‹ Chansons populaires du Canada [microforme] (volume 2)Chapitre 140 sur 165 · CHAN :ONS POPULAIRES · texte numérisé non relu

CHAN :ONS POPULAIRES

à sa grande surprise, que les éléments de la musique qu’il savait et de celle qu’il voulait apprendre étaient absolument différents. Les intervalles de sons ne se ressemblaient pas, et l’éducation du musicien français le rendait aussi inhabile à saisir ceux des chants de PArabie qu’à les exécuter. Le temps, une patience à toute épreuve, et des exercices multipliés finirent par modifier les dispositions de son organe musical, et le rendre apte à comprendre ces gammes étranges qui avaient d’abord blessé son oreille.”

“ Les Egyptiens n'aiment pas notre musique, dit M. Villoteau, et trouvent la leur délicieuse.”

On me pardonnera d’insister autant sur toutes ces étrangetés orientales. Il est bon que ces faits soient plus connus qu’ils ne le sont : il est tant de gens qui s’imaginent que la musique a dû toujours être, en tous temps ct en tous lieux, ce qu’elle est dans Il Trovatore.... et qu’elle ne soitira jamais de [à ! Ces considérations, d’ailleurs, sont de nature à nous faire sortir un peu du cercle d’idées dans lequel on est accoutumé de tourner sans cesse ; elles aident à se détacher un moment de théories trop exclusives, quoique bonnes en elles-mêmes, à placer Pesprit dans cette indépendance qu’il lui faut de toute nécessité pour juger sainement d’une tonalité, d’une langue musicale étrangère.

Notre musique, que l’on pourrait appeler européenne, est née, comme l’on sait, des chants d’église du

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moyen âge, lesquels sont issus eux-mêmes de la musique de la Grèce antique.

Je fais grâce au lecteur de histoire de notre échelle musicale, et en particulier des faits qui se rattachent à son origine grecque. Pour peu qu’on ait feuilleté de livres, on a si souvent rencontré sur sa route les Péiages et les Hellènes qu’il est peu de lecteurs qui ne se soient écriés bien des fois :

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains! ...

ou tout au moins des premiers ! Cependant, vers l’an 338 avant notre ère, il s’opéra, dans le système musical des Grecs, une transformation si féconde en enseignements qu’elle doit être rappelée ici.

Jusqu’à cette époque, le seul genre connu en Grèce était le genre dialonique, dont l'intervalle caractéristique est le {ox entier. Mais les rapports des Grecs, ct tout spécialement des Toniens, avec les peuples de Orient devenant de plus en plus fréquents, leur musique prit un caractère mou et sensuel qu’elle n’avait jamais eu jusqu’alors, et le genre appelé chromatique, dont l’intervalle caractéristique est le demi-ton, commença à devenir en usage. (!)

11 ne faut pas croire que ces deux faits : les relations plus fréquentes des Grecs avec les peuples efféminés et sensuels de l'Orient et l'apparition du genre chromatique parmi eux, soient deux choses indépendantes l’une de Pautre, n'ayant aucune rela-

1) Plus tard, environ 200 ans avant Jesus-Christ, on vit apparaître un troisiême genre appelé exkarmonique, dont l'intervalle caractéristique eat le guart de ton.

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tion entre elles, et qu’elles ne se soient produites en

même temps que par une coïncidence tout accidentelle. Non, “les différents genres, comme le dit parfaitement M. Vincent, on! un careclère moral par-

ticulier : le genre diatonique est mâle et austère ; le chromatique a quelque chose de tendre et de mélancolique ; enfin l’enharmonique est doux quoique excitant.” D'où il suit qu’une société à mœurs sévères chantera dans une tonalité dont l'échelle sera formée de grands intervalles, comme dans le genre diatonique,—tonalité dans laquelle ne chantera jamais

une société dissolue et aflolée de plaisirs,

“ Chaque système musical, dit M. d’Ortigue, a son échelle particutière, où les sons sont divisés selon la constitution de ce même système. L’échelle est en quelque sorte l’alphabet propre à chaque idiome musical, c’est à-dire à chaque tonalité. Les intervalles sont plus ou moins distants les uns des autres, et ils revêtent entre eux des propriélés, des afinités différentes selon les divers modes propres à la tonalité à laquelle appartient l'échelle, en sorte que dans chaque tonalité on droit distinguer, en premier lieu, échelle générale des sons et en second lieu les échelles particulières des divers modes, c’est-à-dire la gamme et ses modifications, telles que la gamme majeure et mineure dans notre tonalité. Les Orientaux divisent leurs échelles par tiers et quarts de tons, la nôtre est divisée par demi-tons, celle du plain-chant fondée: l’ordre diatonique procède par tons entiers, sauf ies

