‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 17 sur 39 · CHA.NSONS ET POÈMES · texte numérisé non relu

CHA.NSONS ET POÈMES

Voici qu'un pli se creuse à la lèvre si Hère ; Un pleur caché ternit la splendeur de tes yeux, Un mal secret se glisse en ton sein orgueilleux : Ma belle, il nous faudra souffrir même misère.

Violons et flûtes font rage ; Le cor résonne avec éclat :

Ma belle en robe de gala Danse au bal de son mariage.

Mais, à travers le son des basses Et des hautbois mélodieux, N'entendez-vous pas dans l'espace Sangloter les anges des cieux?

Il ne le souvient plus que jadis je fus maîlre

De ton cœur, qu'il voulut m'avouer pour seigneur.

Ce petil c(Eur, si doux ensemble et si trompeur,

Qu'il ne se peut Irouver rien plus doux et plus traî-

[tre.

Et combien je t'aimais, et combien je souffrais, Il ne t'en souvient plus. L'amour ou la souffrance, Lequel des deux alors l'emportait? Je ne sais ; Mais ce queje sais bien, c'est qu'ils furent immenses.

Si vous saviez, petites fleurs.

Quelle âpre souffrance j'endure, Vous voudriez verser vos pleurs Comme un baume sur ma blessure.

Si vous connaissiez mon tourment, \ Bouvreuil, rossignol et fauvette.

Vous voudriez par votre chant Réconforter votre poète.

Etoiles d'or, si vous saviez Quelle rigueur a mon supplice.

Sur moi, du ciel, vous verseriez Votre clarté consolatrice.

Mais nul ne connaît ma douleur.

Nul ne sait comme elle est cruelle, Hormis une femme, et c'est celle, Celle qui déchira mon cœur.

Pourquoi donc si pâles, les roses ?

O mon cher amour, dis-le-moi.

Les Heurs, dans l'herbe verte écloscs, Comme elles sont ternes! Pourquoi?

Pourquoi la voix de l'alouette A-t-elle des accents de deuil ?

Pourquoi donc à la violette Trouvè-je un odeur de cercueil ?

Pourquoi le soleil à la terre N'cnvoie-t-il qu'un rayon voilé?

Comme une tombe solitaire Pourquoi ce gazon désolé ?

Et pourquoi donc suisje moi-même Malade et blètne, ù ma beauté?

Il faut répondre : toi que j'aime, Pourquoi, pourquoi m'as-tu quitté?

Ils m'ont poursuivi de leur blâme :

Quels méchants contes ils t'ont faits!

Mais tout ce que souiïrait mon ûme, C'est ce f[u'ils ne t'ont dit jamais.

Avec des mines charitables, En prenant des airs convaincus, Ils t'ont dit que j'étais le diable:

Toi, mignonne, tu les as crus.

Mais ils n'ont pu savoir ni dire Ce qui fut le pire en mon fait :

Oui, le plus absurde, le pire, Démon cœur reste le secret.

Le rossignol chantait, le tilleul fleurissait. Le soleil nous faisait sa plus riante mine. Tu m'embrassais alors, et ton bras m'enlaçait, Et je sentais ton cœur battre sur ma poitrine..

[mense, Les corbeaux croassaient, seuls, dans la plaine im- Etles feuilles tombaient sous un ciel sans clarté. Avec un adieu froid tu m'as alors quitté, En me faisant ta plus correcte révérence.

[màmes!

Quand nous étions enfants, comme nous nous ai- Jamais de bouderie ou de brouille entre nous. Moi, le petit mari, toi, la petite femme, Tous les deux nous étions des modèles d'époux, Toujours joyeux, toujours caressants, toujours

[doux.

Pour revivre ces jours charmants de la jeunesse, Plus lard, à cache-cache il nous plut de jouer; Par malheur, à ce jeu nous mîmes tant d'adresse Que nous n'avons pas pu, depuis, nous retrouver.

Tu me restas longtemps fidèle.

Tu t'intéressas à mon sort Et me donnas du réconfort Aux jours de disgrûce cruelle.

Par ta bourse, mon indigence Trouva de quoi boire et mang^er, Et je liens de la complaisance Mon passeport pour l'étranger.

Ma belle, que Dieu te défende Contre le chaud, contre le froid, Et, tout ce que lu fis pour moi, Que jamais il ne te le rende!

Le sol, longtemps aride, au renouveau vermeil, Se pare de richesse et de splendeur aimable ; Tout s'égaie et tout rit sous le jeune soleil. Hélas ! il n'est que moi qui sois inamusable.

