‹ Chansons grisesChapitre 3 sur 15 · MANDOLINES A LA PASSANTE · texte numérisé non relu

MANDOLINES A LA PASSANTE

Ton amour qui s'approche de ma route aride

S'en vient trop tard hélas ! pour que je m'y abandonne,

Et les vœux oublie's que ton sourire couronne

Sont morts depuis longtemps d'être reste's sans guide.

Il y a trop de fleurs cueillies en parfums dans le vent

Le long des jours et le long des anne'es,

Toutes à jamais effeuillées,

Et trop d'autres aussi naissent dans le printemps.

A quoi bon ? A quoi bon puisque nul n'est heureux, Et que mes lèvres un jour devront quitter les tiennes ? Laissons l'amour chanter tout bas son humble antienne Loin de nos cœurs défiants à la fois jeunes et vieux.

Nous n'aurons point ainsi l'amertume des pleurs Ni des adieux trop longs qu'attriste encor l'ennui ; Et nos âmes hélas ! où ne se reflète que la nuit, S'écarteront sans regret d'un inutile bonheur.

J'aurais voulu d'autres chansons Pour endormir ton âme tendre, Mais mon cœur est un amas de cendre Que n'illuminent nuls tisons.

J'aurais voulu d'autres décors Et des jardins plus merveilleux.

— J'ai perdu la clef des trésors Et des palais miraculeux.

J"aurais voulu tout mon passé D'âme légère et sans douleurs...

Est-il un temps pour le bonheur ?

Peut-on revivre moins lassé ?

Ah ! prends mon cœur dans tes mains douces !

Songe à l'oiseau partout chassé

Qui cherche un nid parmi les mousses

Où fuir ceux-là qui l'ont blessé.

Je sais des extases sanglotantes Où nos deux cœurs s'énerveront Dans l'extase des grands frissons Prolongés par la longue attente.

Je sais des rythmes et des sons

Où bercer toute rêverie

Au fond de vagues nostalgies,

Loin des regrets dont nous souffrons.

Je sais des parcs tout de féerie, Sans porte pour les étrangers; Nous y resterons nous aimer Dans une seule et même vie.

Partout dans l'air de longs crêpes noirs

Pour on ne sait quel enterrement.

Est-ce pour l'amour ? Est-ce pour l'espoir ?

— On dit qu'il y a des cœurs souffrants...

Au fond des tombes aux jaspes noirs

Te retrouverai-je, ô apparue ?

Est-ce de l'amour ? Est-ce de l'espoir ?

— On dit qu'il y a des âmes nues...

Ma barque s'égare en la nuit noire

Sur la mer forte qui nous sépare.

C'est bien l'amour ! Ce n'est pas l'espoir !

— On dit que nos cœurs sont deux grands phares.

C'est ma chanson qui pleure ce soir.

Te reverrai-je, ô apparue ?

Hélas! c'est l'amour ; hélas ! sans l'espoir!...

— On dit que nos âmes se sont perdues.

Tes yeux sont grands, Ton teint est pâle.

— Dis-moi, enfant,

Des choses nuageuses comme des lueurs d'opale.

Tes yeux sont grands, Tes mains sont belles.

— Chante-moi l'antan En ritournelles.

Tes yeux sont grands, Ta chair est lasse.

— Aime tant et tant Que le temps passe.

Tes yeux sont grands, Les étoiles loin.

— Écoute le vent.,

Et jettes-y tes rires et tes refrains.

La lune glisse sous les bois

Sa pâleur douce et opaline.

Écoutes-tu toutes les voix

Monter du fond de toutes les ravines ?

Sois silencieuse ; écoute! écoute!

Une flûte prélude au fond du bois.

Je rêve de formes sur la route Faisant revivre l'autrefois.

Entends-tu tout près de nous rire Et, te regardant sans que tu le voies, Cornes au front, un petit satyre Chanter la vie et toutes ses joies ?

Oublierons-nous que l'heure est brève Et que l'aurore feviendra ?

Les fleurs de nuit versent un rêve, Mais le soleil les refermera.

vn

Sois le passé Des voluptés,

La Salomé

De mes baisers,

Dis-moi l'amour Des troubadours,

Dans la folie

Des morts inouïes,

Les mots si bas Qu'on n'entend pas,

Et les ennuis Tous évanouis;

Dis-moi les fleurs Que tu effleures,

Encor, encor

Vers d'autres bords,

Toujours, toujours Vers d'autres tours,

Là-bas, là-bas Vers le trépas,

Parmi l'aurore Aux gerbes d'or,

Parmi les jours Aux silences lourds,

Parmi les nuits Aux longs minuits,

Sois la voilée Des mers rêvées,

Sois le passé Des voluptés!