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LU CANADA, 325

deux demi-tons inhérents d’ailleurs à l’ordre diatonique et le demi-ton accidentel. Plus les mœurs sont cféminées chez un peuple, plus son échelle musicale affecte de petits intervalles rapprochés ; plus, au contraire, un peuple est grave, plus il est attaché aux doctrines religieuses, el plus son échelle tend à multiplier des grands intervalles. Ceci soit dit pour protester contre l’opinion de Rousseau et plusieurs autres théoriciens, à savoir que la coordination des intervalles dont se compose toute l’échelle musicale est le produit d’une délibération, d’un choix, d’un calcul. Les échelles musicales ne sont pas le fait des hommes, pas plus que les alphabets, pas plus que les langues. Elles sont le produit spontané de mille causes, de mille circonstances de climat, de langage, d’aptitudes, ete. Ce que les hommes y ont mis, ils Pont mis par instinct, mais ils n’y ont rien mis délibérément, C’est Pœuvre de tous, ce n’est l’œuvre de personne en particulier ; c’est l'expression de la civilisation.” (;)

Et que l’on ne s’étonne pas que ces diverses divisions de léchelle, que j'ai appelées le corps de la musique, aient tant d'influence sur la partie métaphysique de Part. Dieu en créant l’homme esprit et matière l’a voulu ainsi ; et si le but principal de Part doit être immatériel, il n’en est pas moins vrai que les formes matérielles sont indispensables et qu’elles jouent un très-grand rôle dans tous les arts. C’est

(1) Joseph d’Ortigue. Dictionnaire liturgique, historique et théorique de plain-chant et de musique religieuse au moyen âge et dans les temps modernes,

que, dans les relations de l’homme avec son semblable ou avec la société, il lui faut frapper aux organcs du corps pour arriver à âme. Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même a rendu un éclatant hommage à cette loi de l’éternelle sagesse. ‘“ Rien de sensible, dit Saint Jean Chrysostôme, ne nous a été donné par Jésus-Christ, mais tout sous des apparences sensibles. Ainsi, dans le baptême, c’est par l’eau qui tombe sous les sens que la grâce invisible est accordée, c’est-à-dire notre régénération, notre renouvellement, opération tout intelligible. Si tu n’avais point de corps, tu aurais reçu ces dons tels qu’ils sont, tu les aurais reçus incorporels, mais ton âme est jointe à un corps, et c’est par l'intermédiaire des objets sensibles qu’ils sont présentés à ton intelligence.”?

Nos chants populaires appartiennent le plus souvent, quant à l’échelle des sons, à la tonalité grégorienne. Les exemples de ce fait qu’on a pu voir dans ce volume ne sont pas des exemples isolés, On peut affirmer que les mélodies qui a’ont jamais pénétré dans les villes, —et elles sont extrêraement nombreuses— appartiennent presque toujours à l’ordre diatonique, et que très-souveut elles sont même entière-

ment conformes aux lois modales du chant grégorien.

Ce fait étant connu, un homme qui, du reste, ne connaîtrait rien du Canada, pourrait dire avec certitude, de Pavis de M. Vincent, de M. d’Ortigue et de tous les théoriciens, que, du moins dans une cer-

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taine mesure, (car il y a encore le rhythme à examiner) le peuple de nos campagnes canadiennes est un peuple à mœurs simples, honnête et religieux. (1)

On à pu voir que, dans un bon nombre de nos méiodies populaires, les modes grégoricens, avec leurs échelles «p ‘ciales, leurs notes à propriétés et affinités particulières, sont parfaitement accusés. Il est d’autres mélodies populaires qui portent aussi le cachet antique, mais qui affectent la plus parfaite indépendance à l’endroit des formes modales. Mélodies charmantes dans leur étrangeté, j’allais dire leur sauvagerie, elles offient le plus souvent un mélange du premier mode grégorien et du mode majeur, et elles se promènent ainsi, sur un rhythme tantôt binaire tantôt ternaire, jusqu’à ce qu’il leur plaise de s'arrêter sur un intervalle dont l’oreille est tout étonnée, intervalle irrationel suivant toutes nos lois, et pourtant d’une réelle beauté.

Ces mélodies sont précieuses à recueillir. l’une valeur incontestable, malgré leur bizarrerie, elles témoignent qu’en dehors de nos lois anciennes et modernes, il y a encore un vaste champ pour la musique de lPavenir.

(1) “ Platon, ainsi que les philosophes les plus célèbres de la Chine, cons dérait la simplicité des mœurs et le calme des passions comme le fondement le plus solide du maintien de la constitution et de la tranquillite un royaume où dune république. Or, il est de certains systèmes de : tonalité dans la musique qui ont un caractère calme et religieux, et qui donnent na:ssance à des mélodies douces et dépouillérs de passion, comme il en et qui ont pour résultat nécessaire l’expression vive et passionnée. A Paudition de la musique d’un peuple, ilest donc facile de juger de son é'at moral, de ses passions, de ses dispositions à un état tranquile ou révoluionnaire, et enfin de la pureté de ses mœurs où de ses penchants à la mul'esse. Quoiqu’on fasse, on ne donnera jamais un caractère véritable.

