‹ Chansons et danses des Bretons. --Chapitre 9 sur 90 · LE COMTE DE WÉTO · texte numérisé non relu

LE COMTE DE WÉTO

Quand le jeune comte était à revenir de l'armée, — il entendit une bergère qui chantait sur la montagne (bïs) : — « Dites-moi, bergère, pour (à l'adresse de) qui est la chanson — que vous chantiez tout à rheure?

— Taisez-vous , dit-elle , seigneur (monsieur) , et n'en ayez pas souci , — ce n'est pas pour vous la chanson que je chantais tout à l'heure; — mais c'est sur (sur le compte de) la demoiselle de la ville de Wéto — qu'on dit être accouchée, il y a dans les deux ou trois jours,

1. Ce gwerz est fort répandu. On l'intitule diversement ; « Le Comte de Poitou » est un de ces nombreux litres. J'aime mieux renoncer à tout commentaire et rétablir dans la traduction simplement le mot breton Wéto (peut-être Gwéto, devenant Weto en breton, suivant la règle des mutations) ; d'ailleurs, « la ville de Poitou » — 3» vers du 2^ couplet — ce serait au moins inexact, géographiquement.

Lerer zo dispaket eunn daou de zo pe dri : Ari ar c'hont en ker evid he c'heureuji. —

'Nn hini goz a 1ère en kampr he merc'h henan :

— Otro Doue! ma merc'h, para vo groet breman? Otro Doue! ma merc'h^ para a vezo groet?

Ari ar c'hont en ker ma veed eureujet.

— Daled eta, ma mamm, daled ma alc'houeio Hag ed-tu d'am c'hampr wenn da wit braoario; Ha diesed gan-ac'h eunn abid inkarnal

Hag eunn abid satinn da lakàt war he var;

Ha diesed gan-ac'h ma dantelez arc'hant Evit lakât d'am c'hoar a zo eur plac'hik koant : Prezanted hi d'ar c'hont, pa antreo er gampr Pa antreo er gampr.

— Salud d'ac'h, dimezel, dimezel a liou goant, Gand hoc'h abid inkarnal, ho tantelez arc'hant. Mes ann-obsant miz ' oc'h n'a ken koantik stipet, N'e ket c'houi ann hini a oa d'in-me dimezet;

Qu'on dit être accouchée, il y a dans les deux jours ou trois. — Le comte est arrivé dans la ville pour la marier. »

La vieille (femme) disait dans sa chambre à sa fille aînée : — «Seigneur Dieu! ma fille, que fera-t-on maintenant? — Seigneur Dieu! ma fille, que fera-t-on? — Le comte est arrivé dans la ville, pour que vous (lui) soyez mariée.

— Tenez donc, ma mère, tenez mes clefs, — et allez dans la chambre blanche prendre de beaux atours; — et apportez avec vous un vêtement écarlate, — et un vêtement de satin à mettre dessus,

Et apportez avec vous ma dentelle d'argent, — pour (les) mettre à ma sœur qui est une jeune fille charmante : — présentez-la au comte, quand il entrera dans la chambre, — quand il entrera dans la chambre.

— « Salut à vous, demoiselle, demoiselle au teint charmant, — (charmante) avec votre vêtement écarlate, votre dentelle d'argent. — Mais quoique vous soyez belle ainsi et parée si gentiment, — ce n'est pas vous celle qui m'avait été fiancée;

1. Obscur. Évidemment, le mot nonobstant est entré dans ce texte, absolu-

GWERZ Eï SONN 73

N'e ket c'houi ann hini a oa d'in-me dimezel, N'en e ho c'hoar henan : pelec'h ec'h eo hi et? En beo pe en maro me renko hen c'havet Me renko hen c'havet. —

'Nn hini goz a lere en kampr he merc'h henan :

— Otro Doue! ma merc'h, para vo groet breman?

Otro Doue! ma merc'h, penoz a vezo groet? Ari ho c'hoar e ger gand ar c'hont refuzet, Ari ho c'hoar e ger gand ar c'hont refuzet Gand ar c'hont refuzet.

— Daled eta; ma maman, daled ma alc'houeio, Hag ed-tu d'am c'hampr wenn da \vit braoario, Hag ed-tu d'am c'hampr wenn da wit braoario

Da wit braoario ;

Ce n'est pas vous celle qui m'avait été fiancée, — et c'est votre sœur aînée ; où est-elle allée? — Vivante ou morte il me faudra la trouver — il me faudra la trouver. »

La vieille (femme) disait dans la chambre de sa fille aînée : — « Seigneur Dieu ! ma fille, que fera-t-on maintenant?

