VI PRÉFACE
création. Il va droit son chemin, sans même apercevoir les obstacles, jugeant avec son cœur et voyant par ses yeux.
Est-il surprenant qu'il ait gardé une spontanéité d^impression, une franchise d'accent, une fraîcheur d'imagination que nous ne connaissons plus? La rhétorique est une invention des plus compliquées. Il n'a pas encore été assez habile pour la découvrir: bien lui en a pris.
Aussi ne parle-t-il que lorsqu'il a quelque chose à dire. Le papotage, les mots d'auteur ne sont pas son fait. Il ne lui en coûte aucunement de se taire, à ce silencieux; mais, quand la passion le prend aux entrailles et le secoue, ses cris nous bouleversent l'&me. Ce qu'il a senti violemment, il le rend avec intensité. C'est là tout son secret ; il n'en a pas d'autre.
Voilà pourquoi, en dépit des siècles, ses conceptions restent encore si étonnamment jeunes. Qui est plus vieux que la petite Rosette et la Fille au cresson? Elles n'ont pourtant pas une ride. Jean Renaud lui-même, l'héroïque Jean Renaud qui s'en revient de la guerre, « portant ses tripes dans ses mains », ne semble pas trop dépaysé parmi nous. Et rien n'est plus naturel. Dans Tart des raffinés, chez les meilleurs et les plus sincères, il y a des concessions au goût du jour, des choses qui vieillissent et qui passent de mode. Une convention en remplace une autre, et discrédite sa devancière. La vérité, au contraire, ne saurait changer. Elle est éternelle et toujours la même.
Tout cela sans doute a été dit cent fois. Peut-être cependant^ avant d'entrer dans l'examen du présent recueil, n'était-il pas inutile d'y insister. Si vif que soit dans notre société démocratique le sentiment de l'égalité, une simple paysanne en jupon court et en sabots noirs ne franchit pas, sans trembler, le seuil d'un salon bourgeois. Ses bijoux ont beau être en vieil argent, ses dentelles valoir une fortune, le premier freluquet venu se
croira le droit de la mépriser. Pour être acceptée, il lui faut une préseatatioa en règle. La belle a monlré patte blanche, et voilà qui est fait.
Rien n'est amusant comme la chasse aux chansons populaires. Avec le métier de peintre de paysages, c'tst, il me semble, ce qu'il y a de plus agréable au monde. Et pourtant de cette chasse on revient souvent bredouille. Le paysan s'imagine volontiers qu'on se moque de lui; défiant à l'excès, il ne se livre qu'à son corps défendant. Voulez-vous l'amener à vos fins ?II fautavoirsul'apprivoiserdelongaedate. Et même alors, laededéceptions! Pour quelques trouvailles de haut prix, que
Jranne Vnjrnnn. frmirif c:herel pl Jn<>epli BréHv, dit t.allcur. île Ceyzcrial.
de couplets sans valeur, que de refrains insignifiants, empruntés au répertoire des cafés concerts! Je ne parle pas des interpolations, des enchevêtrements sans nombre, oii il est presque impossible de se reconnaître. Si vous demandez l'oxpllrationdequelquemotabracadabrant :'• C'est ainsi, vous répondral-on; la chanson dit comme cela. Je n'en sais pas davantage ».
Puis le chaDteur, pour être od possession de tous ses moyeDs, a besoin de s'humecter largement la gorge, et si vous avez l'imprudence d'outrepasser la dose, sa langue s'empâte, ses idées s'embrouillent. Il est désormais impossible d'en rien tirer.
Tous ces contre-temps, l'auteur de ce livre les a connus. Heureusement pour lui, il a rencontré, chemin faisant, d'excellentes gens d'une bonne volonté à toute éprouve, point très jeunes, mais, doués d'une incroyable sûreté de mémoire, vrais puits d'éru-
ADtoinelte Basset, femme Penaud, de Rossillon
ditîon populaire : d'abord Jeanne Vugnon, femme Cherel, et Joseph Brédy, dit Lafleur, do Geyzériat, puis Antoinette Basset, femme Perraud, et Jean-Marie Suchet, dit Trotit-Vieillea, de Rossillon.
Pour leur donner une preuve de sa reconnaissance, il a tenu à ce que leurs portraib figurassent on tête de ce volume, et trbscei^ laïnement oo aura plaisir à rencontrer ici ces aimables et souriantes physionomies du bon vieux temps.
H. GuilloQ a, d'ailleurs, très sagcmeat limilé son champ d'expIoratioD. Toutos les chansons qu'il nous donne sont empruntées k la Bresse et au Bugey. Encore s'en est-il tenu pour la Bresso aux environs do Bourg, à Ceyzériat, à Revoonas, à Jasseron, au Revermont en un mot ; pour le Bugey, à la vallée de l'Albarinoet aux alentours de Rossîllon.
