‹ Chansons populaires de l'AinChapitre 6 sur 259 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

L'auteur de ce livre n'a pas donné dans ce travers. Au risque de rebuter son lecteur par des incorrections et des platitudes sans nombre, il ne s'est pas permis de changer une syllabe aux textes recueillis par lui. Il estime, en effet, que l'honnêteté la plus stricte lui faisait un devoir d'agir de la sorte et qu*un document ne saurait avoir d'autorité, si l'authenticité absolue n'en est garantie.

Peut-être aurait-il dû donner pour chaque pièce des références, indiquer les principales variantes contenues dans les recueils publiés jusqu'ici. Mais, outre qu'une érudition aussi facile à se procurer n'a rien de très méritoire, il a pensé qu'elle serait toujours forcément incomplète, puisque les recueils en question ne sont rien auprès de ceux qu'on attend, et il a jugé bon de s'abstenir d'un travail de Pénélope, toujours à refaire.

On s'étonnera sans doute de ne pas trouver dans ce volume de chansons patoises. Nous en avons de charmantes, et, pour sa part, M. Guillon en a recueilli un très grand nombre. Si, comme il Tespère, le public accueille favorablement sa publication d*aujoiurd'hui, elles ne sauraient tarder à voir le jour.

Pourquoi ne pas avouer, d'ailleurs, que les chants en dialecte sont infiniment moins populaires que les chants français ? « J'affirme, dit Bujeaud, qu'il est peu de chansons purement patoises sorties du peuple. Le paysan qui parle patois à son ordinaire, le repousse quand il crée, quand il chante. •> Au premier abord, cela a l'air d*un paradoxe, mais qu'on veuille bien y réfléchir, rien ne semblera plus explicable. Pour être dégagée de tout préjugé classique, la muse populaire n'en est pas moins une muse ; elle est femme, elle est coquette, elle a sa dignité et son quant à soi ; volontiers, pour me servir d'une expression du cru, elle se met sur son trente-six. Avez-vous remarqué que les enfants et

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les illettrés, bien loin d'écrire comme ils parlent, compliquent à plaisir Torthographe des mots qu'ils ignorent? Le peuple, ce grand enfant, est ainsi, toujours vrai, mais pas toujours simple. Lorsqu'il fait œuvre poétique, rien n'est assez recherché pour son goût. Il emploie donc 'de préférence la langue noble, le français, mais en la traitant à sa façon, qui du moins ne manque ni de relief, ni d'originalité. Parfois il a des raffinements qui étonnent, des préciosités infinies, d'incroyables entortillements de phrases. Par bonheur, le naturel est là qui sauve tout.

Pour les chansons patoises, quand elles ne sont pas tout simplement la traduction d'une chanson française universellement répandue, on peut presque toujours les attribuer à des lettrés, à un notaire de village, à un instituteur, à un magistrat, à quelque bon curé de campagne, ami du franc vin et de la gaudriole. Tel est, pour le dire, en passant, le cas de la chanson la plus répandue peut-être qui soit en Bresse, de cette Liaudainnay dont l'air est si charmant, véritable romance sentimentale dans le goût de Navarrot et de Despourrins. Certainement je suis très loin d'en faire fi, elle a beaucoup de gr&ce et d'ingénuité, mais enfin ce n'est rien moins qu'une chanson populaire .

Pour être tout à fait sincère, je dois reconnaître que plusieurs de nos poésies amoureuses en français, pourraient bien n'avoir pas non plus une origine absolument villageoise.

11 y a six mois que c*était le priutcmps. Je conduisais sur riicrhettc naissante lion p*tit troupeau, ma famille bêlante. j'ai commencé mon devoir à quinze ans.

J'ignorais tout, tant j'étais innocente, etc., etc.

On retrouve dans ces strophes faciles comme un écho des bergeries du xvm* siècle. Florian évidemment a passé par là. Mais

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transplantées à la campagne, ces belles dames de la ville s'y sont acclimatées à merveille ; elles ont laissé à la porte de la ferme bouffettes et rubans de satin, et ont pris quelque chose de la simplesse de leurs sœurs rustiques. On pense, en les écoutant, à ces fontaines enchantées qui transforment tout. Vous y avez jeté un caillou vulgaire. C'est une cristallisation merveilleuse qui vous est rendue. De loin, on jurerait des diamants. Mais n'approchez pas trop. Vous seriez désillusionné.

