presse ; et comme l'on dit quand il est à l'orage, si la moisson n'est pas ramassée bientôt, ce sera trop tard. L'âge moderne est un rude niveleur, il sera funeste aux mœurs locales; lorsqu'il aura tiré la Bretagne de son isolement, l'originalité de la région résistera, celle de la race aura disparu : l'ethnographie n'a plus là de temps à perdre.
2. Ce n'est même pas certain que les bardes bretons se soient jamais servis eux-mêmes de la telen, comme ceux de Galles. Mais avancer que le peuple ne comprend pas le sens de telen et que ce mot n'existe plus que dans le titre {Telen
vers, sans recourir au chant *. La distinction était bien établie chez les Latins entre la langue de la prose et celle des vers : dicere^ cancre \ le barde ne parle pas; il chante. Et c'est toujours à l'aide d'une mélopée simple ou sur quelque mélodie bien connue, que deux rimeurs s'accordent à faire parade d'éloquence devant la foule. En voici une preuve, dans les Demandes de mariage, et une autre, dans la Soupeau-Lait.
Les deux avocats sont en présence : celui de la jeune fille, dans la maison nuptiale ou sur le seuil de la porte, et le demandeur [bazvalan) , qui se présente au nom du jeune homme. L'un et l'autre sont passés maîtres dans l'art de bien dire en vers. Le plus souvent, ces deux improvisateurs ont déjà mesuré, en d'autres occasions, leurs forces respectives. Un dialogue rimé s'établit entre les deux bardes. A peine exprimée la formule de salutations, sur un ton déclamatoire, la dispute s'engage, soutenue par une sorte de psalmodie, qui devient de plus en plus accentuée à mesure que se développent ces débats poétiques; à cette mélopée succède bientôt une mélodie, un air quelconque, mais une mélodie courante, à laquelle les avocats ne renonceront plus jusqu'au bout de la dispute.
Il n'en va pas autrement dans toutes les rencontres où deux rimeurs sont amenés à cette véritable parade devant le public. La cérémonie de la « Soupe-au-Lait », qui a gardé toute sa vogue dans certains cantons de la Cornouaille, est particu-
Arvor) des bardits de Brizeux, c'est une exagération; il a disparu de la langue courante, mais il est resté dans la poésie :
Ar vombard hag ann telennou.
[Gwerz de Ker-h.)
Autre chose pour barzaz, dans Barzaz-Breiz : ce terme est d'invention réceute, et le peuple ne l'a pas encore adopté.
2. Voici le procès dés harmonisateiirs vite fait, en cinq mots : les bardes chantent sans s'accompagner. — Je me souviens d'un vieux mendiant qui passait, une fois ou deux la semaine, il y a bien trente ans, par ma petite ville natale; il allait de porte en porte, en murmurant les paroles d'un gwet'z et tournant une sorte de vielle : la dissonance était parfaite entre l'instrument et la mélodie du chanteur.
lièrement féconde en disputes de ce genre '. Et qu'on entende bien ce mot dispute dans son sens coutumier. Le colloque n'est qu'au début agrémenté de compliments et de flatteries; il finira dans une aigre discussion. La vantardise et la moquerie sont les armes défensives et offensives des antagonistes. Chacun proclame son « gai savoir », ses succès poétiques, les portes nuptiales qu'il a forcées par le seul don de la langue. Par contre , on cherche à couvrir de ridicule son adversaire. Les personnalités même violentes sont de bonne guerre; les invectives ne sont pas interdites. Les moins rudes coups ne sont pas ceux qui sont portés sur un défaut physique. La foule, qui est sans pitié, applaudit surtout aux plus brutales attaques. Naturellement, le style revêt, pour ainsi dire, toutes les couleurs de la lutte et en reflète toutes les ardeurs. L'assistance u'écoute pas sans quelque joie — lorsqu'elle ne souligne pas de ses applaudissements — un propos ordurier ou une locution malpropre :
Le peuple dans les mots brave l'honnêteté,.. *
Si l'un des champions éprouve la lassitude de l'auditoire et qu'il faiblisse sous cette influence, il se voit bientôt écrasé dans un suprême assaut, blessé à mort par des traits rapides et inattendus : qu'il hésite à la riposte, il est aussitôt hué par ses propres partisans. Les deux camps acclament le vainqueur, qui reçoit — quelquefois en vers — les félicitations de son adversaire : car il est de rigueur que ces joutes aient toujours une issue pacifique.
