H8 CHANSONS ET POEMES
Ainsi, par les chemins connus, Je viens pour revoir la demeure, Ma belle, où jadis tu vécus.
Qu'elle est triste et vide, à cette heure
Qu'elles sont étroites, ces rues ! Oh ! ce pavé noir et glissant, Ces maisons à mines bourrues 1 Allons-nous-en ! allons-nous-en!
J'ai voulu revoir la place si chère Où tu me juras de m'aimer toujours ; Où tu répandis des larmes d'amour.
J'ai vu des serpents qui rampaient à terre.
C'est la paix de la nuit et la rue est tranquille. Voici bien la maison qu'habitait mon trésor. Depuis déjà longtemps elle a quitté la ville. Et pourtant sa maison est h sa place encor.
El je retrouve aussi — regard sombre, air sau-
[vage — Un homme qui, de désespoir, se lord les bras. J'ai frissonné d'horreur en voyant son visage ; Car la lune m'a fail me reconnaître, hélas!
Eh 1 ma doublure, eh ! toi, camarade au front
[blême, Quel plaisir peux-tu prendre à singer la douleur Qui m'accabla jadis à cette place même Et pendant tant de nuits me tortura le cœur ?
Comment, sans avoir peur, dorl-ellc.
Sachant que je ne suis pas mort ? Puis-je pas, esclave rebelle, Secouer mon joug d'un effort ?
Elle rit de la vieille histoire De l'amant trépassé qui vint Revoir sa belle et qui, soudain.
L'emporta dans la tombe noire.
Mais moi, je vis, ô beauté fière, Ne l'oubliez pas, et pensez
Que, haineux, je pourrais vous faire Plus de mal que les trépassés.
Enfant, dans ta chambre tu dors; La lune en tremblant y regarde.
Une musique babillarde Joue un air de valse au dehors.
En cherchant d'où viennent les sons Qui troublent ainsi le silence, Je\ois un squelette qui danse Et qui racle du violon.
« Jadis tu m'as promis un lour De valse et m'as trompé, ma chère.
Ce soir, c'est bal au cimetière ; Viens-y donc danser, mon amour >.
Prise d'un désir effrayant, La fille sort de sa chambrette, Et, devant elle, le squelette Se hûtc en chantant et dansant.
LE RETOUR i2|
II danse en jouant le même air:
Toute sa carcasse cliquette Et, sinistre, il fait la courbette.
O lune, sous ton regard clair.
Abîmé dans mon rêve noir.
Je restais devant ton image.
Insensiblement, ton visage Se mit à vivre et se mouvoir.
Alors, sur tes lèvres en fleur, Parut un merveilleux sourire, Et dans tes yeux je crus voir luire, Furtifset sincères, des pleurs.
Et moi, je me pris à pleurer
Sur le désastre de ma vie
Jamais je ne pourrai penser Que pour toujours tu m'es ravie.
Je dois porter un monde, un monde de douleur. Atlas infortuné, je sens que je succombe; Sous le fardeau trop lourd, je chancelle, je tombe Dans mon corps épuisé va se rompre mon cœur.
0 cœur empli d'orgueil, vois s'accomplir ton rêve Tu voulais le bonheur, un bonheur infini. Ou, sinon, le malheur sans limite, sans trêve ; — Ton malheur est parfait; ton orgueil est puni.
Les ans viennent, les ans s'en vont, La tombe s'ouvre et se referme. Mais cet amour n'a pas de terme.
Que je porte en mon cœur profond.
Ah 1 que je voudrais devant vous Paraître sanglotant et blême.
Et dire, en tombant à genoux :
« Madame, comme je vous aime! »
Je rêvais; tristement la lune cheminait ; Les étoiles luisaient avec mélancolie;
Je rêvais; tristement la lune me menai. Vers la ville où, là-bas, habite mon amie.
Et j'arrivais ainsi jusques à la maison Ou mes lèvres mettaient des baisers sur la pierre De degrés, où, parfois, au milieu du fnsson De la so.e, elle passe indolente et légère.
Comme le ciel était lugubre à mes regards- Combien longue la nuit! combien froide la pierre -
Ata fenêtre enfin quand tu parus, ma chère Ion visage, sous la lune, semblait blafard.
D'où viens-tu, larme solitaire.
Dont mes regards sont obscurcis?
C'est une larme de jadis Qui demeura sous ma paupière.
Elle avait de brillantes sœurs;
Heur et malheur les virent naître, l^uis le temps les fit disparaître, Tel le vent chasse les vapeurs.'
