‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 20 sur 39 · U2 CHANSONS ET POEMES · texte numérisé non relu

U2 CHANSONS ET POEMES

J'aurais voulu te retenir

Plus longtemps dans mes bras, ma chère.

Mais il te lardait de partir :

(( J'ai, me disais-tu, fort à faire ».

Quand je parlais du fond du cœur De l'amour que je t'ai vouée.

Tu me fis un geste moqueur Et ris à gorge déployée.

Même, pour toi, ce fut un jeu Que d'aigrir mon âme blessée, Et ta bouche s'est refusée A mon tendre baiser d'adieu.

Que je me brûle la cervelle.

Si triste que soit mon destin, " Non pas ! car tout cela, ma belle, Une autre fois déjà m'advint.

Tes yeux sonl dos saphirs; tes yeux Sont beaux et doux comme le jour.

L'homme sera trois fois heureux Qu'ils salueront avec amour.

Et ton cœur est plus précieux Que le diamant Kohinour.

L'homme sera trois lois heureux Qui le fera brûler d'amour.

Ta bouche est un rubis ; les Dieux En ont tracé le pur contour.

L'homme sera trois fois heureux Qui l'entendra parler d'amour.

Oh! cet homme trois fois heureux Si je le rencontrais, et si, Dans un bois, nous étions tous deux.

Son heur sérail bientôt fini.

Par mes discours énamourés .l'ai voulu surprendr(^ ton cœur Et je me suis, gauche oiseleur, Pris moi-même à mes propres rets.

Si tu crois pouvoir me quitter, Me railler et me faire affront, Je vais me loger en plein front Une balle, — sans plaisanter.

Ce monde sublunaire est trop incohérent.

Je veux aller trouver un docteur allemand

Qui sache réparer ce désordre pénible

Et l'ajuster en un système intelligible.

Le chef sous son bonnet, les pieds dans ses chaus-

II rafistolera toutes ces malfaçons. [sons,

Gl

Quand, à philosopher, je m'usais la cervelle, Je vis de plus en plus l'énigme s'embrouiller ; Si la vie eut jamais quelque sens, à ma belle. Seuls, les yeux amoureux me l'ont su révéler.

Ces beaux yeux, désormais, sont ma seule lu- Ils ont la clarté fine et limpide du jour ; [mière ; Mais, en philosophant, je ne me doutais guère Que je m'acheminais vers un nouvel amour.

Nombreuse et brillante assemblée Kmplira ton salon ce soir; Je vois à la baie éciain'e Ta silhouette se mouvoir.

Toi, tu ne me vois pas dans l'ombre De la rue, en mon recoin noir ; Ce qui se passe en mon cœur sombre, Bien moins encor peux-tu le voir.

Et ce cœur douloureux, il t'aime, 11 t'aime à se briser, hélas!

11 palpite, il se brise, il sème Tout son sang... Tu ne le vois pas.

.Je voudrais que toute ma peine Hien qu'en un seul mot pût tenir.

Je voudrais que, ce mot, l'haleine Du vent te le fît parvenir.

Je suis exaucé. Malheureuse, Voici que déjà lu l'entends.

Cette parole douloureuse,

En tous lieux, à tous les instants.

Pour toi, désormais, plus de trôve ; Le sommeil ferme en vain tes yeux Jusqu'au plus profond de ton rêve Te poursuit ce mot douloureux.

Gi

Perles, diamants radieux.

N'as-tu pas ce qui fait envie?

Et n'as-tu pas les plus beaux yeux?

Que te faut-il de plus, ma mie?

Pour tes yeux, pour tes si beaux yeux, J'aligne en rangée infinie Des vers que liront nos neveux ?

Que te faut-il de plus, ma mie?

Par les yeux, par tes si beaux veux.

J'ai l'ûrae dolenle et meurtrie ; Je vais mourir, triste amoureux...

Que te faut-il de plus, ma mie?

Aimer une fois, même sans relour, C'est un sort cliarmanl et cligne d'envie ; Mais aimer deux fois, sans donner d'amour, C'est sottise insigne et pure folie.

Or je suis le fou pris de ce délire : J'aime et, sans pitié, l'on voit mes douleurs. Les astres du ciel en crèvent de rire, Moi-même je ris comme eux — et je meurs.