Et pourtant, constatons que toutes les manifestations de la nfiuse populaire n'éclatent pas sur la telen ou sur la lyre. Toutes les compositions poétiques ne sont pas pour être chantées; il y en a qui se débitent comme des contes : dans ce
1. Cette « So'jpe-au-Lait », le soir des noces, est l'occasion d'un vrai spectacle dans le pays où cela se passe. J'en donnerai un compte-rendu détaillé, quand je publierai un prochain volume sur certains usages de Basse-Bretagne.
2. Dans son introduction aux « trente mélodies de Basse-Bretagne » M. Bourgault-Ducoudray dit à peu près le contraire. Ce passage, avec quelques autres qui touchent à l'ethnographie, est fort inexact.
nombre, les devinailles rimées et certains fabliaux. Puisqu'il est question de récits , une anecdote serait l'affaire mieux qu'une dissertation; il n'est pas un érudit qui enseigne plus sûrement qu'un maître-conteur : quel habile professeur ferait le marvailler !
Ce fut toujours un usage en Bretagne, comme ailleurs, d'égayer la fin d'un repas par des récitations ou des chants. Vers 1830, les contes en vers avaient la vogue dans «la bonne société » de Lannion. M. Renan, qui n'avait alors que sept ans, se rappelle avoir entendu chez M. de Penguern le fabliau de la Chèvre, en langue bretonne. Qui ne connaît cette historiette, ou cette « parabole », comme s'expriment les bonnes gens de là-bas? Elle est de tous les pays et de tous les idiomes, dans les fables littéraires de La Fontaine et dans les chansons populaires. Voleuse partout, la petite chèvre, mais habile au jeu :
Elle a de l'entendement, ma bique, Elle a de l'entendement.^
Celle de M. de Penguern est surprise, comme toutes les autres, en flagrant délit :
.. .Me am oa eur c'hevrig hag a oa koant koant, Hag a c'haz da lerez 'barz kole ann Normant.
J'avais une petite chèvre qui était jolie, bien jolie, — et qui s'en alla voler dans le champ de choux à Le |Normand.
Le chef de la police (ou de la gendarmerie) — « ar seiirjant'a — la mène en prison, puis à l'audience :
er prizon da Wengamp.
C'est à Guingamp qu'elle sera jugée. — Et l'on se demande peut-être si Gwpngamp n'est là que pour l'assonance, ou s'il n'y est pas pour sauver la situation d'un autre tribunal. Le président de Lannion était M. de Penguern précisément : et voyez plutôt si son rôle eût été digne jusqu'au bout. — Les juges ont affaire à forte partie: « Ar chevrig a oa finn... »
L'inculpée ne se rend compte que d'une solution. Et de s'élancer sur Messieurs de la Justice :
A raz eunn toi d'ar barner, eunn ail d'al lieuteunant, Hag a blantaz he gernio 'barz revr ar prezidant.
Elle donna un coup au juge, un autre au lieutenant — et elle planta ses cornes dans le derrière du président.
Ces deux vers, les derniers de la fable, sont fidèlement restés dans la mémoire de M. Renan; ils sont de treize pieds. Cela donne bien la mesure de la pièce entière, les fragments n'étant jamais qu'un vague indice. Ce fabliau * était monorime : Koant- Normant-seurjant- Gwengamp-lieutenant-jprezidant
Plus que les fabliaux et autant que les devinailles , les Mystères et les Drames ont tenu une place importante, sinon dans la vie commune , au moins dans les amusements du peuple.