Oui, mon bel amour de naguère Comme un nuage s'est enfui.
0 vieille larme solitaire, Évanouis-toi comme lui.
pale d'une étrange pâleu La lune tristement éclaire La vieille maison du pasteur Bâtie auprès du cimetière.
Dans sa bible la mère lit ; Le fils bâille ; la fille aînée, Déjà par le sommeil gagnée, S'étire, et la plus jeune dit :
« Dieu 1 quelle lugubre demeure !
C'est le séjour de l'ennui noir ; Car, à moins que quelqu'un ne meure.
Nous n'avons jamais rien à voir.
— Oui, répond, en lisant, la mère ; Nous n'avons eu que quatre morts Depuis qu'on enterra ton père Près de la porte, là, dehors ».
Et la fille aînée : « Ah ! fait-elle, C'est trop longtemps crever de faim, r.he/ le comte j'irai demain.
Il est riche et me trouve belle ».
Le fils, à son tour : « Sans regret, Je foule aux pieds mon honneur vierge.
Trois faux-monnayeurs, à l'auberge, Doivent m'enseigner leur secret ».
La mère lui lance à la face Sa lourde bible : « Quoi ! maudit, Gronde-t-elle, un fils de ma race Songe à devenir un bandit ! »
Mais quelqu'un frappe à la fenêtre.
Ils regardent. Avec terreur, Ils voient le spectre du pasteur Dans sa robe noire de prêtre.
Il fait un temps affreux : il vente, II pleut ; l'eau ruisselle à grand bruit. Seul, chez moi, pendant la lounucute .Je plonge mes yeux dans la nuit.
Quelle est donc cette humble lumière Qui vacille par le chemin ?
Je vois trotter une commère, Clopin-clopant, lanterne en main.
Elle va faire son emplette, Du beurre, du miel et des œufs.
Pour régaler d'une galette Sa fillette aux jolis yeux bleus.
Cependant, en sa chambre close, L'enfant suit d'un œil paresseux Les boucles d'or de ses cheveux Qui caressent son minois rose.
On croit que je me meurs d'amour Et que ma souffrance est extrême; On le croit si bien qu'à mon tour Je m'en suis convaincu moi-môme.
0 chère petite aux grands yeux, Je t'aime plus qu'on ne peut dire Et j'ai protesté de mon mieux Que mon cœur souffrait le martyre.
Mais c'est, tout seul, en mon réduit, Que j'ai su parler de la sorte :
Ma langue, en ta présence, est morte Et devant toi je n'ai rien dit.
Pour me mettre un sceau sur la bouche Un mauvais ange était venu.
Si je souffre, seul et farouche, Un mauvais ange l'a voulu.
Tes mains blanches comme des lys, Permets que ma lèvre les touche.
Et, sans une plainte à la bouche, Je mourrai, mes vœux accomplis.
Nuit et jour, je rêve à tes yeux, A tes yeux clairs de violette, Et l'énigme qui m'inquiète.
C'est leur azur mystérieux.
Quoi! vraiment, tu n'as pas pu voir (JuG l'on te payait de retour?
En ses yeux, comme en un miroir, Tu nas pas su lire l'amour?
Eh quoi! lu perdis ton lalin A vouloir déchiffrer son cœur?
Mon cher, je t'avais fait riiouncur De le croire un peu plus malin.
Tous deux s'aimaient; leurs cœurs étaient épris; Mais nul aveu ne sortit de leurs lèvres. On les pouvait croire des ennemis, Lorsque l'amour les consumait de fièvre.
Et puis un jour vint qui les sépara.
Entre eux le temps aussi mit sa barrière, Et, quand l'un d'eux lui dormir sous la terre. Celui qui restait l'ignora.
Quand je vous confiais mes souffrances intimes, 0 mes tendres amis, vous me bailliez au nez. Mais, depuis que j'ai mis mes tortures en rimes, Vous prodiguez l'éloge à mes vers bien tournés.
Je coDJui-ai le diable, il parut sur-le-champ, El je dois avouer quelle fut ma surprise : Ni baiK roche, ni laid, c'est un homme charmant, Dans la Heur de son âge et de tenue exquise. Courtois en ses façons, diplomate achevé, A merveille il discourt sur l'État et l'Église; Un peu pâle ; mais c'est qu'il s'est fort appliqué A hre Hegel, qu'il fait du sanscrit, et qu'il prise Entre tous nos auteurs le poète Fouqué !