Des conseils de toute façon, On ne m'en fut pas ménager :

w Patience! me disait-on, Et nous allons vous protéger ».

Oui, mais si j'avais attendu, .Je mourais sûrement de faim.

Par bonheur un homme est venu Tout de bon me tendre la main.

Mon pain, c'est de lui qu'il me vient... Donc, brave homme, je pense à toi.

Quanta t'embrasser, pas moyen. — Ce brave homme, en effet, c'est moi.

Ce jeune homme, sur mon honneur, Mérite fort qu'on l'apprécie :

Il mêlait faire chère lie, Huîtres, vin du Rhin et liqueurs.

Son élégance est non pareille; Dès le matin, hien ajusté.

Il est chez moi quand je m'éveille Et s'informe de ma santé.

Il chante monlos par la ville, Vante mes grâces, mon esprit.

Et se démène sans répit Pour me servir et m'ôtre utile.

Le soir venu, dans les salons, Entouré par les belles dames, Plein d'enthousiasme, il déclame Les vers divins de mes chansons.

Gerte on a l'âme réjouie

De rencontrer pareilles mœurs

A notre époque perverlie

Où l'on voit broncher les meilleurs.

J'ai rêvé des choses bien étranges :

J'étais Dieu, je trônais dans les cieux Et, rangés autour de moi, les anges Me chantaient mes vers mélodieux.

Je mangeais de fort bonnes galettes ; A longs traits je buvais des vins fins. Tout cela valait force florins, Et pourtant je n'avais pas de dettes.

Mais bientôt, môme dans ce beau lieu.

Je fus pris par un spleen effroyable : Oubliant que j'étais le bon Dieu, J'étais prêt à me donner au diable.

» Ça, criai-je à l'ange Gabriel, Vers la terre ouvre ton aile agile.

Va-t-en dire à mon compère Emile Qu'il est fort désiré dans le ciel.

Ce n'est pas dans une librairie Qu'il se tient, mais plutôt au bouchon ; Vois aussi chez mamselle Fanchon :

Il y va plus qu'à la sacristie. »

L'ange, ouvrant ses deux ailes, partit.

Puis revint avec mon camarade Qu'il trouva comme je l'avais dit. Moi, joyeux, lui donnant l'accolade :

« Tu le vois, fils, je suis le bon Dieu, Et c'est moi qui gouverne la terre.

J'étais né pour me tirer d'atïaire:

L'ai-je pas prédit en temps et lieu?

Chaque jour, je fais quelque miracle ; Pour pouvoir t'éjouir, ce matin, Nous allons te donner en spectacle Les ébats du peuple de Berlin.

Le pavé de pierre dure et sèche Va s'ouvrir sous les pieds des passants, Et tous y pourront, en se baissant, Ramasser de belles huîtres fraîches.

11 pleuvra du sirop de citron Et le vin coulera par les rues; De partout les foules accourues, Largement, sans payer, le boiront.

LE RETOUR lîjl

Pour Berlin, c'est une joie unique De humer le piot à pleins seaux.

Ces messieurs du tribunal aulique Vont se mettre à lappcr les ruisseaux ;

Et tandis que, surpris, les poètes Chanteront mon caprice divin, On verra lieutenants et cornetles Jusqu'au col se remplir de bon vin.

Car ceux-là sont j^ens d'esprit pratique: Ils mettront à profit les moments, Se doutant que l'aubaine bachique Ne saurait se revoir de longtemps ».

Je vous ai quittée en juillet vermeil : Janvier nous remet tous deux face à face; Vous aviez grand chaud sous le beau soleil. Mais, au jour présent, vous êtes de glace.

Que je parle encore et puis reparaisse. Vous ne sentirez plus ni froid ni chaud. Je pourrai marcher sur votre tombeau.

Et mon cœur sera perclus de vieillessse.

Voici que je m'arrache aux lèvres que j'adore, Aux beaux bras amoureux où je fus enlacé. Je demeurerais bien peut-être un jour encore ; Mais quoi! le postillon m'appelle, il est pressé!

Et c'est la vie, enfant. Plainte perpéluelle, Perpétuels départs, perpétuels adieux.

Nos cœurs étaient liés d'une attache trop frêle. Rien ne me peut fixer, pas même tes yeux bleus.