Les Mystères hq sont pas un genre essentiellement indigène; la plupart sont pour ainsi dire d'importation ^ Quelques-uns sont d'anciens Miracles , traduits du français en breton. D'autres, comme les « Quatre fils Aymon », ont été d'abord écrits en prose, avant d'être représentés en dialogues rimes'.
Qu'il y ait des Mystères primitivement composés en dialecte breton-armoricain, c'est hors de doute. Ces pièces dramatiques, comme celles du théâtre français sont faites à'actes et
1. Pour le reconstituer je me suis vainement adressé aux vieillards, voire à des magistrats (c'était le cas, ou jamais). M. Morand, greffier au tribunal de Lannion, a bien voulu ra'aider de s-is propres recherches : il est de ceux qui ont le plus appris et le mieux conservé les traditions du pays lannionnais. Les Bretons passent pour avoir la mémoire longue ; c'est à M. Renan que reviendrait, entre nos contemporains, « le prix de souvenir ». M. Morand avoue qu'il n'a rien retrouvé de plus que ces fragments de là-haut sur le fabliau de « la petite chèvre ». Ainsi passent les choses dn folk-lore, comme un rapide vol d'années.
2. M. Louis Havet les classe dans la littérature semi-populaire {Les poésies populaires de la Basse-Bretagne, Lorient, impr. Corfmat fils.)
3. J'ai une édition de ces >< Pevar mah Emon », où les vers s'arrêtent après le septième prologue ; l'acte VU et dernier existe encore en' prose. Plus tard^ il a été traduit en vers.
de scènes. Aucune règle ni coutume pour le nombre d'actes : « Sainte Tryphine » en a huit' ; la « Tragédie de Jacob » en compte cinq; autant, celle de « Moïse ». Le plus souvent, un prologue est en tête de chaque acte, et quelquefois Ton a recours aussi à un épilogue. Outre les actes, on observe encore la division en journées, ainsi qu'au théâtre du moyen âge, ou encore dans le Wallenstein de Schiller.
Le plus ancien de ces Mystères ne remonte pas au-delà du xv" siècle. Trois seulement nous sont parvenus, de tous ceux qui ont été écrits en breton-moyen. On ne pourrait plus les représenter, parce que le public n'en comprendrait guère la langue , et parce que nous ne savons pas la mélopée qui convient à la mesure des vers ^.
Les Mystères actuels sont en alexandrins, de fois à autre coupés par une prière, un cantique, un chant. On les déclame d'un bout à l'autre, à part ces imparités syllabiques d'exception, sur une mélopée commune à tous.
Cette mélopée est une phrase à quatre membres, qui ne s'adapte régulièrement qu'aux prologues : car tout prologue est composé de quatrains uniformément. Ce récitatif de l'ouverture — pour employer une locution de métier — revient dans le cours du drame, toutes les fois qu'on y rencontre un quatrain; autrement, chaque vers est déclamé recto tono; ou bien, si la phrase poétique est à deux ou trois vers, on s'appuie sur autant de membres, détachés à volonté, de la période carrée qui constitue la phrase musicale. Les notes, d'une valeur égale, correspondent une par une à chaque syllabe des alexandrins : s'il y a des erreurs commises, elles proviennent de l'acteur, qui aura mal appris sa leçon. Parfois un acteur éprouve le besoin de prendre un élan, kemer lins; au lieu de déclamer recto tono (ou à peu près), il entonne alors avec feu. Cependant, le thème musical reste au fond toujours le même.
Dans les prologues, chaque quatrain est suivi d'un mouvement de marche; VdiCieur {le proloy us), au bout de sa période,
1. Traduite et publiée par M. Luzel (Imprimerie Clairet, Quimperlé.)
2, La Vie de sainte Barbe, que vient de publier M. Emile Ernault, a des vers de 5, de 8 et de 10 syllabes, presque tous répartis en strophes.
fait quelques pas et entraîne après lui les personnages qui prendront part à l'acte annoncé. Cela ne rappelle-t-il pas les strophes du chœur antique?