« La critique aujourd'hui, dit-il, me laisse froid : Je l'abandonne à ma chère grand'mère Hécate... Vous vous plaisez, Monsieur, à l'étude du Droit... Jy lus maître, quand j'étais jeune, je m'en flatte. C-royez qu'en m'appelanl, Monsieur, vous m'avez
j^mis
Dans un ardent désir d'être de vos amis. » Et, cela dit, mon diable avec grâce s'incline. Il ajouta d'ailleurs qu'il m'avait déjà vu Dans les salons, de fait, considérant sa mine. En lui je retrouvais un type bien connu.
Mon ami, ne ris pas du diable, Car la vie est courte, et l'enfer, La (!amnation effroyable, Ne sont pas des contes en l'air.
Fais le comple exact de tes dettes, Car la vie est longue, et souvent, A l'avenir comme devant.
Fils, tu n'auras pas les mains nettes.
Les trois mages en cheminant Demandaient, à chaque bourgade :
« Où donc Bethléem, mon enfant ?
Où donc Bethléem, camarade? »
Nul ne savait, jeunes ni vieux.
Les rois, sans plus se mettre en peine,
Suivaient une étoile des cicux
A la clarté douce et sereine. «^
Enfin, l'éloile s'arrêta.
Les mages dans l'étable entrèrent ; Le bœuf meugla, l'enfant cria, Les rois, en chantant, l'adorèrent.
Pendant noire petite enfance, Enfant, tous les deux nous jouions.
Dans le poulailler, en silence, Sous la paille nous nous glissions.
Nous faisions le coq à merveille :
Quand nous criions : kikeriki !
Kikeriki ! plus d'une oreille Se méprenait à notre cri.
Dans la cour, une vieille caisse, Que nous drapions de vieux tapis.
Pour le prince et pour sa princesse Faisait un somptueux logis.
Le voisin avait une chatte ; Elle nous visitait souvent.
Et moi, je lui baisais la patte.
Toi, tu faisais ton compliment.
Aussi correct qu'un diplomate, Je m'informais de sa santé ; Depuis, pour mainte vieille chatte.
J'eus la môme civilité.
Nous avions une mine austère Et des propos de vieilles gens :
« Ah ! disions-nous, tout dégénère.
C'était bien mieux de notre temps.
Amour! Foi! Loyauté!... Tarare !
Le monde va de mal en pis :
Tandis que l'argent se l'ait rare, Le café devient hors de prix ».
C'est fini, les jeux de l'enfance.
L'avide tourbillon des jours Emporte tout, monde, croyance, Argent et loyales amours.
Mon èœur est oppressé.
Quand je songe au passé Où le monde a vécu D'un bonheur ingénu.
Tout aujourd'hui, chez nous, Est sens dessus dessous :
Le diable a trépassé Et Dieu s'est éclipsé.
Qu'est ce monde mauvais ?
Lande, hallier, marais.
N'était un brin d'amour.
Nul n'y tiendrait un jour.
Voici que la lune a percé L'épaisse vapeur du nuage :
Ainsi de mon sombre passé Sort une lumineuse image.
Sur le Rhin, nous voguons gaîmcnl.
Au bord de la noble rivière, Défilent, dans l'or du couchant. Prés et forêts, burg et chaumière.
Je chante une tendre chanson Aux genoux d'une belle dame; Sa ptlleur, au dernier rayon Du jour, se dore d'une flamme.
Accords des luths et chants joyeux !
Paix! amour! jeunesse! harmonie!
Je trouve plus vastes les cieux Et mon âme est épanouie.
Gomme en un conte merveilleux, Le tableau changeant du rivage Passe et c'est, Madame, en vos yeux Que j'admire ce paysage.
En rêve je vois mon amie.
Les souffrances et le chagrin
L'ont, hélas! courbée et flétrie.
Elle si fraîche en son matin.
Sur son sein un enfant se presse, A sa main pend un autre enfant, Et tout révèle sa détresse, Son pas, ses yeux, son vêtement.
Elle vague à travers la place.
Chancelante, inquiète ; puis Nous voici tous deux face à face Et, le cfrur tremblant, je lui dis : .
LE RETOUR 13g
« Viens dans ma maison, mon amie; Tu souffris du froid, de la faim, (^esl moi qui veux gagner ta vie.
Moi, qui te donnerai ton pain ;
Tes enfants seront ma famille; Je les élèverai ; je veux Surtout veiller sur toi, ma fille, Mon pauvre enfant si malheureux.
De mon grand amour de naguère Tu ne m'entendras pas parler, Et si tu mourais la première, Sur ta tombe j'irais pleurer ».