La nuit s'oublie

Avec ma vie

Et la tienne aussi...

L'e'toile voile Une autre étoile Et d'autres voiles...

Le nuage nage Vers les grandes plages D'un très vieil âge...

Je voudrais vivre Toujours plus ivre, Tu me délivres...

L'eau est profonde Et c'est sous l'onde La terre blonde...

Viens dans la nuit, Viens par ici, Viens où l'on prie.

Pour que j'oublie Ma pauvre vie Et la tienne aussi.

Nous vivrons la vie monotone des campagnes Dans les landes où tout bruit se sera tu ; Ce sera là-bas sur la terre de Bretagne Où la solitude est grave. — Veux-tu ?

Au coin des routes des vierges de pierre Sourient aux voyageurs fatigués, Pâles et tristes sous la poussière Que leurs pas lourds ont soulevée.

Des souvenirs d'époque morte Reculent le temps d'aujourd'hui ; C'est là qu'on lit sur les portes Des devises en patois du pays.

Nous rêverons aux processions Et dans la fraîcheur des chapelles Le pèlerinage du bon pardon Nous apprendra des joies nouvelles.

Vie de rêve et de paresse

Dans l'oubli bleu des jours anciens,

Que ta caresse et ta tendresse

Comme des coups d'ailes chassent au loin.

La rivière luit dans les pre's Le long des arbres qui s'y mirent :

Écoute là-bas tous nos souvenirs Frémir comme la brise dans la feuille'e.

Le battement clair des battoirs Sur les linges alourdis d'eau Rythme les chansons douces d'espoir Que mon cœur tout bas dit en e'cho ;

Et les trilles longs des oiseaux Mettent un son de flûte claire Dans l'hymne qui s'envole là-haut A travers le vague de l'air.

Restons longtemps ici, — veux-tu ? — Jusqu'aux derniers vents froids d'hiver, Dans le plaisir vrai par nous élu Que bercent au loin les lavandières ?

La neige recouvre la plaine, Les sentiers nous sont défendus.

Pourquoi faut-il qu'on se souvienne De tous les bonheurs disparus ?

Plus de ruisseaux ni de fontaines !

Nous resterons dans le manoir A regarder des ombres vaines Danser sur un fond rose et noir.

Ombres vaines de nos joies Comme de pâles tapisseries, Pourquoi rechercher l'autrefois Et croire qu'il est d'autres vies ?

L'été n'est plus qui fut si beau, Les fleurs sont fanées qu'on cueillit.

Que de pétales au fil de l'eau !

Que de tombes dans ma vie !

Chante-moi de lentes ballades Comme on en sait au delà du Rhin, Et berce mon cœur de malade Dans un songe de clavecin.

Notre amour était de ceux qui meurent

Parce qu'on les épuise trop vite ;

Nous n'avons pas su vivre notre bonheur.

Nous nous sommes beaucoup trop aimés

Et nous n'avons pas su nous attendrir ensuite ;

Tout notre avenir est déjà fané.

Mais ton souvenir chaud à mon cœur Fait la chambre si vide et triste Que sans courage j'attends et pleure.

Entendrai-je encore ta voix lassée Un soir ici m'appeler vite ?...

Mais nous nous sommes déjà revus et nous sommes passés !

Ton image encor Flotte dans la chambre...

Oh ! ce vent de novembre Qui siffle dehors !

Reviendras-tu pas Craintive et plus tendre ?

Je ne peux me défendre Tout seul et si las.

Les voix sont si tristes Qu'il me faut entendre, Voix d'un passé de cendre Qui pleure et s'attriste...

Ton image encor Flotte dans la chambre.

Oh ! le vent de novembre Qui siffle dehors !

Je tresserai nos heures en couronnes Pour en fleurir l'ombrage des années ; Ce seront à ton mur les vieux trophées Des heures passées moins monotones.

Je tresserai nos rêves en couronnes Pour en enguirlander ton cœur désert ; L'été s'enfuit, voici venir l'hiver, Entends- tu déjà la faux qui moissonne ,;

Je tresserai nos joies en couronnes Pour en couronner notre bonheur mort Qui dans la chambre funèbre où tout dort Dresse un cercueil qu'aucune rose n'orne.

Et dans ton parc, près des fleurs effeuillées, Nous, vieillards heureux de ne point mourir, En nous jouant le jeu du souvenir, Jouerons aux grâces avec les années.

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