Seigneur Dieu ! ma fille, comment fera-t-on? — Votre sœur est arrivée à la maison , par le comte refusée, — votre sœur est arrivée à la maison, refusée par le comte, — par le comte refusée.

— Tenez donc, ma mère, tenez mes clefs, — et allez dans ma chambre blanche prendre de beaux atours , — et allez dans ma chambre blanche prendre de beaux atours — prendre de beaux atours;

ment intraduisible poyir le clianteur Kérambrun. Le vocabulaire français du vieux tisserand était restreint au possible : « Oui; non ; Monsieur. » c'était tout ce qu'avait i'elètlti l'octogéuaire, qui n'avait jamais fait un pas hors de Basseâretagbej J'di pourtant soumis à Kérambrun la traduction de ce passage ; il ta'à répondu : » C'est toujours ainsi que j'ai compris. » Je m'en tiens à son

Ha diesed gan-ac'h eunn abid inkarnal

Hag eunn abid satinn da lakât war he var;

Ha diesed gan-ac'h ma senturen geran,

'Wit ma vin mistr ha moan da vonet dira-z-han ;

Ha diesed gan- ac'h na ma c'hoef-noz ive : Rak me a oar ervad a gollin ma bue.

— Salud d'ac'h, dimezel, dimezel a liou bal, Gand ho tantelez arc'hant, hoc'h abid inkarnal : Dindan ann treo ker-ze c'houi a doug ar glac'har

C'houi a doug ar glac'har;

Ma spered a lar d'in, p'ho kwelan o kerzet, Ac'h euz ganet eur mab pe eur verc'h bannaket.

— Ha pa venn dispennet evel amann rouzet, Biskoaz na merc'h na mab, otro, n'am euz ganet.

Et apportez avec vous un vêtement écarlate, — et un vêtement de satin à mettre dessus; — et apportez avec vous ma ceinture la plus belle, — pour que je sois souple (légère) et mince à aller (paraître) devant lui ;

Et apportez avec vous ma coëffe-de-nuit ' aussi : — car je sais bien que je perdrai la vie. »

— « Salut à vous, demoiselle, demoiselle au teint pâle, — (charmante) avec votre dentelle d'argent, votre vêtement écarlate : — sous ces belles choses-là vous portez la douleur, — vous portez la douleur.

Mon esprit* me dit, quand je vous vois marcher, — que vous avez enfanté un fils ou une fille quelconque. — Et quand même je serais défaite (décapitée) comme du beurre roussi (fondu), — jamais ni fille, ni fils, monsieur, je n'ai enfanté.

1. Ce passage est elliptique. La coëffe-de-nuit devra servir à un double usage; l'ensevelisseuse en aura besoin, après la mariée : c'est la coëffure de sa nuit de noces, que la morte aura dans le cercueil.

2. Spered est le même mot que spirilus ou espi'it ; c'est l'intelligence naturelle, avec des attributs divers : chez les illettrés, ce don de nature ne va pas sans quelques aptitudes divinatoires; il implique, pour des gens qui se livrent à l'étude, une large ouverture d'esprit, une intelligence prête à toute culture.

GWERZ ET SONN 77

— Alo! ma sonerien, soned d'imp eur son c'he, Ma welin ann demarch deuzar feumeulen-ze. — Hag hen laket he dorn neuze war hi feutrin, Ken a deuaz al lez deuz he robenn satinn.

— Alo ! ma sonerien, soned breman kanvo : Cheteu intanv dija ar c'hont euz a Weto ; D'ann oad a driouac'h via ma mestrez a varvo

Ma mestrez a varvo.

Gall e rez bea laret oa me a oa he dad : Na n'on ket eur friponn n'hag eur c'hokinn bennak. Ha levered d'he mamm c'hastan donet aman : War-benn ma vo ari vo he goad o ienan. —

Chanté par Louis Kérambrun, tisserand, de Pieudaniel (Côles-du-Nord).

— Allons! mes sonneurs, sonnez-nous un air joyeux, — aQn que je voie la démarche de cette femme-là. » — Et lui de mettre sa main alors sur sa poitrine, — (si fort) que le lait jaillit de sa robe de satin.

«Allons! mes sonneurs, sonnez maintenant le deuil! — Voici qu'est veuf déjà le comte de Wéto; — à l'âge de dix-huit ans ma maîtresse (ou fiancée) mourra, — ma maîtresse mourra.