Les cloches, les oiseaux chantent dans te matin ;

Tout parle en l'univers, comme au temps de la

[Fable.

Mais, pour moi, maintenant l'univers parle en vain : Je tiens tout ce qu'il dit pour babil misérable.

[lourd :

Point d'homme qui ne soit, à mon compte, un ba-

Je m'ennuie avec un ami, d'ailleurs passable;

Et je suis en ce triste état depuis le jour

Où tu devins « madame », ô ma mie adorable

Tandis que je passais mes heures à songer Kl que je m'attardais en pays étranger,

Le temps durait à ma maîtresse ; Elle commanda sa robe de noce, hélas!

Et voici qu'à celle heure elle est entre les bras

D'un sot de la plus belle espèce.

Croire que ma maîtresse avec tant de beauté, Avec son teint de pêche et son oeil velouté,

Sa bouche attirante et jolie, Ne serait pas ravie au lointain voyageur, C'était — je l'ai compris trop tard, pour mon mal- La plus folle de mes iolies. [heur —

En tes doux yeux, les violettes.

Les roses, sur ton front chéri, Les lys blancs de tes mains fluettes.

Tout cela toujours est fleuri :

C'est Ion cœur seul qui s'est flétri.

INTERMEZZO LYRIQI'E

Lc ciel est si bleu, le monde est si beau ! La brise est si tiède et si parfumée!

Chaque fleur contient un si pur joyau Dans son calice où pleure la rosée!

L'homme est si joyeux de ce renouveau ! ... Et moi, je voudrais, au fond du tombeau, Dormir dans les bras de ma bien-aimée.

Lorsqu'au fond de la tombe sombre On t'aura mise, ma beauté, Descendant à tâtons dans l'ombre, J'irai m'élendre à ton côté.

Immobile, glacée et blême, Je te presse contre mon cœur ; Et le froid me gagne, et moi-même.

Bientôt, auprès de toi, je meurs.

Les trépassés, quand minuit linte.

Dansent en chœur aérien ; Mais nous, dans notre fosse, rien Ne peut desserrer notre étreinte.

La trompette du Jugement Retentit; chaque mort se lève....

Nous, nous poursuivons notre rêve, Enlacés éternellement.

Un sapin, isolé, se dresse Sur un mont aride du Nord ; Dans le silence et la tristesse, Sous son manteau de neige, il dort;

Il rêve, en son climat de brume, D'un palmier qui, dans l'Orient, Bien loin, se sèche et se consume Sur le flanc d'un rocher brûlant.

\La iête parle :]

Certes, si j'étais l'escabelle.

Où tu poses ton pied chéri.

Tu pourrais me fouler, ma belle.

Sans m'arracher le moindre cri.

[Le cœur parle :\

Si jetais rétotîe où tu pousses Ta fine aiguille d'acier clair, Les blessures me seraient douces Qui pénétreraient dans ma chair.

[La chanson parle ; |

Si j'étais la l'euille légère Qui sert à friser tes cheveux, J'en profiterais pour te faire, Bas, à l'oreille, mes aveux.

Je n'ai pu rire, mon amie.

De ce jour où tu me quittas.

J'écoulai les plaisanteries.

Mais rire, je ne le pus pas.

Et, quand je vous perdis, madame, Mes pleurs se tarirent, hélas 1 La douleur a brisé mon ûme ; Mais pleurer, je ne le peux pas.

Avec ma si grande douleur Je fais ces petites chansons Qui, telles que des oisillons, Vont voler près de voire cœur.

Puis elles reviennent au nid, Mais sans y rapporlerd'espoir, Et je ne puis d'elles savoir Ce que votre cœur leur a dit .

Les bourgeois, en belle toilette.

Se promènent par monts, par vaux.

Tels que les folâtres chevreaux, Belle nature, ils te font fête.

Éblouis, ils clignent des yeux A tes romantiques merveilles ; Ils ouvrent leurs larges oreilles Aux chansons des oiseaux des cieux.

Moi, je tends devant ma fenêtre Un rideau noir, un rideau lourd :

Mes chers ("anlômes vont peul-elre Me visiLer pendant le jour.

Oui, mon vieil amour, à celle heure,

D'entre les morls va revenir.

11 est là : Je sens s'amollir

Mon cœur sous les larmes qu'il pleure.

Plus d'un souvenir effacé Surgit du tombeau de mon âme Et ressuscite le passé Que nous avons vécu, madame.