D'un autre côté, rien ne procure aujourd'hui une idée de ces pièces sans mise en scène, comme les drames de Shakespeare, que représentent des gens bizarrement accoutrés, débitant un rôle ainsi qu'une leçon et les psalmodiant comme des versets d'église, avec une tonique et sur une dominante uniformes. Et pour rompre la monotonie d'une telle déclamation, rien que l'allure du vers, précipitée ou ralentie, selon l'animation ou le calme du personnage; les interlocuteurs, en outre, ne sont pas tenus de reprendre sur un même et unique diapason; le baryton hurlerait après un ténor, et celui-ci n'aurait, après une basse-taille, que des soupirs étranglés et des notes ridicules : la dominante n'est pas la même nécessairement pour toutes les voix.
On se ferait encore une opinion tout à fait inexacte de ces représentations, si l'on se figurait des personnages dans une tenue raide et stricte, ayant l'obligation d'un débit infailliblement rythmé, incapables d'une infraction aux règles musicales ou aux conventions dramatiques. Fréquemment il arrive qu'un acteur ne soit pas entièrement au courant de son rôle. Et ce rôle peut même, ainsi que le costume, se tenir de bribes et de morceaux; par exemple : le manteau impérial de Charlemagne sera quelque rideau de fenêtre, jaune ou rouge, emprunté dans une auberge ou au presbytère; tel pair de France portera le bicorne du suisse d'église; l'épée de Roland, c'est celle de ce même chasse-gueux ^ Dans les Quatre Fils Aymon^ un cheval de bois représente Boyard, le vaillant destrier. Le pauvre acteur se débat aussi bien qu'il Tentend,
1. Ce personnage a la police du lieu saint ; il en expulse les perturbateurs et les ivrognes ; il en chasse les chiens et les bêtes. C'est par une erreur de consonnances qu'on a voulu prendre les gardiens de paix des églises pour des « C/ias-dè-Dieu » [chiens- de- Dieu). Ce mot hybride' serait, au singulier, « Zz-de-Dieu », qui n'a jamais été en usage. Chasse-gueux ne saurait être qu'un double mot français : il est accepté, sous le sens que je viens d'affirmer, même en Basse-Bretagne, et en dehors des pays bretonnants, où il est répandu, son hybirdisme n'est pas même soupçonné.
mais de manière toujours à tomber sur la fin de sa période et à fournir la réplique exactement à l'interlocuteur '. C'est une alTaire, suivant le mot, qui se passe un peu en famille. Un personnage manque-t-il son entrée en scène, on le réclame à hauts cris : « Oii donc a passé Roland? — Il est avec Mogis, sous la tente du cabaretier, à prendre une chopine de cidre... » Et Roland d'accourir. Il improvise une excuse en vers; et son rôle une fois repris, avec une gravité hiératique, regardez donc dans la foule recueillie qui se souvient de cet incident. Ces intermèdes imprévus ne nuisent pas du tout à l'intérêt ni à la marche des événements. La bienveillance de l'auditoire est acquise d'avance; les sifflets ni les brocards ne sont guère à craindre. Ces bons acteurs, qui ne sont autres que gens du commun, n'ont-ils pas droit plutôt à la reconnaissance publique, pour avoir préparé, selon leurs moyens, un divertissement populaire? Et puis, les ancêtres ne venaient-ils pas à ces mêmes réjouissances? Honneur donc au kornediancher qui se voue au plaisir du peuple et à la sauvegarde d'une tradition !