Tu pouvais avoir dit que c'était moi son père : — et je ne suis pas un fripon ni un coquin quelconque. — Et dites à sa mère qu'elle se hâte de venir ici : — quand elle sera arrivée, son sang (à sa fille) sera à se refroidir. »

Dans les histoires d'amour le dénouement tragique est fréquent; beaucoup finissent devant la cour d'assises : ce qui n'empêche pas le merveilleux d'intervenir au milieu des plus brutales réalités. Un gwerz "de ce genre, qui fit du bruit aux environs de Lannion, c'est « lannig ar Gall »; je le crois originaire du pays lannionnais, où personne ne le chante à présent; on ne le connaît plus par là, et si j'ai pu en retrouver quelques couplets, c'est à quinze lieues de la contrée natale, près de Maël-Carhaix, dans la Cornouaille.

« A?' c'hont aWeto » remonterait plus haut que notre époque d'assises et de jurés. Il en est encore aux coutumes locales. C'est moins un mari (un fiancé plutôt) abusé, qu'un seigneur exerçant sur ses terres ou dans sa ville un droit particulier de justice (voy. Liskildri, p. 79). Ce droit de vie ou de mort n'est même pas contesté par la victime.

Mais il faut nous en tenir à cette seule observation; toute assertion reposerait sur une hypothèse. Rien de plus facile, j'imagine, que de bâtir sur des conjectures ; mais rien de moins simple à saisir qu'une vérité historique ainsi enveloppée.

A voir les irrégularités de forme de cette complainte, on se rend compte aussitôt qu'elle offre au chanteur plus d'un embarras. Elle contient des couplets de quatre vers, et trois qui sont des distiques. Les quatrains, en outre, ne sont pas tous uniformes : les uns, composés de quatre alexandrins; d'autres, où le quatrième vers est de six pieds. A ces mesures diverses est adaptée pourtant la même phrase musicale'.

Nous constatons que les deux premiers membres de phrase sont le fond du thème mélodique. Et c'est là exactement l'air de chaque couplet en distique, dont le second vers ne doit jamais être bissé. Quant au couplet à quatre alexandrins, le quatrième vers se chante comme le deuxième, sans qu'on ait non plus recours au bis, pour le dernier vers : cela conclut régulièrement, sur la dominante, la période musicale. Sur le quatrain qui se termine par un vers de six syllabes, il n'y a pas lieu d'insister : l'air, avec la cadence finale, est celui qu'on trouvera dans les nolalions.

1. Je sais bien qu'on rencontre, dans le recueil manuscrit de la Bibliothèque Nationale^ telle chanson notée sur deux airs différents qui se succèdent, c'està-dire, la chanson commencée sur un air, interrompue à certain couplet pour être achevée sur une seconde mélodie : il est impossible que ce soit là une chaûson populaire; et les folk-lorisles ne' se laissent pas prendre à ces sortes de composition.

GWERZ ET SONN 79

LISKILDRI

Et eo Liskildri da Bariz, Emberr e vo pevarzek miz (bis).

Ha benn ma distroio d'ar ger, Hen a vo zur a c'heritier;

Hen a vo zur a c'heritier :

Trugarekat ar miliner ;

Trugarekat Fransez Simon, En euz debochet he itron.

Pa distro Liskildri er vro, Hen a sko rust war he borjo ;

Hen a sko rust war he borjo, Ha den na deu d'ho disrorro.

LISQUILDRY

Lisquildry est allé à Paris, — tantôt il y aura quatorze mois.

Et pour le temps où il retournera à la maison, — il sera certain d'avoir un héritier ;

Il sera certain d'avoir un héritier : — remercîments (grâce) au meunier ;

Remercîments à François Simon, — qui a débauché sa dame.

Quand Lisquildry revient au pays, — il frappe rudement aux portes de sa cour ;

Il frappe rudement auîc portes de sa cour, — et personne ne vient les ouvrir.

Eur vatez vihan oa en ti, E bell e oa 0 cherviji,

E bell e oa o cherviji, Hag a deuaz d'ho digerri ;

Hag a deuaz d'ho digerri Ha lavaraz da Liskildri :

— Ma kered n'em diskuilfed ket, Me konto d'ac'h eur sekret.

Eman 'nn itron étal ann tan, 0 iomman 'nn eritiour bihan ;

Ha m'ar geo glaz he zaoulagad, Fransez Simon zo de -han tad;

Ha m'ai geo melen bleo he benn, Hen vo c'hanvet ar Simonen. —

— 0 ma itron, d'in-me lered, Da biou eo ar bugel — ze domed?