Tête à tête, dans la voiture.

Cette nuit nous avons roulé.

Et, charmés de cette aventure, Nous en avons t,^aiement parlé.

Mais, quand l'aube montra sa face.

Il nous fallut avec stupeur Voir qu'entre nous avait pris place L'amour, aveugle voyageur.

La folle, oùsesl-clle logée?

Sous l'averse, peslanl, jurant, J'ai passé toute ma journée En quête de la belle enfant.

J'ai couru les hôtelleries, J'ai cherché dans maintes maisons, Dans mainte et mainte brasserie Interrogé tous les ganjons.

Soudain une fenêtre s'ouvre...

Elle me fait signe et sourit.

Pouvail-il m'entrer dans l'esprit Que son logis était un Louvre?

Comme des rêves ténébreux, Les maisons s'alignent en file ; Manteau sur le nez, parla ville.

Je les frôle, silencieux.

A la cathédrale endormie

Ont Sonné les coups de minuit, \

Et c'est l'heure où m'attend ma mie Pour les baisers et le déduit.

La bonne lune officieuse M'a mené par le bon chemin Jusqu'à la maison bienheureuse; Et, la saluant de la main,

« 0 vieille amie à face ronde.

Merci de m'avoir bien guidé.

Je te donne à présent congé D'éclairer le reste du monde;

Et, si des amants aux abois Se consument dans la tristesse, Console-les, comme autrefois Tu me fus douce en ma détresse ».

Sitôt que tu seras ma femme.

Toutes jalouseront ton sort ; Tu ne connaîtras plus, madame, Que jours tissus de soie et d'or.

LE RETOUR f 5o

Tu peux gronder, c'est toi qui règnes ; Commande, je me soumettrai; Mais... mes vers, si tu les dédaignes, Aussitôt je te quitterai.

Sur Con épaule de neige J'ai posé mon front rêveur, Ma belle; aussi devinè-je Ce qui fait battre ton cœur.

Le régiment bleu claironne; Les hussards par le chemin Cavalcadent. Ma mignonne Songe à me quitter demain.

Vienne demain... Mais encore Tu m'appartiens, et je veux Entre tes bras que j'adore Être doublement heureux.

Le régiment bleu claironne, Les hussards sont en chemin...

Je t'apporte, ma mignonne, Des roses de ce malin.

Tandis que frémit la terre A ce tapage vainqueur, Tu prépares en ton cœur Un logement militaire.

Au temps de mon adolescence,

J'ai souffert une âpre souffrance :

L'amour me brûlait de ses feux.

Le bois qu'il brûle de la sorte

A trop de prix.... Ma flamme est morte.

Ma foi, les choses sont au mieux.

Imitez-moi, ma toute belle :

Au chagrin soyez infidèle ; Plus de plainte, plus de soupirs.

Votre vie est toute fleurie; Ça, ce vieil amour, qu'on l'oublie.

Et, ma foi, vive le plaisir !

M'as-tu donc pris vraiment en haine?

Ton cœur pul-il si fort changer?

Je veux faire au monde juger A quel point tu m'es inhumaine.

Quoi! vous pouvez, ingrates lèvres, Dire tant de mal de l'amant Qui vous baisait éperdûment Aux heures d'extase et de fièvre.

Oui, ce sont bien les mômes yeux, Où je lus jadis la tendresse, l']t la bouche où je bus l'ivresse Des belles nuits, des jours heureux;

Oui, j'entends cette même voix Qui, naguère, me dit : je t'aime !

Oui, je t'entends, oui, je te vois....

Mais, moi, je ne suis plus le môme.

158 CHANSOJSIS ET POEMES

Entre tes beaux bras enlacé, .

Même clans raraoureiise étreinte, De mon cœur sur ton cœur pressé.

Sourdement, s'exhale une plainte.

Rarement m'avez-vous compris, Et moi, je ne vous compris guère.

Mais, dans la boue et la misère, Nous nous compreiions, mes amis.

Donc les castrats ont protesté, Quand j'ai voulu me faire entendre.

Ils ont dit, ils ont répété Que ma voix n'avait rien de tendre.

Eux, chanteurs suaves et fins.

Leur petite voix séraphique File des trilles cristallins :

Ils font une exquise musique.