Les exigences du public seraient mal venues. C'est que les troupes de drames n'existent pas". Il y a bien, par endroits,
1. Dans certains théâtres de provioce, où l'affiche ne reste pas la même deux soirs de suite, il n'en va guère autrement, lorsqu'on donne une pièce récente au répertoire. Qui ne connaît l'histoire de ce malheureux acteur, dont l'imprudence fut de s'être trop hâté d'apprendre à peu près son rôle ? Tandis que ses camarades, se livrant à la fantaisie, faisaient les délices du public, il semait la déroute, chaque fois qu'il paraissait en scène. Tous les sifflets furent à son adresse ; et le lendemain il dut se séparer de son directeur.
2. On a représenté le mystère de Sainte Tryphine et le roi Arthur le 14 el le 15 avril dernier au vieux théâtre de Morlaix, sous un toit qu'on allait abandonner. Fâcheux pronostics ! Dans ma toute petite jeunesse, j'ai assisté aux Quatre fils Ayrnon, sur le forloc'h de Lannion , derrière une clôture de planches, sous le grand ciel. Ainsi s'en vont pièce à pièce les vieux usages.
L'initiateur de la fête morlaisienne, M. Pierre Zaccone, a soulevé la curiosité publique, sans se douter peut-être qu'on irait ensuite chercher des exemples et des encouragements à l'étranger, en Hongrie, dans la Forêt-Noire, dans le Luxembourg. Est-ce l'ignorance des mœurs locales, est-ce le goût des choses exotiques qui a fixé l'attention sur ces représentations? Elles n'auront été pourtant qu'un simple accident dans la vie commune, pour un pays habitué, comme la Basse-Bretagne, à ces manifestations populaires.
A cette occasion je ne sais plus quel journal a signalé la « troupe de
quelque komediancher de renom. Egalement on a la coutume de représenter certains Mystères, pour des circonstances presque déterminées, en des localités connues '. Il y a trois ans, on jouait les Quatre fils Aymon, à Langoat, lors des fêtes de Pâques. C'était à Lannion, voilà quelques années déjà, que le fameux drame militaire était produit avec solennité, à l'occasion des grandes foires de la Saint-Michel. L'estrade était adossée au mur du cimetière; une clôture de planches s'élevait autour du forloch\ on y pénétrait pour un réal de cinq sous, chacun avec son tabouret ou son escabeau : la foire aux bêtes finie, le champ du forloc'h s'emplissait, plusieurs jours de suite, de gens accourus des quatre coins du pays ^
J'ai connu un komediancher détalent, Kérambrun, de Pleudaniel. 11 était barde, par surcroît, et tisserand de profession^.
M. Luzel. » Sainte Tryphine a généralement pour interprètes des gens qui ont été recrutés entre Plouaret et Pluzunet. Ce n'est que le simulacre d'une troupe ; mais chacun, ayant l'habitude d'un seul rôle ou n'en ayant jamais appris qu'un, le remplit convenablement. J'ai mentionné dans un article de la Revue Bleue (n° du 28 avril 188S) le programme des deux journées au vieux théâtre de Morlais.Un cordonnier figurait sainte Tryphine. Les femmes n'ont pas trouvé place sur la scène bretonne : c'est une tradition du moyen âge; néanmoins ces personnages n'ont pas été supprimés, comme dans les pièces arrangées pour les petits séminaires ; leurs rôles, qui exigent quelque délicatesse, doivent être tenus par les plus experts de la « compagnie » en l'art de bien dire, d'ordinaire les tailleurs ou les tisserands : et c'est quelquefois d'un effet fort drôle, surtout au point de vue du travestissement. — On dit que les acteurs de Morlaix ont obtenu de la municipalité une indemnité de cinquante francs pour frais de costumes. C'était inutile ou insuffisant, la couleur locale et la vérité historique n'étant pas ici d'ime rigueur absolue : la corporation de Pluzunet-Plouaret, demandant ce '> cachet », n'a donc pas vu qu'elle devenait aussi une association à la moderne !
1. Avec les « Quatre fils Aymon », c'est « Sainte Triphine » qui tient la vogue actuelle. Ce mystère s'appellerait mieux un miracle, d'après le moyen âge, où remontent ces drames populaires ?