Ai
Cher ami, vas-lu donc chanter La même chanson chaque jour Et veux-tu sans cesse couver Les vieux œufs de ton vieil amour?
Quelle besogne! Maint poussin Rompt sa coque; à tort, à travers lis piaulent et toi, sans fin.
Les mets en cage dans tes vers.
N'ayez pas Irop d'impatience Si, parfois, à travers les sons' De mes plus nouvelles chansons, Perce un écho de ma souffrance.
Attendez : lorsque ma douleur Avec le temps sera guérie, Un renouveau de poésie Tout frais jaillira de mon cœur.
Il est grand temps que la raison De chez moi chasse la folie.
Assez longtemps, en histrion, Jouai-je pas la comédie?
Je la jouais dans un décor D'un goût tout à fait romantique.
J'étais drapé d'un manteau d'or, J'étais un chevalier mystique.
Mais ils sont bien finis, ces jeux :
J'appartiens tout h la sagesse.
A quoi bon? Je suis malheureux, ('ommc je l'étais dans la pièce.
C'est que je fus, sans le savoir, Très sincère en jouant le drame Et qu'en mimant le désespoir J'avais vraiment la mort dans l'âme.
L'illustre roi Wiswamitra Vit comme un ascète et, sans trêve, Fait pénitence : c'est qu'il rêve De la vache de Vasischta.
Illustre roi Wiswamitra,
Tu n'es qu'un âne, osons le dire.
Quoi ! ces tourments, quoi ! ce martyre I
Pour une vache tout cela !
AH
Mon cœur, ô mon cœur, n'aie plus tant de peine; Supporte ton sort sans pleurs, ni soupirs ; Voici qu'un nouveau printemps te ramène Tout ce que l'hiver a pu te ravir.
Regarde quels biens te restent encore El combien d'objels faits pour te charmer Sous le vaste ciel que le soleil dore, Ce qui te plaira, tu pourras l'aimer.
Quand je te vis, telle une fleur.
Brillante, gracieuse et pure, Je ne sais comment en mon cœur S'est glissée une crainte obscure.
Je crois que je devrais placer Mes mains sur ta tête charmante Et prier Dieu de te laisser Pure, gracieuse et brillante.
Chère enfant, veille sur ton coMir :
Il ne faut pas que tt>n cœur m'aime Je fais tous mes efforts moi-même Pour te garder de ce malheur.
Pourtant, il me faut l'avouer, Je regrette ma réussite Et dis parfois : « Chère petite, Malgré tout, puisses-tu m'aimer ».
LE RETOUR i39
Aux tristes heures d'insomnie, Dans l'obscurité tie la nuit, Votre claire image, ma mie, Vient flotter auprès de mon lit.
Et lorsque le sommeil fait trêve A ma peine et ferme mes yeux, Votre visage gracieux Passe et repasse dans mon rêve.
Ce rêve, comme une vapeur, S'évanouit avec l'aurore; Mais, durant tout le jour encore.
Votre image reste en mon cœur.
Fillette à la bouche vermeille.
Aux yeux clairs comme les beaux jours.
Chère enfant, petite merveille,
A toi je pense, à toi toujours.
L'hiver fait longues les soirées :
Je voudrais, dans l'inlimilé De ton logis, à ton côté, Passeï des heures enivrées.
Tout en t'écoutant gazouiller, Je tiendrais ta menotte blanche Et des pleurs que l'amour épanche Tu la sentirais se mouiller.
La neige s'entasse à ma porte ; La grêle crépite; le vent Fouette mes vitres... Qu'importe?
L'image qu'en mon coeur je porte Y fait resplendir le printemps.
Les uns vont prier la madone
Et d'autres saint Paul et saint Pierre.
A toi seule va ma prière,
O douce étoile qui rayonnes.
Appartiens-moi toute, sans voiles ; Verse la joie en ma pauvre tlme.
Etoile belle entre les femmes, Femme belle entre les étoiles.
Mon visage, pûle el farouche, Parle-t-il de mon mal Irop peu ?
Exijçefe-tu donc que ma bouche Humblement l'en fasse l'aveu?
Mais elle est faite à l'ironie, Ne sait que baiser et railler; Elle irait peut-être mêler Un sarcasme à mon agonie.
Cher, c'est l'amour ; il vous apprête Son lot coutumier de douleur :
Moins de clarté dans votre tête; Plus de flamme dans voire cœur.
C'est l'amour ; vous avez beau dire.
Tout trahit cet amour nouveau.
Et sa flamme, je la vois luire Même à travers votre manteau.