SŒUR ANNE
A mon ami Valnay.
Sœur Anne, ma sœur Anne, Ne vois-tu rien venir?...
J'aperçois à l'horizon sombre Des tas d'iiommes épouvantés; Ils cherchent à traverser l'ombre Où la haine les a jetés.
Cette ombre-là, c'est l'ignorance, Et, fatigués d'un lourd sommeil, Ils tendent les bras à la France Où le progrès s'est fait soleil.
Sœur Anne, ma sœur Anne, Ne vois-tu rien venir?...
Je vois la Pologne meurtrie
Râlant sous le poids de ses fers.
Et pour pleurer son agonie,
Le tocsin hurle dans les airs.
Les pavés sautent dans la rue,
Et le faible mordant le fort.
Le trône où le peuple se rue
Roule à ses pieds comme un chien mort.
Sœur Anne, ma sœur Anne, Ne vois-tu rien venir?...
Je vois un grand peuple en déroute Reconduit à coups de fusils, Laissant tout le long de la route Un ruisseau du sang de ses fils.
Je vois l'Italie en carnage, N'ayant plus ni sous ni soldats, Et le pape qui déménage Avec ses bons dieux sous le bras.
Sœur Anne, ma sœur Anne, Ne vois-tu rien venir?...
Je vois le progrès qui révèle La marche d'un monde futur ; Je vois son aurore immortelle Qui se reflète dans l'azur.
Je vois la terre plus féconde.
Et la déesse Liberté Qui va faire le tour du monde Avec son bonnet de côté.
Sœur Anne, ma sœur Anne, Ne vois-tu rien venir?...
Je vois succéder aux batailles
La paix pour tout le genre humain ;
Car le vin coule des futailles
Et l*on vient mordre au môme pain.
Le progrès a fait la conquête De tous les points de l'univers ; La paix qui préside à la fête Sème partout des lauriers verts.
Paris, 1866.
Éditeur : M. Bassereau, 240, rue Saint-Martin, Paris.