Entre les chants des doux contrées, il n'y a guère de différence appréciable. Simple question de nuances.
Jcnii-Mitric Soi^liel, dit Troig'VjeilIcs, de Rossillutt.
Le Bressan, l'Homme de la plaine, est, de sa nature, un peu eodonni. Long, lourd, lent, Iftchc, a-t-on dit de lui, non sans iDJustica, car personne ne résiste mieux à la fatigue, n'est plus dur & la peine, et] un autre proverbe localassure qu'il csliuvînriblc quand il a cassé ses sabots.
PRÉFACK
Pour le Bugiste, il se ressent naturellement de Tair vif de ses montagnes, de lafraicheur de ses torrents. Son caractère est plus décidé, son tempérament plus nerveux^ son allure plus dégourdie. Qu'un beau jour il se mette à improviser, son inspiration, soyez-en sûrs, n'aura rien de mélancolique.
Mais, ne vous y trompez pas. En quelque lieu qu ils aient été recueillis, il est bien peu de chants auxquels on puisse avec certitude assigner un lieu de naissance déterminé. Le propre de la poésie populaire est, en effet, Tubiquité. Toute pièce spéciale à un pays est, par cela même, suspecte ; et on ne peut affirmer qu une chose^ c'est que telle variante est connue en tel endroit. Bien fin qui prétendrait résoudre la question des origines.
Ghampfleury parle quelque part d'une chanson qui aurait grimpé sur je ne sais quelle montagne et passé dans Tautre versant. Si cette chanson était vraiment populaire, tenez pour certain qu'elle a été bien plus loin encore et qu'elle n'en était pas à ses débuts. Que de chemin elle a dû parcourir avec les conscrits et les compagnons du tour de France I Vous la croyez méridionale, et voici qu'elle vous arrive du Nord. Vous l'avez rencontrée en Bretagne à quelque pardon, en compagnie des pèlerins et des malingreux. Bientôt vous la retrouverez en Provence, lançant au soleil d'or ses notes joyeuses, dans l'enivrement poudreux d'une farandole.
Son accoutrement, il est vrai, a changé, et il peut se faire qu'elle ait laissé choir quelques ornements, mais qui hésiterait à la reconnaître? Même les noms de lieux et de personnes ne font rien à l'affaire et ne prouvent rien. Le château deBeaufort devient à volonté le château de Belfort, de Boncourt, de Beauvais, etc, et dans les m anuscrits de la Bibliothèque nationale il existe une bien curieuse version de la chanson du Mauvais Mari, arrangée sans doute par quelque rancuneux soldat de l'expédition d'Italie,
PRÉFAt.E X!
OÙ le tyran domestique se trouve être... devinez qui ? Ni plus ni moins que Tempereur François-Joseph.
Faut-il en conclure que la Bresse et le Bugey ne sont pour rien dans les chants qu*on lira tout à Thcure ? Ce serait se tromper étrangement. D*abord, la plupart de nos Ebaudes \ peu anciennes en général, beaucoup de nos chansons de coutumes, etc., très évidemment nous appartiennent en propre ; et quant aux chansons qui nous ont été apportées du dehors, elles ont pris, en venant chez nous, une sorte de goût de terroir, quelque chose comme Taccent de nos provinces. Cette monnaie courante, nos populations ne Tout pas acceptée comme argent comptant ; elles Tout refrappée à leur empreinte, et il est aisé de s'en apercevoir.
Au moins, ne trouvera-t-on rien ici qui ne soit absolument vrai et sincère. Certains collecteurs de chants populaires ont cru pouvoir les arranger quelque peu, afin de les rendre plus présentables.D'autres, moins scrupuleux encore, ne se sont pas fait faute de donner au public des chansons forgées de toutes pièces. Sans parler du Barzaz-Breiz, sur lequel la discussion est aujourd'hui close, n*est-il pas certain que le recueil des chants de la Franche- Comté contient plusieurs poésies de la composition de Max Buchon lui-même qui, on le sait, était un poète rustique d'un vrai talent? La chanson des quenouilles, par exemple, sur laquelle on s'est tant extasié, n'est qu'un lied allemand, fort ingénieusement transformé, j'en conviens, mais qui n'a rien à démêler avec le génie populaire français. Et Jérôme Bujeaud lui-même, l'excellent et consciencieux Jérôme Bujeaud, n'aurait-il pas cédé à la tentation commune en retouchant, dans l'intérêt de la morale et de la poésie, la vieille complainte de la Femme du marin?
* L«*» E^itdef, !M>rte» de sérénade:», boiil no* clian»»uns d'anionr.