Ils chantent l'amour, le désir, Les voluptés; et, toul oreilles, Les femmes pleurent de plaisir Et se pâment à ces merveilles.

Sur les murs de Salamanca Il souffle un air de volupté.

Avec ma charmante dona.

J'y vais flûner les soirs d'été.

A mon côté, la belle enfant Cambre son buste souple et fin, Et je sens amoureusement Contre mon bras frémir son sein.

Mais un murmure inquiétant Glisse dans le feuillage ombreux ; Un moulin au tic-tac méchant Cromelle un présage fâcheux.

Ah ! je le sens bien, senora, Le recteur songe à m'expulser.

Et les murs de Salamanca Ne nous reverront plus passer.

Je demeure chez le même hôte Ou'Henriquez, le beau cavalier.

Nos chambres ont môme palier, Nous dormons presque côte à côte.

Quand, moustache en croc, par les rues, Éperons sonnant, il S'en va, Les femmes de Salamanca D'un désir d'amour sont férues.

Lui, quand la ville fait silence.

Il s'enferme et, guitare en mains.

Il chante des amours lointains Sur des airs de vieille romance.

La guitare mélancolique Ronfle; le bruit meurt, puis renaît....

Le diable emporte ce benêt Langoureux avec sa musique.

Du jour où je te vis, tu fus mon amoureuse. Tu me fis, ce jour-là, ton aveu sans parler.

LE HETOUR

Si ta mère nous eût laissés seuls, la fâcheuse, Ta bouche se serait oderte à mon baiser.

Et pourtant, de nouveau, je vais courir le monde; La ville où tu m'aimas, je la quitte demain. Tu me iifuetteras à la fenêtre, ma blonde. Et je le saluerai tendrement du chemin.

Des rayons du soleil la montagne se dore ;

Les cloches des agneaux tintent dans le lointain.

0 mon petit agneau, mon amour, ce malin.

Me sera-t-il permis de le revoir encore?

Et, les yeux levés, dans une attente obstinée. Je suis devant ta porte, inquiet.... Vain émoi ! Adieu donc ! Je m'en vais. Ta fenêtre est fermée Et tu dors. Puisses-tu, du moins, rêver à moi.

Halle, sur sa place, a dressé Deux grands lions à mine fière ; Mais ils ont l'humeur des bassets Et tous deux portent muselière.

\Qi CHANSONS ET POEMES

Halle, sur sa place, a dressé Un géant ceint d'une rapière.

Nul n'en sera jamais percé ; C'est un poltron, l'homme de pierre.

Halle, sur sa place, a dressé Une église pour Dieu bâtie.

Mais la Burschenscliaft a passé Parla... C'est une sacristie.

Voici l'heure où l'ombre se pose Sur la prairie et la forêt ; Fleur d'or au fond du ciel éclose, Doucement la lune paraît.

Le grillon chante, la rivière Glisse ; on croit percevoir le bruit Que fait l'haleine de la terre Dans le silence de la nuit.

L'ondine se baigne sans voiles Dans la fontaine au clair bassin ; La blancheur de son corps divin Luit à la clarté des étoiles.

LE RETOUR ig^

C'est la nuit, et voici des routes inconnues : J'y marche, le cœur las et les membres meurtris- Mais, du moins, tu parais, lune, à travers les nues ht, la-haut, de ton bon sourire tu souris.

O bonne lune, ta lumière reposée Fait fuir les spectres de la nuit et leur horreur • Doucement elle met du calme dans mon cœur' Et s'épand sur mes yeux ainsi qu'une rosée

La mort est une nuit de glace, La vie est un jour orageux.

La nuit vient, je ferme les yeux.

Le poids du jour déjà me lasse.

Un arbuste a crû sur mon lit.

Un jeune rossignol y chante :

Sa plainte d'amour émouvante Ju.squ'en mes rêves retentit.

IQ't CHANSONS ET POEMES

Où donc est-elle, cette femme, Dont tes vers nous ont tant parlé, Pour qui ton cœur ensorcelé A brûlé d'une étrange flamme?

— Ce feu s'est éteint pour toujours.

Ce petit livre est comme l'urne Où j'enferme, enfin taciturne, La cendre des vieilles amours.