11 faut convenir aussi que les chansons de date récente (on en trouvera plus loin quelques spécimens) sont loin de valoir leurs aînées. Le paysan n'avait jadis d'autres sources d'inspiration que la tradition orale et quelques-unes de ces naïves histoires qui composent le fonds de roulement de la bibliothèque du colportage, Geneviève de Brabant, Pierre de Provence et la belle Maguelonne, les quatre fils Âymon, etc.. Aujourd'hui, il lit des journaux et digère mal ses lectures ; il va à la ville voisine, à la brasserie, au beuglant et en rapporte pèle-mèle des couplets chauvins, des inepties sentimentales ou ordurières. Cependant il n'a pas dit un adieu définitif aux vieilles croyances, aux légendes d'autrefois. Toutes ces choses se pressent dans sa tète et n'y font pas trop bon ménage. Faut-il s'étonner que son inspiration, si franche quand elle était pure de tout contact étranger, se soit corrompue ?

Volontiers il se guindé et veut lutter avec les auteurs de profession ; les mots nouveaux et prétentieux qu'il a retenus sans les comprendre, il les emploie tout de travers et à l'aveuglette, il sort de la tradition populaire hors de laquelle il n'y a pas de salut pour lui, et c'est alors qu'il compose des vers comme les suivants :

Ma Hosalie, elle m'est intidèle,

Kl cependant je l'aimerai toujours.

Hunator, EU>

PRÉFACE x\

Ces cris, ces pleurs que j*ai versés pour ell<' N*ont pas encore éteint le feu de nos amours.

Mes amitiés sont à ma Rosalie,

Comme les siennes doivent en être à moi.

J'engagerais cent fois ma vie

Pour un de ces beaux jours, si je pouvais Tavoi.

Oh! que mes cris, mes pleurs, que rien ne la louche

Rien n*est sensible à ma douleur.

Un doux baiser que j*ai pris sur sa bouche,

J'ai senti le bonheur gravé dedans mon cœur.

Vous autres garçons qui allez voir les (llles,

N'en faites pas tous comme moi.

N*y allez point auprès do ma Rosalie,

Klle vous délaissera, malheureux comme moi.

Voilà ce qu*on gagne à vouloir forcer son talent.

Imaginez un laboureur en redingote. N'est-il pas cent fois plus gauche que dans ses habits de travail? Et nos jolies paysannes, elles aussi, ont grand tort d* abandonner le costume national. Le petit bonnet des filles leur allait si bien ! Sous le grand chapeau Bressan à dentelles et à glands d'or elles avaient un air si drôle I Aujourd'hui qu'elles s'habillent en dames, elles sontpresqueridicules.

Qu'on ne l'oublie pas pourtant : si vulgaires et de si triste mine que soient quelques-unes de nos chansons, elles ont encore leur bon côté. A défaut d'autre mérite, elles valent comme documents. Et que veut-on de plus en un temps où la recherche du document tourne à la manie? En justice, on admet le témoignage des humbles comme celui des riches. Écoutez donc ces pauvres chansons villageoises, si gauchement attifées, qui se tiennent si mal et bégayent à peine quelques mots de français. Après tout elles viennent de la pleine campagne, elles ont respiré l'odeur des bois et des champs, un esprit de sincérité est en elles qui les porte et les transfigure. Peut-être ont-elles à vous dire quelque chose qui vous surprendra.

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Mais il est temps d*entrer dans le détail du livre et d*en indiquer, avec quelques développements, les principales divisions.

On a cru devoir mettre en tète du volume les prières et les chants religieux. A tout seigneuf tout honneur. Telle est au reste, si je ne me trompe, la voie indiquée par les maîtres du genre, à commencer par M. Gaston Paris.

Aux prières d'abord. Si elles sont peu nombreuses dans ce livre, c'est qu'en général elles se disent en patois , et Tauteur en a rassemblé sous cette dernière forme un assez grand nombre qui paraîtront plus tard. On y verra figurer les Ovre à DieUy la Raison de Dieu^ enfin tout ce cycle étrange et cabalistique qui se trouve au grand complet chez MM. Ribault de Laugardière, Victor Smith, Carnoy, etc.

L'Église, est-il besoin de le dire ? n'a rien à démêler avec ces prières. Bien loin de les encourager, elle les a combattues de tout son pouvoir, et le curieux auteur du Traité des superstitions, Jean-Baptiste Thiers, docteur en théologie et curé de Vibraye, va jusqu'à voir dans la petite patenûtre blanche qu'on peut lire ici (c'est un mélange de la prière de Tange Gabriel et de la prière avant de s'endormir) une des huit manières de faire un pacte tacite avec le démon.

Cette opinion paraîtra bien dure aux bonnes gens qui, de temps à autre, marmottent encore, par habitude et sans y voir malice, les naïves oraisons du temps passé. On ne songe plus guère de nos jours à évoquer Satan et le sens caché des conjurations est bien près d'être perdu. Il y a là cependant, semble-t-il, un souvenir très reconnaissable, non seulement des hérésies disparues^ mais encore des religions antérieures au christianisnie, qui, blessées à mort en apparence, n'ont pas laissé parfois d'influer sur lui.

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