Le jour, je traînais ma douleur Par la ville, de place en place, Et j'étonnais par ma pâleur La foule distraite qui passe.

La nuit, les choses allaient mieux, Car la rue était vide et sombre ; Je marchais, suivi de mon ombre, A pas pesants, silencieux.

Sur le vieux pont, Técho nocturne S'éveillait au bruit de mon pied ; Au ciel, la lune taciturne Me regardait avec pitié.

Près de votre maison aimée Enfin, je m'arrêtais devant Votre fenêtre hélas ! fermée, Et mon pauvre cœur souffrait tant

Mais j'ai su que parfois, ma chère, Du regard vous avez scruté La rue obscure où, solitaire, Comme un terme j'étais planté.

Un jouvencel aime une jouvencelle Dont un autre amant prit le cœur; De sa part, cet autre aime ailleurs Et se marie avec sa belle.

La jouvencelle, en son dépit extrême.

Accueillant le premier venu, Épouse enfin un malotru.

Sans songer à celui qui l'aime.

Celte histoire est bien vieille et bien commune, Et pourtant nouvelle toujours.

II en est que celte infortune A désespérés sans recours.

Lorsque j'entends chanter cet air Qu'autrefois me chantait ma dame, La souffrance comme une lame Pénètre mon cœur et ma chair.

Je cherche alors un lieu sauvage Pour être tout à ma douleur, Et, comme en averse un orage, Mon désespoir se fond en pleurs.

En rêve j'ai vu la fille du roi :

L'œil voilé, le front pâle, elle est venue Sous le vert tilleul s'asseoir près de moi ; Longuement dans mes bras je l'ai tenue.

— Du trône royal je n'ai nul désir, Et ton noble père avec sa couronne

Et son sceptre d'or a beau m'éblouir,

Ce que je veux, c'est toi seule, mignonne.

— Las! ce que tu veux ne peut s'oblenn^ : Je suis dans la tombe avec les morts blêmes, La nuit seulemenl je peux revenir Vers toi, mon amant, parce que je l'aime.

Assis, cœur contre cœur, dans l'ombre, Avec notre barque légère, Celte nuit, nous fendions, ma chère.

Les Ilots calmes de la mer sombre.

Puis, au mol éclat de la lune,

Nous apparut l'île des Fées,

Et des chants, du sein des nuées.

Soupirèrent dans la nuit brune.

Ces chants, au milieu du silence.

Remuaient jusqu'au fond nos âmes ; Pourtant, sans espoir, nous passâmes En cinglant sur la mer immense.

Avec sa main blanche, une fée Des légeinios du temps jadis, Doucenienl, me montre l'entrée Radieuse d'un paradis.

Là, de grandes tleurs languissantes Se pâment sur l'or du couchant Et se regardent tendrement Avec des visages d'amantes.

Tous les arbres chantent en chœur :

Leur murmure est comme un andanle, Tandis que les ruisseaux jaseurs Font une musique dansante;

Et, dans l'air, frémissent des lais, Des lais pleins d'une langueur tendre.

Tels que peuvent, seuls, les comprendre Les cœurs d'amour ensorcelés.

Ah ! vienne un temps qui me délivre Du souci dont je suis hanté Et qu'enfin je puisse aller vivre Dans ce paradis enchanté !

Ce pays, co pays de rêve, Il m'apparaît toutes les nuits ; Mais quand finit la nuit trop brève, Comme un soulfle, il s'évanouit.

Je vous ai bien aimée et vous aime toujours, Et si cet univers, fracassé, dans les ombres Venait à s'écrouler, — du milieu des décombres. Il surgirait, flamme immortelle, mon amour 1

A l'heure claire du matin.

Tandis que les petites fleurs Causent et chuchotent en chœur.

J'erre, muet, dans le jardin.

Avec compassion, les fleurs Arrêtent sur moi leur regard Et disent : « Jeune homme hagard, Sois indulgent à notre sœur >.

En ma passion magnifique Resplendit la sombre beauté D'une aventure fantastique Que l'on conte une nuit d'été....

Dans un féerique paysage Deux amoureux s'en vont, muets ; La lune luit sur leur passage Et chantent les rossignolets.

L'amante est comme une statue; L'amant vient de s'agenouiller; Mais la vierge fuit, à la vue D'un géant qui sort du hallier.

Et le géant de sa rapière

Couche son rival sur le pré,

Puis s'en retourne.... Qu'on m'enterre,

Et voilà le conte achevé.