LE PÈLERINAGE A KEVLAAH

La mère, debout devant la fenêtre, Regardait son fils gisant sur son lit : « La procession, Wilhelm, va paraître ; Veux-lu pas la voir?» — Et lui, répondit :

w Non. Je suis si las, ma mère chérie ! Je n'ai plus de force et tout m'est égal. Depuis que la mort a pris mon amie.

Mon cœur ne peut pas guérir de son mal.

— Lève-lai, Wilhelm, insistait la mère, Prends ton livre et ton chapelet bénit. La Vierge, écoutant là-haut ta prière, Guérira ce mal dont ton cœur languit ».

Au vent flottent les bannières de soie;

Les chants montent dans l'air frais du malin:

La procession, lente, se déploie

A travers Cologne, aux rives du Rhin.

Et Wilhelm la suit au bras de sa mère ; L'humble femme est son guide et son appui ; Tous deux ardemment disent leur prière : « Que votre doux nom, Vierge, soit béni ! »

Marie, à Kevlaar, dans le sanctuaire, Trône en ses habits des jours de gala ; Elle va bientôt avoir fort à faire :

Tant de pèlerins èclopés sont là !

La foule, à ses pieds, se presse et soupire. Les paralysés, les estropiés Lui portent en don des membres de cire, Des jambes, des bras, des mains et des pieds.

Une main de cire offerte en hommage Rend force et souplesse à des doigts noueux; Pour un pied de cire, il est maint goutteux Qui retourne ingambe et leste au village.

LE RETOUR j 67

Tel qui se traînait plus qu'il ne marchait Est prêt à danser sur la corde raide; Tel autre, perclus des mains sans remède, Peut légèrement manier Tarchet.

La mère fit donc emplette d'un cierge El, pieusement, en pétrit un cœur :

« Offre-le, dit-elle, à la Sainte Vierge Pour qu'elle guérisse enfin la douleur ».

Et Wilhelm, devant madame Marie, Vint s'agenouiller avec des sanglots.

Des pleurs inondaient sa face maigrie; Du fond de son ûme ont jailli ces mots :

« Vierge, toi qui fus sur toutes bénie. Servante sans tache et mère de Dieu, 0 reine du ciel, exauce mon vœu :

Apaise ce mal qui ronge ma vie.

Tu connais Cologne, aux rives du Rhin, Cologne la sainte avec ses chapelles Où tintent dans l'air les cloches d'airain ; Là loge ma mère et je vis près d'elle.

i68 CHANSONS ET POEMES

Là, près de chez nous, habitait aussi Une enfant du doux nom de Marguerite.

Mais la mort a pris la chère petite Et, depuis ce temps, j'ai toujours langui.

Accepte le don de ce cœur de cire, Vierge; prends ma pauvre âme en ta merci. Et, soir et matin, je veux te redire : Que ton nom si doux. Vierge, soit béni ! »

Le pauvre Wilhelmet sa vieille mère Sont rentrés dans leur logis. Une nuit. Doucement, ainsi qu'un rais de lumière, La mère de Dieu chez eux descendit.

Tandis que Wilhelm, en rêve, soupire, Notre-Dame sur son lit de douleur Se penche, elle met la main sur son cœur Et puis disparaît avec un sourire.

La mère, à travers son sommeil pesant, A, près (le son fils, vu la Notre-Dame. Elle a tout compris et la pauvre femme Ecoule les chiens hurler longuement.

Sur sa couche, en sa pose accoutumée, Wilhelm reposait, Wilhelm était mort.

L'aube qui naissait fit, par la croisée. Sur son front blêmi luire un rayon d'or.

Hors d'elle, le cœur éperdu, la mère Se mit humblement à genoux, joignit Ses mains qui tremblaient et fit sa prière : «Que votre doux nom. Vierge, soit béni ! »

Des habits noirs, des bas de soie, Du linge éclalanl de blancheur.

Des saluls corrects qu'on s'envoie...

Ah ! si ces gens avaient des cœurs !

Oui, de vrais cœurs dans leurs poitrines, Et de vrais amours dans leurs cœurs...

Mais ils m'excèdent de leurs mines Et de leurs mots d'amour menteurs.

Évadons-nous donc de ce bagne :

Avec les montagnards pieux Je vais vivre dans la montagne, Libre, sous la clarté des cieux.

