‹ Chansons et poèmes /Henri HeineChapitre 25 sur 39 · VI. — Déclaration · texte numérisé non relu

VI. — Déclaration

Le soir venait enveloppé de brume; Le flot montait et bouillonnait plus fort,

Et moi, je contemplais du bord

La danse de la blanche écume.

Ma poitrine soudain s'enfla comme les flots; Je me sentais tout près d'éclater en sanglots

En songeant à toi, mon amie.

Dont je croyais ouïr partout la voix chérie. Dans le mugissement des flots, dans la clameur Du vent, dans, les soupirs qui montaient de mon

[cœur.

El j'écrivis avec un roseau sur la grève : <' Je t'aime, Agnès; » mais, méchamment, la mer Sur mon aveu d'amour vint écumer Et l'eff'aça comme s'etîace un rôve.

A VOUS je ne veux plus jamais me confier, Sable léger, flots destructeurs, roseau fragile... [fier, Le ciel devient plus noir, mon cœur devient plus Je sens mon bras plus fort et mon pied plus agile : Aux montsde la Norvège, aventureux, j'irai ;

Dans ses forôtsj arracherai

Un sapin, que je plongerai,

Etna, dans ta cuve béante, El lorsqueje l'aurai bien trempé dans les feux. Je veux écrire avec celle plume géante Ces mots : « Agnès, je t'aime, » à la voùle des cieux.

Comme les mois gravés aux pierres les plus dures. Ces lettres resteront; leur éclat éternel Elamboiera dans l'espace, et les races futures Liront : <i Agnès, je l'aime, » à la voùie du ciel.

VIL — La iViiil, dans la cabine du Vaisseau.

Le ciel a des éloiles d'or, l^a mer, des pci'les dans son onde, Mais mon cœur est plus riche encor :

Mon cœur a son amour profonde.

Et plus vaste encor est mon c<ieur, Ciel, mer, (jno vos vastes espaces:

Et mon amour, par sa splendeur, Perles, étoiles, vous elTace.

C'est toi seule qu'il veut aimer.

Ce cœur si vaste, ô vierge blonde; Il veut que tout — le ciel, la mer - En ton seul amour se confonde.

Je veux, à la voûte des cieux, Où les étoiles resplendissent, Coller ma lèvre en feu, je veux Que mes larmes à (lots jaillissent.

Car ces étoiles sont les yeux, Les beaux yeux de ma bien-aimée.

Luisant miséricordieux, LîV-haut, sur la voûte a/urée.

Vers la voûte d'azur des cieux.

Vers les beaux yeux de mon amie Je tends les bras et je les prie Dévotement d'ouïr mes vœux;

20i CHANSONS ET POEMES

Près de vous mon cœur inlercède, Lumières (le iijrâce, doux yeux :

Que je meure et je vous possède, Vous, et l'immensité des cieux.

De ces yeux célestes, des flammes, Des flammes d'or, par la nuit, Viennent de tomber, et mon âme Les recueille et s'épanouit.

Yeux de l'azur que rien ne voile, Pleurez, pleurez vos larmes d'or:

De vos larmes, douces étoiles, Emplissez mon cœur jusqu'au bord.

Bercé par mon rêve, au murmure Du flot qui sourdement bruit, Je suis étendu sur mon lit, Au fond de ma cabine obscure ;

Je vois par l(vhublol ouvert Luire voire clarté bénie, Étoiles, chers yeux de ma mie, Qui scintillez dans le ciel clair ;

Là-haut, vous veillez sur ma tête, Je le sens bien, beaux et doux yeux, Et je vous vois du fond des cieux Faire signe à votre poète.

Ainsi je contemple les cieux Jusqu'au moment où, comme un voile.

S'étend un brouillard vaporeux Qui me dérobe les étoiles.

Et, cependant, autour ;du vaisseau, la mer gronde

Et vient le battre de ses flots ;

Ils parleril d'une voix profonde

Et je crois entendre ces mots :

« Pauvre fou de poète, écoule:

Le ciel est tro[) loin et trop court ton bras;

Jamais,. jamais tu n'atteindras

Ces aslres qu'ont tixés des clous d'or à leur voûte. Vaine prière! vain désir!

11 te vaudrait bien mieux dormir ».

Je rêvai que j'étais sur l'aride bruyère Où la neige tombait à l'apre vent du Nord ; Dans la neige on creusait un grand trou pour ma Et j'y dormis glacé du sommeil de la mort, [bière.

Mais, du fond de ma tombe et de sa nuit épaisse, Je vous voyais briller, étoiles aux doux yeux; Vous rayonniez en votre éclat victorieux, Plein de sérénité divine et de tendresse.

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