UN MOIS DE MAI
Si Mai n'est plus le mois clément, Qui veut que les fleurs soient écloses, Si le ciel n a pas seulement Le courage d'ouvrir les roses ;
Laissons faire, laissons pleuvoir Sur cet étrange paysage ; D'ailleurs on ne peut tout avoir :
Mai radieux et ton visage.
Il suffit de te regarder Pour n'avoir pas un autre rêve.
L'hiver, s'il veut, peut s'attarder :
L'heure qui sonne est aussi brève.
Mignonne, restons au logis Puisque Mai jalouse Décembre; Que le feu sur nos fronts rougis Fasse du soleil dans la chambre.
Laisse-moi lire dans tes yeux Que tu m'aimes et que je t'aime :
Bien que le rythme en soit très vieux, Rien n'est joli comme ce thème.
Si les baisers sont inconstants, Qu'importe ! Mon àme est la tienne...
— Il n'est que deux ou trois printemps Dont le cœur parle et se souvienne.
CHANSON
Je veux arracher de mon cœur L'inféconde mélancolie.
— Le mois de mai n'est pas moqueur Bien que la terre soit jolie.
Dans le silence des bois sourds Où monte l'odeur de la sève, Je veux donner aux rameaux lourds L'inutile poids de mon rêve;
Aux buissons embaumés et frais La souffrance mal apaisée, Pour qu'ils versent sur mes regrets Leurs douces larmes de rosée ;
Aux coquelicots dans les blés La mémoire chère et divine Des baisers trop vite envolés Où l'âme tremble et se devine.
Et pour qu'ils mêlent leur clarté A leurs lumières éternelles Aux firmaments des nuits d'été Le souvenir de ses prunelles.
CHANSONS. 2C
Cette femme qui passe là Et que j'ai peine à reconnaître Me fut bonne et me consola Comme un soleil qui vous pénètre.
Mes raisons pour vivre ou pleurer Etaient sa seule fantaisie, Et ma folle soif d'adorer Pour breuvage l'avait choisie.
Quand elle interrompit gaîment La chère ivresse commencée, Ce fut un noir écroulement Dans mon cœur et dans ma pensée.
Toutes ces fuites sans retour Font aussi mal que la première.
Mes yeux crurent, perdant le jour, Qu'ils perdaient aussi la lumière.
Le temps fait quand même l'oubli Par une cruauté de l'heure :
L'amour n'est pas enseveli Quand sur une morte l'on pleure.
C'est elle, après moins de deux ans, Que je revois ainsi changée. O jours traîtres et malfaisants!
O jeunesse vite outragée !
Ce n'étaient plus ses jolis yeux
Que j'ai chéris à les maudire.
Ni son sourire précieux
Qui me disait : « Tu peux sourire. »
Ce n'était plus qu'un souvenir, Une image décolorée, Et mon rêve n'eût pu tenir Dans cette page déchirée.
O pourquoi la fragilité
Des choses qui sont les meilleures :
Des caresses, de la beauté ?
Pourquoi le lourd marteau des heures?
Puisqu'on ne peut rien comparer Aux lèvres où le cœur s'enivre, Pourquoi ne pas laisser durer Cet enchantement qui fait vivre ?
CHANSON
Épris de la beauté des choses,
De toute science envieux,
Pour connaître trop bien les roses.
Avant trente ans nous sommes vieux.
Encor tenu par les caresses.
Notre cœur a des fils brisés.
Et quelles que soient les maîtresses, Sait le compte de leurs baisers.
Comme le soleil sur les sables, L'art faisant voir un but trompeur, Vers des sourcis insaissisables A des mirages qui font peur.
Notre àme s'est ouverte toute Dans les sourires et les pleurs :
Nous avons fait la même route Cent fois, cueillant les mêmes fleurs.
Quel chemin ? Quelle poésie ?
Quel chant nouveau, grave ou moqueur, Quelle femme belle et choisie Réveillera ce triste cœur ?
Sans que tu m'en fasses l'aveu,
Je sais que j'ai lié nos âmes.
Le temps ne sera plus du bleu
Qu'il était quand nous nous aimâmes.
Nous ne saurions nous désunir, Nous sommes mêlés l'un à l'autre.
Si notre amour a pu finir.
Quel ciel nouveau serait le nôtre ?
Malgré ton sourire moqueur, Mignonne, tu dois bien comprendre Si j'ai pris beaucoup de ton cœur.
Que je ne puis pas te le rendre.
Tu m'as guéri de mon souci Par une souffrance plus grande ; Mignonne, jeté dis merci, Mais que le ciel ne le le rende !
En me quittant, tu m'as fait voir Que l'amour seul n'est pas frivole, Et qu'on pleure de ne pouvoir Le retenir quand il s'envole.
Poète ami des songes creux Où délirent parfois les fièvres.
Je croyais être malheureux.
Et j'avais ton cœur et tes lèvres !
CHANSON
Par ce temps froid, maussade et gris, De grand vent, de pluie et de brume.
Où le sourire de Paris Se plisse, se fronce et s'enrhume,
Dans le pauvre logis désert, Près du foyer où meurt la flamme, Où vous attendre encor ne sert Plus à rien qu'à me fendre l'àme.
Où vos chères dernières fleurs Ont pu, depuis une semaine.
Perdre hélas ! avec leurs couleurs, Leur frêle grâce presque humaine;
Venez un jour, venez ce soir, Que ce ciel triste vous envoie !
Venez ! que j'aie à vous revoir Un peu de soleil et de joie !
Je ne vous ferai pas de mal...
Je vous dirai de douces choses, Et ma mine de carnaval Fera rire vos lèvres roses.
CHANSON
Votre matin est triomphant
Et vous êtes comme une enfant
Qu'aucune douleur n'a blêmie.
— Vous n'êtes rien que mon amie.
Votre regard a des éclats Comme n'en composeraient pas La physique ni la chimie.
— Vous n'êtes rien que mon amie.
Par ces temps froids et pluvieux Vous êtes le rayon joyeux Qui nous annonce l'accalmie.
— Vous n'êtes rien que mon amie.
Vous êtes une fleur de mai Et pourtant mon rêve charmé Ne vous a pas vue endormie.
— Vous n'êtes rien que mon amie.
Pourquoi contre vos yeux charmants, Etoiles des vrais firmaments, Mon âme s'est-elle affermie ?
— Vous n'êtes rien que mon amie.
CHANSON
Les derniers des beaux jours s'en vont, S'en vont en attristant mon âme.
Limpides et froids comme sont Les derniers regards d'une femme.
Ce sont aussi des nœuds brisés, Mais l'abandon est bien plus tendre.
L'air a des souffles de baisers, De baisers que je peux lui rendre.
11 m'a, comme elle, trois longs mois.
Enveloppé de son sourire :
J'allais par les prés et les bois, Laissant mes yeux dans ses yeux lire.
Elle est loin ! l'été bleu n'est plus. Adieu les belles découvertes Parmi les sentiers chevelus Qui coiffent les collines vertes !
Mais le ciel est sans trahison Jusqu'à la minute dernière, Et je sais bien que la saison Reviendra jeune et printanière.