Là, le pin se dresse, rigide; Le torrent, avec un bruit clair, Court, et le nuage rapide Traverse le ciel d'un vol fier.

Adieu donc, ô dames polies, Messieurs polis, monde poli !

Des monls, oii je me réfugie.

Comme sur vous tombe l'oubli !

L'Idylle de la Montagne.

Sur le Brocken est la pauvre chaumière Où vit avec les siens le vieux mineur. Un grand sapin l'abrite. A la lueur Du croissant d'or le toit moussu s'éclaire.

De ce logis un siège l'ait l'orgueil.

Il est orné de sculptures anciennes.

Heureux qui prend place dans ce fauteuil ! Et cette place heureuse, c'est la mienne.

Une jolie enfant, croisant les mains, Se tient à mes genoux sur l'escabelle : Ses yeux ont la pureté du malin ; Sa bouche est comme une rose nouvelle.

lis sont tournés vers moi, ces jolis yeux, Avec leur regard d'aube frais éclose.

Et reniant met, d'un air mystérieux, Un doigt de lys sur sa bouche de rose.

« Il ne faut pas l'inquiéter ainsi :

Ta mère file et n'entend rien, mignonne.

Guitare en main, ton père est assourdi

Par le ronron des chansons qu'il fredonne. »

Et la petite alors, en étouffant Sa voix, d'un ton très pénétré, commence A me conter des secrets importants, Et, grave, je reçois sa confidence :

« Ma tante est morte et, depuis lors, hélas Nous n'allons plus à Gozlar pour la fôte Où les garçons tirent à l'arbalète, Et c'est si beau ce que l'on voit là-bas !

Tandis qu'ici, dans notre solitude.

Nous ne voyons que la montagne en deuil,

Et, dans l'hiver, quand le temps est plus rude,

La neige nous couvre de son linceul.

Et moi, je suis une fille craintive ; Tel un enfant, j'ai grand peur des esprits, Des gnomes qui, dès que le soir arrive. Travaillent dans leurs cavernes, sans bruit ».

Alors, soudain, voici que la fillette Frissonne comme un oiselet peureux ; Sa voix retïraie et, couvrant ses beaux yeux De ses deux mains, elle devient muette.

En même temps, autour de la maison, Gronde le vent ; le vieux rouet bourdonne, Et la guitare au rythme monotone Scande en ronflant les vers de la chanson.

« Rassure-toi, ne tremble pas, ma belle : Sur toi les noirs esprits ne peuvent rien. Ne sais-tu pas que ton ange gardien.

Fidèlement, te couvre de son aile ? »

Le grand sapin de ses petits doigts verts Frappe aux carreaux étroits de la croisée ; La lune, par les volets enir'ouverts, Glisse un regard, curieuse et rusée.

En écoutant le calme ronflement Des vieux parents dans la chambre prochaine, Nous babillons tous deux à perdre haleine, Libres, joyeux, comme de vrais enfants.

« Mon bon ami, vraiment, tu ne m'as guère L'air de prier souvent Notre-Seigneur.

Ta bouche rit d'un sourire moqueur Qui ne sied pas à qui fait sa prière ;

Et ce sourire, il me fait peur parfois; Il me paraît méchant, il m'inquiète.

Pourtant je me rassure, quand je vois Le pur rayon de tes yeux de poète.

As-tu la foi, la foi du bon chrétien ?

Je le voudrais bien fort, mais j'ai beau faire,

Je doute si tu crois en Dieu le père.

En Jésus-Christ, son fds, et l'Esprit-Saint.

— Ah ! ma mignonne, aux genoux de ma mère,

Lorsqu'à utrefois je jouais tout enfant,

Rln ce temps-là je crus en Dieu le père.

Au Dieu très haut, très bon et très puissant,

Au Dieu par qui la terre fut créée, Qui fit de l'homme un être de beauté, A celui qui régla la traversée Des astres dans lespace illimité.

Plus tard, quand mon enfance fut passée. Je compris mieux la vie, et je grandis. Jour après jour, en savoir, en pensée : En ce temps-là, je crus aussi le Fils,

Le Fils, qui vint dans ce monde où nous sommes, Nous révéler Tamour et la pitié.

Et qui, pour prix d'avoir aimé les hommes, Suivant l'usage, est mort supplicié.