Une petite servante était dans la maison, — elle était depuis longtemps à (son) service ;

Elle était depuis longtemps à (son) service; — et (c'est) elle (qui) vint ouvrir (les portes);

Et (c'est) elle (qui) vint ouvrir (les portes), — et elle dit à Lisquildry :

« Si vous voulez ne pas me dénoncer, — je vous raconterai un secret.

La dame est près du feu — à réchauffer le petit héritier;

Et si ses deux yeux sont bleus, — (c'est que) François Simon est son père ;

Et si les cheveux de sa tète sont blonds, — il sera appelé le fils à Simon. »

« 0 ma dame, dites-moi, — à qui est cet enfant-là que vous réchauffez?

— Hennez a 'zo d'am mererez, Ha me zo d'ez-han meronez.

— 0 ma itron, gaou a lered :

Rak d'ac'h eo 'r bugel-ze, domed ;

Rak d'ac'h eo 'r bugel-ze, domed :

Fransez Simon zo d'ac'h kiriek. —

— Me ho tisko, Simonik fin, Da tronsan ar zeiou satin ;

Ar ze satin bordet gand aour Na zireou ket euz ann dud paour.

— Pa c'harue 'barz ar vilin, Oc'h azee war benn ma glin ;

Ac'hane lampe ar gwele, Ma gelve poultren a-neuze ;

— Celui-là est à ma métayère, — et je suis sa marraine.

— 0 ma dame, vous mentez : — car c'est à vous, cet enfant-là que vous réchauffez :

Car c'est à vous, cet enfant-là que vous réchauffez : — François Simon vous en est la cause (l'auteur). »

« Je vous apprendrai, petit Simon malin, — à retrousser les robes de satin ;

La robe de satin, bordée d'or, — n'est pas pour les gens pauvres.

— Lorsqu'elle arrivait dans le moulin, — elle s'asseyait sur le bout de mes genoux ;

De là elle sautait dans le lit, — elle m'appelait poltron alors;

Ma galve poultren ac'hane :

Olrou, ha c'houi a andurfe?

'Nn otronez 'ro peb a ziner Da lakat krouga 'r miliner.

'Nn itronezed 'ro peb a skoed Da c'hars na n'ije droug ebed.

Fransez Simon a lavare

'R bazenn huellan pa bigne :

— Me 'wel ac'han tri-c'houec'h tourel, 'Zo en-he tri-c'houec'h dimezel;

A zo en-he tri-c'houec'h itron :

OU int groage da Fanch Simon. —

Chanté par M. Grégoire Delafargue, de Plougonver.

Elle m'appelait poltron, de là : — Monsieur, et vous, auriez-vous résisté (m. à m., le supporteriez-vous) ? »

Les seigneurs donnent chacun un denier — pour faire pendre le meunier.

Les dames donnent chacune un écu — pour empêcher qu'il n'ait aucun mal.

François Simon disait, — lorsqu'il montait la plus haute marche :

« Je vois d'ici dix-huit tourelles (châteaux), — dans lesquelles il y a dix-huit demoiselles,

Dans lesquelles il y a dix-huit dames : — toutes sont des femmes à François Simon »»

Tout porte à croire que ce gwerz ne date pas de notre époque contemporaine. Où je l'ai recueilli, dans \e ploii, on raconte que « le seigneur Liskildry était allé rejoindre les

GWtRZ ET SONN 83

armées du roi, à Paris; pendant ce temps, sa femme courait le guilledou ». L'aventure n'était pas rare alors, d'après la tradition. On a tiré de celle-ci une chanson, parce qu'elle fit du bruit, tant à cause du nom du seigneur Liskildry, que pour la justice éclatante que rendit le châtelain à l'adultère manant.

Ce gwerz a l'air complet; mais je connais peu de chansons d'où les transitions soient aussi absentes.

Sous la mélodie, une phrase à trois membres, circule une ironie à peine dissimulée, dans les deux premiers membres de phrase; au troisième, elle éclate, à la fois mordante et sinistre : c'est la satire dans un giverz tragique. Dans un sonn elle aurait un tout autre caractère.

KLOAREK KOATREVEN'

Kloaregik Koatreven an euz groet Ar pez na rafe mab ebed {bis),

'N euz groet eut pak douz he levrio 'Toull porz he dad ouz ar baro,

Evit mond d'ober al lez

Da Goatgoure d'ar bennherez.

— Pa n'an da studian d'ar skol, Saludan ma dous war douU he dor,

Saludan ma dous a diabell :

Salud d'ac'h, ma dousig Izabel.

1. Rapprochez ce gwerz de L'Héritière de Grec'hgouré, dans les Gwerziou Brei: Izet de M. Luzel.

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