Ces gens m ont fait, tour à tour, Endurer une géhenne, Les uns avec leur amour.

Les autres avec leur haine.

Ils ont dans ma coupe pleine Mis du poison chaque jour, Les uns avec leur amour, Les autres avec leur haine.

Mais aucun n'a plus fait pour Mon tourment que l'inhumaine Qui, pour moi, n'eut pas de haine El n'eut pas non plus d'amour.

Aujourd'hui, sur ton beau visage L'été rayonne en sa splendeur ; L'hiver et sa rigueur sauvage, A celte heure, sont en ton c(cur.

Mais rien ne persiste ; avec l'âge Tout doit changer; un jour, l'ardeur De l'été brûlera ton cœur,

L'hiver sera sur ton visage.

Au moment de se séparer, Des amants se tendent la main.

Puis ils se prennent à pleurer Et ce sont des soupirs sans fin.

Nous n'avons pas versé de pleurs Ni poussé de tendres soupirs, Et c'est plus tard que, de nos cœurs, Pleurs et sanglots devaient jaillir.

Pendant qu'on sert le thé fumant, On parle amour en compagnie :

Les hommes font des théories Et les femmes du sentiment.

« L'amour doit être platonique, »

Dit le conseiller d'un ton las ;

El la conseillère, ironique, Sourit et puis soupire : « hélas ! »

Un chanoine à bouche lippue

Dit : <( Rien ne nuit à la santé

Comme un amour sans chasteté.

— Pourquoi? » demande une ingénue.

« L'amour est une passion ! »

Affirme une dame. Avec grâce, Là-dessus, elle offre une tasse Et la pince à sucre au baron.

Mais ta place est inoccupée...

J'aurais tant voulu qu'à ton tour Tu vinsses dire, mon aimée.

Ton opinion sur l'amour.

C'est du poison, ma poésie.

Peut-il donc en être autrement ?

Ce poison, comme un nécromanl L'as-tu pas versé dans ma vie?

C'est du poison, ma poésie.

Peut-il donc en être autrement?

Que loge en son cœur ton amant?

Des vipères — et toi, ma mie.

Dans un rêve de mois de mai, J'ai vu le passé de retour :

Au pied d'un tilleul embaumé Nous nous jurions fidèle amour;

Et c'était serment sur serment.

Mots tendres, doux baisers; soudain, Pour me rappeler ce moment, Vous me mordîtes à la main.

0 ma bien-aimée à l'œil bleu, Ma bien-aimée aux blanches dents.

C'était bien assez des serments, Me mordre n'était pas de jeu.

Sur le mont, où j'ai fait retraite, Je deviens très sentimental.

« Que ne suis-je oiseau! » Je répèle Sans cesse ce souhait banal.

Ah ! si j'étais une hirondelle, Enfant, je volerais vers toi Et m'en irais à lire-d'aile Bâtir mon nid près de ton toit.

Ah ! si j'étais une fauvette, Enfant, je volerais vers toi Et mon chant, dans la nuit muette.

Te soupirerait mon émoi.

Si j'étais un serin, madame,

Je vous sifflerais mes refrains,

Et vous, vous m'ouvririez votre âme.

Car vous adorez les serins.

Lentement, roule ma voilure A travers le vallon fleuri.

Et le jeune soleil sourit Au renouveau de la nature.

Tandis qu'immobile je pense A la belle que j'aime tant, Trois ombres passent en silence Avec un geste inquiétant.

Elles me font une grimace Moqueuse et craintive à la fois, Puis, tourbillonnant, toutes trois S'évanouissent dans l'espace.

En rêve, j'ai pleuré: ma mie.

Je croyais te voir au cercueil; Au réveil, des larmes de deuil Coulaient sur ma face pâlie.

En rêve, j'ai pleuré; ma mie.

Tu congédiais ton amant ; En m'évcillant, l'Ame meurtrie.

Je pleurais douloureusement.

En rêve, j'ai pleuré: ma mie.

Tu me gardais toujours ton cœur.

Pourtant, à mon réveil, mes pleurs Ruisselaient ainsi qu'une pluie.

00 CHANSONS ET POEMËâ

Ton image, la nuil, dans tous mes rêves passe, Et, voyant un sourire en tes beaux yeux mouillés, Le cœur rempli d'amour et des pleurs sur la face, Je me jette éperdu, sanglotant, à tes pieds.

Et toi, me regardant avec mélancolie. Tu hoches doucement ta tête aux blonds cheveux ; Des pleurs tombent aussi de tes yeux, mon amie. Comme des perles à Torient lumineux.