Homme à cette heure, après que par le monde J'errai longtemps, que j'ai beaucoup écrit Et beaucoup lu, d'une foi très profonde, De tout mon cœur, je crois le Saint-Esprit.

Il fit jadis des miracles insignes, Et, môme encor, au temps où nous vivons. Ne rompt-il pas des entraves indignes?

Ne fait-il pas crouler de noirs donjons?

II sait guérir de très vieilles blessures; D'anciens abus par lui sont abolis; Tous les humains, égaux dans la nature, Far TEsprit-Saint peuvent être anoblis ;

Et, devant lui, spectres, larves, chimères, Qui nous gâtaient le plaisir et l'amour, Ont fui ; ses yeux, brûlants comme le jour. Ont (ait rentrer ces cauchemars sous terre.

Le Saint-Esprit a mille chevaliers

Prêts à combattre, invincible milice,

Pour qu'ici-bas son vouloir s'accomplisse, —

Purs comme l'or, braves comme l'acier;

Leur claire épée au soleil étincelle, Leur fier pennon flotte au souffle du vent... Tu voudrais bien, n'est-il pas vrai? ma belle. Voir de tes yeux quelqu'un de ces vaillants.

Eh bien ! regarde donc celui qui t'aime ; Embrasse-moi, petite; car enfin, Moi que tu crois mécréant, oui, moi-même, Je suis un chevalier de l'Esprit-Saint ! »

D'un mouvement lent et furtif, la lune A disparu derrière le sapin ; Dans la maison, la lampe qui s'éteint Arrive à peine à percer l'ombre brune.

Heureusement, les yeux au rayon bleu Versent sur moi leur limpide lumière Et, dans la nuit qui gagne la chaumière, La bouche rose a la clarté du feu.

« Ah ! ces follets, soupire la fillette. Qu'ils savent bien voler le lard, le pain ! Le soir, tout est dans la huche; au malin, On s'aperçoit qu'ils ont fait place nette.

Ils aiment fort la crème, les follets.

A la manger, Dieu sait comme ils sont prestes ! Puis, ces malins laissent le pot au lait Tout découvert, et le chat boit le reste.

Ce chat, d'ailleurs, ce chat est un sorcier :

Il va dans la vieille tour, et le diable

Lui révéla le secret effroyable

Oui fait sortir les morts de leur charnier

LE voyagp: du HARTZ 181

Où, maintenant, tout est deuil et silence. Il s'élevait jadis un beau castel, Toujours empli de chants joyeux, de danses Et de l'éclat des galants carrousels.

Mais vint un jour qu'une affreuse sorcière Maudit les gens et les murs ; d'un seul coup, Avec fracas, tout croula sur la terre, Et ce n'est plus qu'un liallier pour les loups.

Pourtant castel, nobles dames, beaux sires. Reparaîtraient, disait ma lante, si Quelqu'un savait le vrai mot qu'il faut dire A l'heure exacte et dans l'endroit précis.

A ce mot-là, se dresse des ruines Le beau castel dans son ancien éclat.

Avec l'essaim des dames en hermine Et les seigneurs en habit de gala ;

El celui qui, par savoir ou par chance,

A dit le mot, en reçoit pour loyer

Gens, biens, château ; tambours et timbaliers

Célèbrent sa jeune magnificence! »

A débiter son conte puéril La douce enfant, sérieuse, s'applique, Et ses yeux d'astre éclairent son babil Du tendre éclat de leur azur féerique.

Ses cheveux d'or, autour de mes deux mains, Adroitement, elle les roule en tresse.

Nomme mes doigts par des noms de tendresse. Les baise, rit et se tait à la fin.

Dans le logis, où renaît le silence.

Je trouve à tout un regard familier.

Tout me paraît ancienne connaissance, Bahut, fauteuil, armoire, vaisselier;

Très amical, le coucou bat des ailes.

Et la guitare, harmonieusement.

Vibre, sans qu'on la touche, par pur zèle : Ainsi, je vis dans un rêve charmant.

c( Or, maintenant, l'heure exacte est venue. Que dirais-tu, chère petite, si Je prononçais la parole voulue A cette place où nous sommes ici?

