‹ Chansons; morceaux choisis. Préf. de comte Serge FleuryChapitre 2 sur 70 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

On en chanta les couplets au grand scandale de la police qui V attribuait a des gens haut placés. Béranger se découvrit. Il ne fut point inquiété, et connut la gloire.

— // était membre du Caveau dont Désaugiers était président lorsque la France fut envahie. V auteur du " Roi (TTvetot " devint alors le poète de Findépendance nationale. Sa muse se fit guerrière et ses chansons se rythmèrent au pas des tambours. Après le '■'■Bon Français''^ ou il reprend pour le souligner le mot du Comte d" Artois, (y) ce fut la requête des chiens de qualité.

Aux maîtres des Cérémonies Plaise ordonner que demain Mntrent sans laisse aux Tuileries Les Chiens du Faubourg Si Germain.

C'était une acerbe critique dirigée contre les émigrés qui rentraient en France dans les fourgons de T étranger, et les hauts dignitaires de V Empire, devenus serviteurs du roi et pour lesquels il semblait demander grâce.

— Autant par reconnaissance que pour s'en faire un allié, le gouvernement des Cent Jours lui offrit la place de Censeur. Mais Béranger était trop jaloux de son indépendance et trop soucieux de son art. Il refusa dans une chanson nouvelle.

Biog'ene.

Sous ton manteau. . . ,

A la fin de la même année et sous le titre de " Chansons morales et autres," Béranger publia son

{}) "Il n'y a rien de changé en France, il n'y a qu'un Français de plus."

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premier recueil de chansons. On était sous la Restauration. Au milieu des refrains bachiques et joyeux, le poète livrait au ridicule les français qui se réjouissaient de Pinvasion étrangère et certains de ses couplets atteignaient la Cour. Louis XVlll. disait quil fallait pardonner bien des choses a Fauteur du "Roi d'Vvetotr

Mais deux volumes qui parurent le 25 octobre 1 8 2 1 ne Pen firent pas moins citer devant la Cour d"" Assises de la Seine. Béranger et son spirituel avocat, Dupin aîné trouvèrent le moyen d^ amuser la foule qui se pressait a P audience. Mais P accusé ne put éviter la prison. V avocat général Marchangy, déjà célèbre par son réquisitoire contre les quatre Sergents de la Rochelle, obtint contre le chansonnier une condamnation à trois mois de prison et à ^00 francs d'amende.

Béranger dut s^ enfermer a " Sainte Pélagie.^'' Q-) Il ne redoutait pas la vie de prison, trouvant même a cette existence régulière aux longues soirées, un certain charme. C'était un lieu favorable a la réflexion. Il y écrivit des vers, avivant sa verve du Chambertin et du Romanée que lui faisaient passer ses amis.

Mais il avait perdu dans cette affaire son modeste emploi h P Université. Ce qui ne P empêcha pas de refuser la situation que lui offrit le banquier Laffitei^).

. (1) A ta/în de décembre 1821, dans la chambre que venait

de quitter P, L. Courier.

(-) " Lise à l' oreille Me conseille

Cet oracle m: dit tout bas.

Chantez, mais ri écrivex pas.

xii INTRODUCTION

Au sortir de prison Bèranger, chanta plus que jamais. Il chanta r épopée napoléonienne, la liberté avec la Grèce, il chanta Pamitié, Pamour, le vin et la vertu de Lisette i}) et n^eut garde d'épargner Charles X.

Toutes ces chansons furent imprimées dans un recueil qui parut le \^ octobre 1828. Ce fut presque un scandale. Plus politique que le roi, si Fon en croit Bèranger le ministère ne voulait pas qu'on poursuivît. Mais sa Majesté exigea que réparation lui fut faite. {^) Récidiviste de r outrage aux bonnes mœurs et à la personne royale, Bèranger fut condamné de nouveau, a neuf mois de prison et a mille francs cT amende, cette fois là.(^) Pendant ce temps ses vers qiCon avait voulu frapper d'interdit se vendaient à plusieurs milliers cP exemplaires. Ses amis de la société " Aide toi le ciel f aideras^'' et un Monsieur Bérard dont il n'est que juste de rappeler ici le nom n'en durent pas moins payer P amende a sa place.