Tu m'offres un bouquet de roses effeuillées En me disant tout bas un mot mystérieux ; Mais, quand vient le malin et que j'ouvre les yeux, Plus de bouquet, et la parole est oubliée.

Le vent furieux hurle, tonne.

Et l'eau du ciel tombe en torrent :

Par cette affreuse nuit d'automne, Où peut être ma pauvre enfant?

Elle est assise, triste et sombre, Dans son réduit silencieux, Et des pleurs emplissent ses yeux Qui plongent, inquiets, dans l'ombre.

Le bois j^relotte sous la bise; Il fait humide et froid ; nul bruit; Enveloppé de brume grise, Je chevauche seul dans la nuit.

Et, cependant, ma rêverie Fait, elle aussi, bien du chemm.

Dans la maison de mon amie Elle me transporte soudain.

Les chiens aboient; avec des torches.

Les valets viennent, étonnés ; Sur les larges dalles du porche Mes éperons ont résonné.

Dans la chambre tiède et moelleuse Où s'étouffe le bruit des pas, Je vole vers mon amoureuse Et je la prends entre mes bras...

Mais le vent se lève en tempête.

Un vieux chêne grognon me dit :

« Assez, rêvé, fou de poète !

Au plus tôt rejoins ton taudis ».

Laissant dans l'air une traînée Lumineuse comme le jour, Voici qu'une étoile est tombée, Et c'est l'étoile de l'amour.

D'un pommier, pleuvent sur la terre Feuilles et fleurs en tourbillon ; Le vent, d'une haleine légère, Les disperse par le vallon.

Un beau cygne blanc se lamente, Ramant de ci de là sur l'eau ; Puis sa voix s'éteint, languissante; 11 plonge en son mouvant tombeau.

Silence ! obscurité ! mystère !

Feuilles et fleurs ont disparu; L'étoile esl réduite en poussière Et le chant du cygne s'est tû.

Je parcourais, en rêve, un étrange manoir Et, sous une lumière à mes yeux inconnue, J'y voyais s'agiter une foule éperdue Dans Tenchevôtrement des salles et couloirs.

Tous cherchaient la sortie; et cette foule blême De (lames et seigneurs, qui se tordaient les mains, Tourbillonnait en proie à l'angoisse; moi-même, Je (us bientôt saisi dans ce remous humain.

Puis j'entendis mon pas sonner seul sur les dalles : Tous avaient disparu comme un flot écoulé, Et, le coeur anxieux, j'errais dans le dédale Mystérieux de ce palais ensorcelé.

[vaincue.

Mais mes pieds étaient lourds comme du plomb ;

Mon ame renonçait à lutter, quand enfin. Après ce long tourment, j'aperçois une issue. Sauvé! mais non... Quelqu'un me barre le chemin.

Devant moi se tenait la femme qui m'est chère : La lèvre contractée et les sourcils froncés, D'un signe elle me fit retourner en arrière. Ou'était-ce? avis ou bien reproche? Je ne sais.

Pourtant je voyais luire en ses yeux une flamme ; Malgré son front sévère et son air singulier, Son regard était plein de tendresse, et mon âme Tremblait d'espoir, lorsque le jour vint m'éveiller.

A la minuit, dans la forêt froide et muette, J'errais en exhalant des plaintes et des cris. Troublés dans leur repos, les arbres endormis, Avec compassion, ont secoué la tète.

Les suicidés au carrefour Ont leur sépulture assignée.

Une pâle fleur bleue est née Sur la fosse maudite, un jour :

C'est la- fleur de l'ame damnée.

Au carrefour, je vins m'asseoir Par une nuit sombre et glacée; La lune perça le ciel noir.

Et la fleur de l'âme damnée Parut lentement se mouvoir.

Où que je chemine, en tous lieux,

La voie est, pour moi, morne et sombre ;

Loin de la clarté de tes yeux,

Je vais, en tâtonnant, dans l'ombre.

INTERMEZZO LYKIQUE <)5

Nulle étoile d'amour ne luit Dans le ciel devenu grisaille ; A mes pieds, un abîme bâille :

Prends-moi donc, éternelle nuit!

La nuit pesait sur ma paupière ; Ma bouche était close d'un sceau De plomb; glacé, dans mon suaire, Je dormais au fond du tombeau.

Pendant combien de temps mon somme

Avait-il duré? qui le sait ?

Un jour, je me réveillai comme

A mon cercueil si l'on frappait.