El donc, ce mol, je le dis... Vois, mignonne, Sources, sapins, (ont ril au jour vermeil. Le vieux Brocken sur sa base frissonne Et se réveille enfin de son sommeil.

La voix des nains, le bruit des cors résonne Parles vallons, jusqu'en leurs profondeurs. Et le printemps étrange qui rayonne A fait éclore une forêt de fleurs,

De grandes fleurs, de fleurs audacieuses. Emplissant l'air de parfums capiteux, Et vibrant d'un frisson voluptueux, Semblables à des femmes amoureuses,

De grandes fleurs, à l'éclat de métal.

Dont la couleur de feu tient du prodige, . De lys géants, tels des fûts de cristal. Oui, jusqu'au ciel, se dressent sur leur tige.

El des rayons de désirs infinis Sont projetés vers nous par les éloiles : . Les flammes d'or du firmament sans voiles Viennent pleuvoir au calice des lys.

ISt CHANSONS ET POEMES

Puis, pour nous deux, il s'accomplit, ma belle, Un changement plus merveilleux encor :

Autour de nous brillent la soie et l'or, A flots joyeux la lumière ruisselle;

Et tu deviens reine ! Un riche palais A remplacé la cabane de chaume; Là, tu reçois les gens de ton royaume, Dames, seigneurs, écuyers et valels ;

Car l'Esprit-Saint m'a prêté sa science : J'ai dil le mot magique; pour loyer, J'ai le caslel, je t'ai; les timbaliers Célèbrent ma jeune magnificence! »

Le Berger.

11 est roi, le jeune berger ; La verte colline est son trône; Sur son front, comme une couronne, Le soleil d'or vient rayonner.

Porlant croix rouge surréchine, Les moulons sont ses chambellans, Les jeunes veaux, ses courtisans.

Se pavanent et font des mines ;

Les boucs sont ses comédiens ; Les génisses et les fauvettes, Avec leurs flûtes, leurs clochettes, Ont l'emploi de musiciens ;

Et cette musique est si douce, Les ruisseaux et les sapins verts Murmurent si bien de concert Que le roi s'endort sur la mousse.

Le vieux chien gouverne à son tour.

Tandis que son maître repose ; D'un aboiement rauque et morose Il fatigue les alentours.

Le prince, en rêvant, balbutie :

<( Quel dur métier que d'être roi !

Je voudrais bien être chez moi, Auprès de ma reine jolie ;

^ Je voudrais, reposant mon front Sur ta blanche épaule, ô ma reine, Voir s'étendre en tes yeux profonds L'immensité de mon domaine ».

Sur le Brocken.

Un mince rayon de soleil, A l'orient, perce les ombres.

Le Brocken va surgir vermeil De la mer des nuages sombres.

Je voudrais, vif comme le vent.

Chaussé des bottes de sept lieues, Courir sur les montagnes bleues Jusqu'à ta maison, chère enfant.

Ouvrant les rideaux de ta couche Avec un geste doux et prompt.

Je te baiserais sur le front El sur les rubis de la bouche.

Puis, au moment de repartir, Je te dirais dans un murmure :

« Rêve à notre amour, et qu'il dure Sans que rien le puisse abolir ».

Usa.

Je suis la princesse Usa ; Ilsenstein est ma retraite.

Viens, je veux t'y faire fête :

Ami, ton bonheur est là.

Avec mon eau transparente Je t'aurai bientôt guéri, Et calmerai le souci De ta pauvre âme dolente.

Dans mes bras blancs enlacé.

Tu pourras rêver sans cesse A la féerique liesse Des contes du temps passé.

Que sur mon cœur je le serre, Comme j'y serrais Henri, Mon empereur tant chéri, Qui dort maintenant sous terre.

Les morts sont morts... Ce qui vit Compte seul. Comme une plante.

Je suis belle, florissante, El mon cœur palpite et rit.

Viens, ami, dans ma retraite :

En mon palais de cristal Tout est joie et, pour le bal.

Ma cour brillante s'apprête ;

Velours, soie, éperons d'or Se confondent sur les dalles :

Les nains frappent les timbales.

Les nains soufflent dans leur cor.

Dans mes bras, vois ces merveilles L'Empereur les comtempla. Et je bouchai ses oreilles Quand le clairon l'appela.

PREMIER CVGF.E

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