Quant au chansonnier irrespectueux, iljut enfermé à la Force, se plaignant seulement de la façon dont on Py avait mis, mais non pas de la façon dont il y était, i^") Comme a Sainte Pélagie il y chanta. C'est de là que sortirent toutes Jaites comme il P écrit lui même, la plupart des chansons qui appartiennent à la Restauration.

Deux ans après, la Révolution de 1830 éclatait.

(1) Lisette n'est qu'un personnage de fantaisie que Bèranger a emprunté au XVIIIe siècle et qui ne peut être confondue avec Mlle Judith Frère, son amie de toujours.

(2) Lettres de Bèranger à Dupont de lEure, éditées par P. Hacquard et P. Forthuny, page 100.

(3) Lettre XVII l. id, page 116.

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Bélanger faillit devenir ministre. La boutade par laquelle il remercia ses nombreux amis qui le pressaient d'accepter le pouvoir, leur défendit de revetiir à la charge. (}) Il se contenta de changer les cordes de sa lyre et devint une sorte de chansonnier philosophique.

Un moment, cependant on put croire que le poète allait reprendre les armes, et que la chanson, détrônée avec Charles X. selon sa propre expression, allait être de nouveau restaurée. Il s aperçoit vite que P arrivée du roi des Français n'a guère fait que modifier l'étiquette du gouvernement et qu'il n'y a qu'un homme et qu'un drapeau de changés. Il se plaint

qu'on rebadigeonne Un trône noirci

Et se moque des belles manières des députés et ministres.

Nos ministres qu'on peut mettre Tous au même point.

Voudraient que le baromètre Ne -variât point. (2)

Mais, c'en était fini des chansons satiriques. Les prophéties de Béranger étaient accomplies et sa mission terminée avec le départ des princes de la branche déchue.^) Loin des honneurs, en dehors des partis et du

(1) // leur dédia par sur croit une chanson fort spirituelle od une sorte d'agréable épicurisme et une sage indépendance voilaient le désintéressement.

(2) Restauration de la Chansoii.

(3) Préface 1833.

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pouvoir, il ne rompit que de loin en loin le silence, affirmant sa volonté de jouir de sa retraite : '■'■je sors de la lice pendant que j^ai encore la force de m'en éloigner." Toutefois il redoute d'engager P avenir " quoi, vous ne ferez plus de chansons ! Je ne promets pas cela : entendons nous de grâce : je promets de ne pas en publier davantage." Q)

— // ne tint pas non plus en cela tout à fait parole. On ne saurait F en blâmer. L'éditeur Perrotin ayant pris r initiative d'une magnifique édition des œuvres de Béranger — sorte de glorification artistique — le poète se décida a extraire 7 a huit pièces du manuscrit de chansons de sa vieillesse.

La popularité de Béranger fut extrême. Bien qi^il eut, dans une lettre au peuple décliné toute candidature et demandé qu'on respectât sa solitude et qu'on le laissât h ses chansons il fut élu par 204,471 voix. Mais il n'entra à P Assemblée que pour donner sa démission.

Dès lors le poète vécut de plus en plus dans la retraite y fuyant les ovations bruyantes, cherchant dans la douce intimité de ses amis à se reployer davantage sur lui même et a jouir de ses souvenirs et de ses pensées. Toujours pauvre, on le voit dans un appartement de pension bourgeoise près du Luxembourg, puis quartier Beaujon où il passa les trois meilleures dernières années de sa vie, enfin rue Vendôme.

C'est dans ce dernier refuge que la maladie et la vieillesse vinrent P accabler. Sa compagne de toute la vie. Madame Judith mourut la première le 8 Avril

(1) Préface, 1833.