— « Henri, lève-toi de ta bière :

Tous les morts sont ressuscites, Et voici que le ciel s'éclaire , Du jour de l'immortalité.

— Je ne peux me lever, ma chère ; Je suis aveugle sans recours ;

J'ai tant pleuré! sous ma paupière.

Mes yeux sont éteints pour toujours.

— Henri, je veux, d'une caresse.

Dissiper celle ombre ; je veux Que, dans sa gloire, t'apparaisse Le choeur des anges dans les cieux.

— Je ne peux me lever, ma chère ; En mon cœur, est toujours saignant Le mal que lu m'as fait naguère

En me disant un mot méchant.

— Henri, la main de ton aimée Va se poser contre ton cœur; Ta plaie ainsi sera fermée

Et je guérirai ta douleur.

— Comment me lever, mon amie ?

Le sang coule aussi de mon front Où, lorsque tu me fus ravie,

J'ai mis une balle de plomb.

— Des boucles de ma chevelure Je veux, bouchant Ion front béant, Tarir enfin le Ilot de sang

Qui coule encor de la blessure ».

A cette prière si tendre Comment pouvais-je résister? Gomment l'écouter sans l'entendre?

Alors je voulus me lever.

Mais, de mes blessures anciennes, Au premier effort essayé, Le sang, ainsi qu'une fontaine, Jaillit... Et je me réveillai.

Je vais enterrer mes chansons.

Mes mauvais rêves de naguère; Allez me chercher, compagnons.

Une vaste et solide bière.

Ce qu'il me faut y mettre en tas, Je ne le sais pas, ni personne ; Mais, sûrement, la grande tonne D'Heidelberg n'y suffirait pas.

Oui, le cercueil auquel je pense Est d'un volume inusité.

Plus long que le pont de Mayence Et pour des siècles charpenté.

Comme porteurs, que l'on requière Douze gars robustes autant Que le saint Christophe géant Dont la sainte Cologne est fière.

Et puis, cet énorme fardeau, Qu'au fond de la mer on le lance ; Car il faul au cercueil immense Donner un immense tombeau.

— Mais, enfin, pourquoi doit-il ôlre Si grand, ce cercueil, et si lourd ?

— Amis, c'est que je veux y mettre Mes souffrances et mon amour.

Dans mon existence si sombre Une claire image a passé :

Puis ce rayon s'est efTacé, Et je suis replongé dans lombre .

Quand les enfants, dans les ténèbres, Effrayés, sont pris de frisson, Pour chasser les spectres funèbres, Ils chantent bien haut leur chanson.

Moi, comme eux enfant, dans ma voie Ténébreuse je chante aussi, Et ma pauvre chanson sans joie Chasse un temps, du moins, mon souci.

D'où cetle tristesse inquiète, Ce poids dont je suis oppressé ?

Certain conle du temps passé Ne peut me sortir de la tête...

L'air fraîchit et la terre est sombre ; Le Rhin coule silencieux; Seule, sur la pourpre des cieux, Une roche émerge de l'ombre.

C'est là qu'est assise la fée Loreley, la vierge du Rhin :

Elle passe un peigne d'or fin Dans sa chevelure dorée.

La vierge aux longs cheveux d'or chante Sa mystérieuse chanson, Et sa voix, étrange et troublante, Sur l'eau fait courir un frisson.

Malheur au pêcheur qui s'attarde A l'écouter ! L'écueil, la mort, Il ne voit rien ; il ne regarde Que l'Immortelle aux cheveux d'or.

Mais le Rhin vers l'écueil entraîne liarque et batelier affolé...

Voilà ce que fait Loreley Avec sa chanson de sirène.

Que mon âme est triste et malade!

C'est pourtant le doux mois de mai.

Je suis sur la vieille esplanade Auprès d'un tilleul embaumé ;

En bas, coule, calme et limpide, Le lleuve moiré d'un frisson, Où glisse la barque rapide D'un enfant siflant sa chanson ;

Et plus loin, c'est un pêle-mêle Gaiement pittoresque : hommes, bœufs, Guérels, villas, bourg, clocher frêle.

Prés verdoyants, fourrés ombreux.

Des servantes font la lessive.

Poussière d'or, l'eau du moulin Danse dans l'air; ici n'arrive ()ue voilé le tic-lac lointain.

D'une vieille guérite en pierre Se détache, sur les remparts, L'habit rouge d'un militaire En faction. Le jeune gars.

104 CHAÎÎSONS et POEMES

En voulant badiner, me couche En joue. Ah ! que puisse le sort Permettre qu'il tire, me touche, Et qu'il m'étende roide mort.