2. Emile Souvestre a décrit une de ces fêtes populaires. Elle eut lieu à Lannion. Lui n'y avait pas assisté. L'éditeur Lédan, de Morlaix, qui était allé au forlock, fut émerveillé de la tragédie et il en fit à son retour un compte-renda devant Souvestre. L'auteur des « Derniers Bretons », cédant à une manie de tout dramatiser, a brodé là-dessus une histoire fort inexacte.
3. Voy. ci-dessus, p. 6. — Ce surnom de komediancher (comédien) me rappelle la réflexion de Marie sur le poème de Brizeux. Pour le peuple des champs, même celui qui a gardé le plus fidèlement le culte des lettres nationale?, les
C'était bien un jongleur, comme on n'en retrouvera plus. S'il est encore de ce monde, il a bien quatre-vingts ans. Incapable de tout travail dans sa caducité, il est devenu un « pauvre de la paroisse », et il est nourri de ferme en ferme. Il a vu, dans le Goëlo et dans le Tréguier, les beaux jours des Mystères bretons. C'est un parfait illettré; il a pris part à une dizaine de Drames, et il en a retenu des milliers de vers. Pendant qu'il était penché sur son métier, poussant la navette, le sacristain ou le maître d'école venait et lisait devant lui son rôle, qu'il avait retenu à la suite de cette simple lecture. Sa mémoire était prodigieuse. Il passait l'après-midi du dimanche à déclamer, devant ses amis d'auberge, des actes entiers de n'importe quel drame où il avait figuré. On raconte qu'il eut maille à partir avec les autorités ecclésiastiques de son endroit, pour avoir donné seul une représentation, à la porte du cimetière, le jour d'une grande fête carillonnée. A l'issue de la grand'messe, il monta sur la borne où le garde-champêtre fait ses publications, et il invita la foule à écouter l'aventure des Pevar mab Emon. Jusqu'à la nuit avancée, il tint la place indistinctement de tous les personnages, devant une assistance ravie d'un tel événement. Les gendarmes de Lézardrieux durent mettre fin à ce spectacle en plein vent. Le pauvre Kérambrun était inoffensif. Il avait gardé jusqu'à l'extrême vieillesse la verve et l'entrain des jeunes années. Insoucieux comme un chanteur, il aura mené pourtant une vie de tourmente. Avec lui disparaît un authentique représentant des races néo-celtiques. Le komediancher sera remplacé; mais nul héritier ne recueillera l'esprit du vieux barde.
Après avoir été l'objet de toutes les rigueurs civiles et religieuses, sur la fin du xvni*' siècle, les Mystères et les Drames bretons ont été relevés du discrédit par Le Gonidec et M. de La Villemarqué. Il n'y a pas lieu de revenir ici sur la renaissance littéraire que ces deux celtisants ont provoquée en
arts de l'esprit ne sont qu'un divertissement et une matière à rire; ce n'est pas que la comédie l'attire plutôt qu'une action tragique : dans n'importe quel Mystère breton tout acteur est un komediancher.
Bretagne, il y a cinquante ans; elle aboutit de nos jours à d'éclatantes et sérieuses manifestations, comme la tentative dramatique de Morlaix. L'étude de l'histoire locale et des littératures populaires a trop à gagner dans ces bons efforts, pour que le public ne les suive pas avec le plus vif intérêt.
GWERZ ET SONN
GWERZ ET SONN
AR VINOREZ ♦
Me oa eur bugel iaouank flam Pa varwaz ma zad ha ma mamm ;
Pa varwaz ma mammig ha ma zad, Me oa losket da glask ma mad,
Me oa losket da glask ma boed :
Kap d'hen c'honit me na oann ket.
Ha me 'vonet 'harz ann hent don, 0 rankontr daou den a feson
0 rankontr daou den a feson, 'Rankontr eunn otro hag eunn itron;