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1857. Trois mois après environ, Béranger, lui même, s'éteignit le 16 Juillet i857.(^)

Telle fut, brièvement racontée la vie de celui que ses contemporains plaçaient a côté de Lamartine et de Hugo, qui eut r estime des plus grands et des plus illustres, et que les moins prévenus en sa faveur n' hésitirent pas à mettre au rang des gloires littéraires de la France. Sans doute la postérité ne ratifia pas pleinement ce jugement.

S"* il ne fut pas a proprement parler un grand poète et si le mot de Vacquerie est assez, exact qui le compare à un canotier de Saint Ou en auquel le mugissement de la mer ferait perdre la tête il serait injuste de prétendre qu'il ne comprit rien aux vers.(^) Béranger est le poète des foules, peu sensible aux recherches de F esprit et aux délicatesses du goût, mais en qui vibrent de profonds instincts capables de s'exalter jusqu'aux plus nobles sentiments. C'est ce qui fit sa fortune.

Ce qui fut sa gloire, c'est qu'il eut le mérite de trouver la forme qui convenait a son objet et a son génie et qu'il s'empara pour le rénover et r ennoblir ci un genre qui, plus que tout autre, est éminemment national.

De tous temps, en effet la chanson fut populaire en France. Ses rythmes alertes, et légers, la souplesse et la liberté de ses vers se prêtent excellement a F expression des sentiments d'un peuple mobile, impressionnable, espiègle mais spirituel et bon enfant, et qui au sens du

(1) Le Tombeau de Béranger est au Père Lachaise à côté de celui de Manuel et non loin de celui de Barras.

(2) Henri Bouche.

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ridicule a toujours joint V enthousiasme et la témérité. Ce sont bien la, les qualités et les défauts de la race, qui ont fait sa grandeur dans le monde et qui Vont aussi exposé aux plus cruelles surprises. On les retrouve che'z les plus anciens de nos dieux, ces gaulois audacieux dont le courage au combat s'exaltait a la cadence des chansons.

La chanson fut la forme que revêtirent toujours les manifestations diverses de la vie de la nation. Compagne de la joie et de la douleur elle berce avec les troubadours et les trouvères la mélancolie des longues soirées féodales par le récit des légendes héroïques, elle parle d'amour aux châtelaines, et raconte les hauts faits des chevaliers. Elle dit dans les No'êls les espérances et les joies du peuple ; par sa gaité elle le console de ses souffrances, mais aussi elle le venge de P orgueil et de P oppression de ses maîtres aux quels en plaisantant elle fait parfois entendre de dures vérités.

La chanson, en France, devait en effet devenir bien vite satirique et mordante. Ce genre plus spécial convenait particulièrement a r esprit gaulois fait de finesse et de bon sens et a qui plut toujours la raillerie. Les grands qui aimaient généralement qu\n leur dise quelques vérités quand on savait le faire avec esprit, supportaient avec assez de bonne humeur les critiques. Ils pensaient quil était bon que le mécontentement de leurs sujets se traduisit au besoin en paroles irrévérencieuses et que rien comme le rire ne désarme la vengeance et tï'aide à supporter la misère. Le droit à la moquerie pourvu qu^elle ne dépassât pas certaines limites était la

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rançon qu'ils payaietit aux pauvres en échange de leurs propres caprices. Comme Mazarin, ils laissaient chanter le peuple qui payait.

Ainsi de tous temps au Moyen Jge comme sous la Ligue et la Fronde, sous Louis XV. oh Von chante les favoris et les favorites, le caractère national protégea la chanson. Elle était, comme le disait si bien Marchangy {}) qui requérait contre-elle " V enfant gâté du Parnasse^ Elle jouissait de privilèges particuliers.

Fille des rues, elle était la propriété des pauvres gens et du peuple quelle faisait danser comme de nos jours encore aux rythmes de ses rondes, dont elle exprimait en des mélopées na'ives les sentiments et les croyances, qiCelle amusait de ses gaudrioles et de ses refrains bachiques^ h qui elle plaisait par ses allusions et ses piquantes saillies.