Je pleurais dans le bois. La grive Interrompit son chant joyeux Et me dit d'un ton curieux :

« Poète, quel malheur t'arrive ? »

Et je lui répondis: « Ta sœur.

L'hirondelle, doit le connaître.

Car elle niche à la fenêtre De la femme qui prit mon cœur. «

Nuit humide et lourde d'orag-e ; Pas une étoile dans les cieux; Le vent se plaint dans le feuillage Et je marche silencieux.

Le toit du forestier s'éclaire; Pourtant je ne suis pas tenté

D aller où luit cette lumière; Ce seuil par l'angoisse est hanté.

Aveugle, la vieille grand'mère Est assise dans son fauteuil Et, comme une image de pierre, Muette en ses habits de deuil.

Un gars roux, blasphème à la bouche, Vient et va d'un pas lourd et dur ; Il rit, pousse un juron farouche Et lance son fusil au mur;

El, tandis qu'en un recoin sombre Une fille coud en pleurant, Le vieux chien, qui dort dans son ombre. En rêve, se plaint sourdement.

Quand je rencontre par malheur Les parents de mon cher amour.

Père, mère, petite sœur Gentiment me disent bonjour.

lOG CHANSOîsS ET POEMES

Ces gens plein de civilité Me déclarent avec chaleur Que j'ai l'air en bonne santé, Sauf pourtant un peu de pâleur.

Moi, je m'enquiers de leurs amis, De leur nombreuse parenté Et du petit chien qui, jadis, Jappait avec tant de gaieté.

Et je m'informe d'elle aussi, D'elle, dont on m'a pris le cœur :

« Ses couches seront ce mois-ci », Répondent-ils d'un ton vainqueur.

Alors, très gracieusement, Je les prie, en offrant mes vœux, De lui porter mon compliment Et mon salut respeclueux.

« Monsieur, dit la petite sœur.

Mon chien, si doux et si câlin, Devint enragé. Quel malheur!

Nous l'avons noyé dans le Rhin ».

Oh ! cette enfant, quand elle rit, Elle a ces yeux, ces mêmes yeux.

Oui me firent perdre l'esprit Et m ont rendu si malheureux

Assis au seuil de la cabane

I>" pêcheur, tournés vers la mer

Nous voyions dans 1 air diaphane Lesvapeursdu soir se former.

I>es flamm€s commençaient à luire Perçant l'espace d'un rais d'or ; Voiles ouvertes, un navire Lentement s'éloignait du port.

Nous parlions naufrages, tempêtes, ^ort tragique des matelots :

IJangers incessants, rares fêles.

Vie entre le ciel et les Ilots.

Nous nommions de lointains rivages Au nord, au sud, et nous citions

Les noms de peuplades sauvages Et de bizarres nations.

Au midi, près des bords du Gange, Sous des cieux de clarté vêtus.

Belle et douce, une race étrange Adore la fleur du lotus.

Au nord, les Lapons, — larges bouches, Corps trapus, crânes aplatis, — Cuisent leurs poissons et, farouches, Se gourment avec de grands cris...

Chacun conte ainsi son histoire Et, lorsqu'enfin chacun s'est tu, Le "navire dans la nuit noire, A l'horizon, a disparu.

Charmante fille du pêcheur.

Amène ta barque à la rive ; Viens à moi, ne sois pas craintive, Mets ta main dans ma main, ma sœur.

Sur mon cœur repose ta tête :

Pourquoi te ferais-je plus peur Que les vagues où, sans frayeur.

Tu te risques dans la tempête?

Il a ses tempêtes, mon cœur, Ses récifs, son flot qui déferle ; Mais il est aussi mainte perle Qu'il recèle en sa profondeur.

Au ciel, la lune s'est evée; La mer scintille à sa lueur...

Entre mes bras ma bien-aimée Se blottit auprès de mon cœur.

Nous sommes seuls; elle frissonne; Je lui dis : « D'où vient ta frayeur? Quoi ! le vent te fait peur, mignonne. Qu'entends-tu donc dans sa clameur?

— Je n'ai pas peur du vent qui gronde : J'écoute, dans le gouffre amer.

Se plaindre d'une voix profonde Mes sœurs, les vierges de la mer ».

JO

Telle une énorme pomme d'or, La lune luit; hors des nuages.

Sa lumière en large sillage S'étale sur la mer qui dort.

Tandis que j'erre sur la grève Oii viennent se briser les flots, A mon oreille de doux mots Murmurent, comme dans un rêve.