On a souvent dit que léchelle du chant grégorien n’était qu’un reste de barbarie, le débris d’un système de pure convention. Ces idées, il est vrai, n’ont plus cours parmi les musiciens instruits, mais comme elles sont profondément enracinées chez d’autres, et que

ces derniers sont, après tout, le plus grand nombre,

elles sont encore très-discutées. Or, entre musiciens qui ne s’accordent pas, il n’y a souvent d’autre argument possible que léchange de coups de poings, argument qui, comme l’a dit quelque part un spirituel écrivain, ne se trouve pas dans la grammaire des grammaires.

Mais de pareils témoignages d'amitié ne résolvent rien Si on voulait nous en croire on référerait tout simplement la question à un arbitre, et cet arbitre, on le devine, ce serait le peuple.

Assurément on ne pourrait l’accuser de partialité : il n’entend rien à nos discussions ; il fait sa prose eu ses vers sans le savoir, comme le bonhomme Jourdain. Ecoutons-le chanter, c’est la vraie nature prise sur le fait.

Le peuple chante dans les vieux modes grésoriens, non pas parce qu’il suit une note écrite qui le veut ainsi: il ne comprend rien ni aux notes, ni à aucun

ment religieux à la musique sans la tonalité austère et sans l’harmonie consonnante du plain-chant ; il n°y aura d’expression passionnée et drama dique possible qu'avec une tonalité susceptible de beaucoup de modulations, comme celle de la musique moderne ; enfin, il n°y aura d’accents langoureux, tendres, mous, efléminés, qu'avec une échelle divisée en petits intervalles, conme les gammes des habitants de la Perse et de PArabie, ...,, L’inspection de la musique d’un peuple peut done donner une idée assez juste de son état mo al, et Platon et les philosophes shinois n’ont pas éié a cet égard dans une erreur aussi grande qu’on pourrait le croie” (Fétis,

Résumé, p. LH.)

système musical En chantant comme il le fait dans la tonalité grégorienne (abstraction faite du rhythme), il obéit à son insu à un ordre de choses supérieur, venant de Dieu et du rapport qui existe entre les choses visibles et les choses invisibles ; il subit l’action de tout ce qui l’entoure, et il trouve naturellement expression de ses sentiments, de l’état de son esprit et de son cœur, sans aucun calcul, sans aucune idée préconçue de théorie ou de système.

Et notez qu’on ne peut attribuer à l’emploi d’instruments à sons fixes une éducation de loreille prétendue défectueuse, et que l’on ne saurait appeler la tonalité de nos chants populaires /a tonalité des cornemuses, comme écrivait quelque part Madame George Sand. 4. :jà dit que les paysans canadiens ne font usage d’aucun autre instrument que du petit violon. (1)

TJ] nous est arrivé, il y a quelques années, écrivait M. d’Ortigue, de parcourir pendant lautomne les campagnes avoisinant la montagne du Luberon, pour y faire la chasse, non au gibier, mais aux mélodies anciennes. Quand nous entendions une chanson, un cantique, une complainte, ou bien un air de fifre qui nous plaisait par sa singularité et son tour naïf, nous allions interroger le paysan, la paysanne ou le berger qui l’exécutaient, et si nous ne pouvions le transcrire

au moment même, nous annoncions notre visite pour le

soir à la veillée dans la grange. Réunis autour d'une

(D) Voyez ci-dessus, page 282.

table, les femmes cousant'et filant, les hommes lisant, chantant ou fumant, ces braves gens nous répétaient la mélodie du matin, et quand nous en avions bien saisi les intonations et le rhythme, ce jui (pour le rhythme prin: ipalement) n’était pas toujours facile ; quand nous avions tenu compte des diverses variantes que plus:eurs d’entre eux proposaient, nous écrivions le chant sous lo Gictée d’un seul, au grand étonnement de Passemblée qui ne pouvait concevoir comment, au moyen de certains signes, on püt fixer les sons. Mais ils étaient bien obligés de se rendre quand nous leur chantions à notre tour la mélodie et les paroles

sans faire une faute. D’ordinaire ces bons paysans

nous disaient : Tel cantique a deux airs, l’ancien et le nouveau. Lequel voulez-vous ? Nous les leur faisions chanter tous les deux, mais nous donnions presque toujours la préférence à l’air ancien. Eflectivement, disaient-ils, l’ancien est beaucoup plus beau, et il est fort remarquable qu’ils traduisaient le plus souvent l'air moderne dans leur vieille tonalité favorite, en supprimant presque partout la note sensible.”

Ce que M. d’Ortigue vient de nous raconter mm’est arrivé cent fois à moi-même ; les mêmes observations qu’il a faites en France, je les ai faites en Canada, et si ce n’était quelques petits détails de mise en scène qui nous sont étrangers, (comme les ; unions dans une grange,) on pourrait croire que le savant musiciste a fait sa chasse aux mélodies sur les bords du Saint-Laurent tout aussi bien que dans le voisinage

du comtat Venaissin. Mais je reviens à notre arbitrage, et je conclus que si, très-souvent, le plus souvent peut-être, le peuple suit d’instinct les lois des diverses échelles modales du plain-chant, il est impossible que ces lois soient purement conventionnelles, il est évident au contraire qu’elles émanent de la nature même des choses et de leur principe divin.

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