L'ENFANT PAUVRE
Au citoiicn A/p/tonsc Fourmer.
Quelle horreur!
Je dédie cette chanson à un réprouvé, à un... disons le mot, à un forçat ! Au citoyen Foumier, condamné par la justice bourgeoise à huit ans de travaux forcés !
Je l'ai connu lors de la grève des tisseurs qui éclata à Roanne en 1882.
Fournier, cependant, ne s'était pas fait remarquer parmi ceux qu'on appelle les violents. Lorsque la grève fut terminée, il chercha du travail et n'en trouva pas.
Se voyant repoussé de partout, ayant sa famille à soutenir, sachant qu'un M. Bréchard était le chef de la coalition patronale et, par contre, des affaraeurs, l'exaspération l'envahit : il s'arma d'un pistolet, tira sur M. Bréchard et le manqua.
Mais la justice bourgeoise ne manqua pas Fournier!
Il avait à peine vingt ans.
Il appartient à la grande foule des martjTS obscurs, des exploités et des affamés.
Notre mauvaise organisation sociale et l'égoïsme des possédants ont fait du citoyen Fournier, l'ouvrier honnête et laborieux, un révolté, un exaspéré, un forçat !
Mais nous n'en sommes plus à compter les crimes qui se commettent journellement au nom de ce qu'on est convenu d'appeler l'ordre.
Cependant, si leurs facultés cérébrales et digestives le leur permettent, que les heureux r.t les indifférents méditent un peu le dernier couplet de la chanson que je dédie à mon camarade, le forçat Alphonse Fournier.
Les mains dans ses poches percées
Et les coudes pareils, Traînant des savates usées
D'où sortent ses orteils;
Sans lit, sans pain, sans sou, ni maillos. Il longe les vieilles murailles, Claquant des dents et l'œil vitreux...
... Ah ! vous ne savez pas, vous autres,
Qui n'êtes pas des nôtres, Comme on a froid le ventre creux !
Il trotte, flairant une borne
Pour s'y croupetonner; Un coin où l'ombre d'un tricorne
N'ira pas le gêner...
Il va passer une nuit blanche.
Avec la Morgue sur la planche, Seul gîte ouvert aux malheureux...
...Ah! vous ne savez pas, vous autres.
Qui n'êtes pas des nôtres, Comme on a froid le ventre creux !
Mais n'a-t-il pas une famille?
A quoi bon y penser :
On ne traîne pas la guenille,
Quand on peut s'en passer.
Et s'il s'en va, cherchant fortune, Souper d'un maigre clair de lune.
C'est qu'on manque de tout chez eux...
... .\h ! vouz ne savez pas, vous autres,
Qui n'êtes pas des nôtres, Comme on a froid le ventre creux!
Et maintenant que l'on devine,
Chez les bien élevés, Pourquoi le jour où la famine
Fait sauter les pavés, Un enfant, la mine farouche, Vient aussi brûler sa cartouche En entonnant le chant des gueux!...
... Ah ! vous ne savee pas, vous autres, Qui n'êtes pas des nôtres, Gomme on a froid le ventre creux!
Londres, 1873.
Editeur : M. Bassereau, 240, rue Saint-Martin, Paris.
Ml JEANNE
A Darder.
H6! v'nez ici, les p'tits enfants!
Vous qui rôdez dans 1' voisinage, J'vais vous montrer dans l'bois sauvage Des nids d'fauvett's et d' merles blancs. J' vous donn', pour aller à la fête, Des gros sous plein vos tabliers...
Ou ben j' vous pends aux peupliers!
J' prends des cailloux, j' vous fends la tôle!
Holà! dit's-moi, Avez-vous vu ma Jea iine ?
Jeanne, La fille à Marianne.
Jeanne, Quoi!
Ma Jeanne A moi !
Ho, vous là-bas, louves et loups !
J'viens à l'affût, j'vous prends au piège. Ou ben quand les bois s'ront blancs d'neige, J'nourris vos p'tits, j'braconn' pour vous.
Toi qui nous lais manger d'ia terre, Avaaee ici, pèr' Mathurin!
N" las-lu pas rencontrée en ch'min, Toi qu'as ton nid dans notr' cini'tièro?
Holà ! difs-moi, Avez-vous vu ma Jeanne?
Jeanne, La fille à Marianne.
Jeanne, Quoi!
Ma Jeanne A moi!
Hé! toi, Fidèl', quelle aimait tant.
Toi, vieux, qui peux flairer sans peine Un loup à mill' pas dans la plaine, Pour qu'a t'répond' cherche en hurlant.
Hé ! précipic's de la vallée Où j'allais lui couper des fleurs, Quand l'amour chantait dans nos cœurs Et les oiseaux sous la feuillée...
Holà! dit's-moi, Avez-vous vu ma Jeanne?
Jeanne, La fille à Marianne.
Jeanne, Quoi!
Ma Jeanne A moi!
— :}Uo —
Hé! toi, rivière où nous plongeons Quand le chagrin nous martyrise, C'est p't'-ètr' ben toi qui me l'as prise Et qui la cach's sous tes grands joncs. Et ben ! c'est bon! J'brûl' ma chaumière, J'coup' tout's les fleurs, je n'iaisse rien.. J'emport' ma faux, j'emmèn' mon chien Et j'y descends dans la rivière!...
Fidèle et moi, J'y r'trouv'rons ben ma Jeanne,
Jeanne,
La fille à Marianne...
Jeanne,
Quoi !
Ma Jeanne
A moi !
Paris-Montmartro. 186 t.
Musique de Darcior. — éditeur: M. Girod, 16, boni. Montmartre Paris .