Mais elle fut aussi le divertissement des gens plus raffinés ; bien que gais épicuriens, amoureux du plaisir et de la bonne chère. Tantôt gracieuse et souriante, mais légère et équivoque, elle s'introduissit dans les plus libres des sociétés mondaines, tantôt plus grossière plus excentrique et grivoise elle se réfugiait dans les tripots et les cabarets. Ce fut surtout au XVIII^ siècle que la chanson erotique et bachique, restaurée par Dufrény Panard et Collé, égaya les guinguettes. Elle Heurit au XIX' siècle avec les chansonniers du Caveau, toujours amusante et licencieuse, facile dans ses sujets, indulgente pour ses rimes, tandis qu^ elle s' adaptait d^ autre part aux fureurs révolutionnaires et par delà les frontières conduisait a la victoire les armées en sabots.

1 Réquisitoire contre Béranger.

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C^est alors que Béranger s en empara.

Plus sévère et plus artiste il donna aux couplets, une forme plus précise, aux rimes plus de richesse et de reliej. Il sut la rendre plus éloquente par une expression plus vive, un style plus châtié et plus ferme. Il donna a ses images plus d'éclat. Avec lui la chanson, mise en marge de la littérature devint un genre littéraire. Surtout il rénova la tradition antique, rapprocha la chanson des foules dont elle s'était écartée et en fit une sorte de tribune d'où le poète citera h la barre du peuple les ennemis de la Nation.

Si Béranger fut tout d'abord le disciple £ Olivier Basselin et de Panard, il eut le mérite de comprendre que la chanson pouvait être autre chose qu'un refrain à Bacchus et à P amour. Il voulut qu elle fut accessible à la pensée des masses que par delà le rire elle fit tressaillir les âmes et qu'elle ne restât point étrangère a ces grands intérêts dont Voltaire parlait. Il rêva de la régénérer car il pensait que le chansonnier avait une autre mission a remplir que celle d' amuser.

C'est cette conception particulière de son art et le caractère de ces œuvres qui firent la grandeur et la popularité de Béranger. Certainement il resta dans la tradition de la chanson française qui ne se passe pas plus de la gaudriole que de la satire, mais il exprima des idées, éveilla des énergies et suscita des enthousiasmes, nouant ses efforts et ses pensées a ce qu'il y avait en lui de foi patriotique et d'amour de l'humanité.

Béranger ne pouvait, en effet, rester indifférent aux questions sociales qui, dès cette époque, d'une façon angois-

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santé se posaient sous ses yeux. Il était trop étroitement lié a sa génération et a son temps, qui se reflétaient en lui et dont il avait vécu les mîmes heures douloureuses, ressenti les mêmes aspirations, vers plus de justice et d^ égalité. Echo des peines et des espérances de ses concitoyens, comme il récrit, il était vraiment par le cœur le poète, le vates. Ses admirateurs ne lui attribuaient ils pas un sens particulier de divination, un instinct de prophétie. (^^

Jamais paroles ne furent plus vraies que les siennes : mes chansons, c'est moi. Il est tout entier en elles, avec son bon sens et sa finesse, avec son ironie a la fl)is bonhomme et mordante, avec ses croyances et son grand amour du prochain. Cest tout son cœur tout son être qui s'y exprimaient.

Elevé à r école de Rousseau dont il eut un disciple ferventi^) comme premier maître héritier à la fois de ce qu'il y avait d'excellent dans le tempérament facile et itisouciant de son père et des leçons et des exemples de cette tante qui fut mieux qu'une mère, la bonté était en lui naturelle et la sympathie un besoin. L'amour était le fond de sa nature et on retrouve chez lui ses trois formes ordinaires, amour de Dieu, bien que sa religion ne fut guère qu'un vague théisme, amour de sa patrie et amour de l'humanité." Il y a un livre que fai passé ma vie h commenter disait il : ce sont les Evangiles. Il fit mieux, il en appliqua les enseignements.

D'instinct il allait a ceux qui souffrent et leur tendait

(1) " Bé ranger et ses concitoyens y font plus d^ une fois allusion. " Voir sa ' ' lettre au peuple."

(2) Mr Ballue de Bellenglise.

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