Ah ! la nuit va trop lentement

Et mon cœur ne peut plus se taire...

0 Nixe, parais sur la terre, Viens, j'attends ton enchantement.

Je veux être à toi corps et âme Et, le front posé sur ton sem, JeVeux que ton baiser divin Fonde mon cœur comme une flamme.

Sur le fln duvet d'un nuage Us dorment là-haut, les grands dieux.

Quels ronflements ! quel beau tapage 1 Aussi fait-il un temps afl^reux.

Sur mer, le bateau hasardeux S'efl-are au milieu des rafales.

Nul ne saurait de ces cavales Refréner l'élan furieux.

Donc, tandis que le vent galope, Que grincent mât, cordages, nœuds.

Dans mon manteau je m'enveloppe Et je m'endors comme les Dieux.

Le vent, en trombes déchaînées, Fouettant l'écume des flots, Gronde avec de rauques sanglots.

Des hurlements et des huées.

Du fond du ciel noir, frénétique, Un déluge tombe à grand bruit:

On dirait que l'antique nuit Veut engloutir la mer antique.

Sur la cime du mat blottie, La mouette crie et se plaint; Pour sûr, c'est un malheur prochain Que m'annonce sa prophétie.

' L'ouragan vient d'ouvrir le bal ; 11 souffle, siffle, gronde, tonne.

Heisa ! la barque tourbillonne.

Entraînée au branle infernal.

Comme une vivante muraille, La mer se dresse jusqu'aux cieux, Puis, s^îcroulant, ouvre à nos yeux L'abîme insondable qui bâille.

Alors prières, cris d'effroi.

Jurons, pleurs de désespérance !

Moi, m'altachanl au mât, je pense .

u Je voudrais bien être chez moi ».

La nuit tombe et l'ombre s'épanche Le flot bruit, mystérieux.

Dans la brume, une forme blanche Sort de l'abîme sous mes yeux.

Elle est près de moi sur la grève, La belle Vierge de la mer.

Son sein, qui se gonfle, soulève Les plis de son voile entr'ouvert.

Entre ses bras elle me presse Comme dans un étau de fer :

(c Qu'elle est farouche, ta caresse, 0 belle Vierge de la mer !

LE KETOUH 11;

— Oui, mon amant, oui, je t'enlace Dans un embrassement étroit, C'est que le vent du soir me glace.

Réchaun'e-moi, j'ai si grand froid ! »

La lune alors parait, livide, A travers les vapeurs de l'air :

« Pourquoi ton œil est-il humide, O belle Vierge de la mer?

— Quoi ! mon œil est voilé? sans doute, Lorsque je vins du gouffre ici,

Il y demeura quelque goutte Par laquelle il est obscurci ».

La mouette crie ; au rivage.

Le flot sombre vient écumer :

« Ton cœ.ur bat d'un élan sauvage, O belle Vierge de la mer.

— Oui, mon cœur bat avec délire.

Oui, mon cœur bat éperdumeni,

Et c'est que je ne saurais dire Combien je t'aime, fils dAdam ».

Lorsque le matin, quelquefois Je passe devant la fenêtre, Je suis heureux si ton minois Gracieux veut bien y paraître.

Ton œil semble vouloir plonger Dans mon cœur, ô charmante femme :

u Quel est, dis-tu, cet étranger?

Qu'est-ce donc qui manque à son âme ? »

Je suis un poète allemand Connu dans l'Allemagne entière , Entre les plus grands, sûrement, Ma place n'est pas la dernière.

Si, ce qui me manque, ma sœur, Manque à plus d'un sur cette terre, Entre les élus du malheur.

Ma place n'est pas la dernière.

Sur le seuil de la maisonnette

Nous vinmes tous deux nous asseoir

LE HETOUR 115

La mer, comme un miroir, reflète La pourpre éclatante du soir.

Bientôt la mouette s'alarme ;

L'air est devenu nuageux

Et je vois briller une larme, Larme d'amour, en les yeux bleus.

Sur ta main blanche elle est tombée, Et moi, me jetant à genoux, Ce pleur mystérieux^et doux.

Je l'ai bu comme une rosée.

Je n'ai ni santé ni raison Depuis lors ; ma vie est affreuse ;

Je meurs de désir Malheureuse,

Tes larmes, c'est donc du poison ?

Sur la montagne, un beau château Profile ses fines tourelles.

C'est moi qui suis le damoiseau De ses trois belles damoiselles.

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