RHYTHME
“ Le rhythme, c’est le mouvement qui traverse nécessairement la mélodie et lui donne un caractère. (1)
Dans nos chants populaires, le rhythme est souvent mesuré ; quelquefois il Pest à peine, et si, non sans difficulté, on peut lui reconnaître une mesure, celleci passe du mouvement binaire au mouvement ternaire, et vice versà, puis disparait, puis reparaît encore, sans pour cela que le rhythme cesse un instant d'exister.
Que, dans notre musique artistique, on fasse durer un simple silence un temps de plus ou un temps de moins que ne le veut la mesure, l'oreille en est plus choquée qu’à Paudition d’une fausse note. Dans nos mélodies populaires, au contraire, des mesures tronquées ou allongées laissent l'oreille également
satisfaite.
Le rhythme de nos mélodies populaires (je parle
surtout des mélodies qui ne sont chantées qu’à la
(1) Scudo
campagne) appartient donc à la fois au rhythme non mesuré du plain-chant et de au rhythme mesuré de la musique moderne.
Pour le rhythme comme pour les échelles modales da plain-chant, messieurs les musiciens avancés professent le plus superbe dédain. ‘ Eh ! ne voyez-vous pas, me disait l’un d’eux, que si les vieux moines du moyen âge ne mesuraicnt pas leur musique c’est qu’il ne connaissaient pas mieux ? je suis d’avis, moi, que Pon devrait arranger tout le chant grégorien à deux, à trois et à quatre temps.... ce serait un progrès ! ”
En vérité, on a tant abusé de ce mot ‘* progrès ?? qu’il commence à brûler la bouche des honnêtes gens.
Et d’abord on connaissait très-bien la mesure au moyen âge. Avant même le moyen âge, Saint Ambroise connaissait la rhythme poétique, et on possède aujourd’hui des documents établissant d’une manière irrécusable qu’aux neuvième et dixième siècles, il existait, concuremment avec le plain-chant, une musique mesurée, populaire, ‘essentiellement différente du chant de l’église.” (1)
Si donc on connaissait La mesure au moyen âge, et que, néanmoins, le chant plane était toujours conservé dans l’église, on ne saurait dire qu’on ne faisait
pas autrement par ignorance ; il faut reconnaître au
contraire que ce chant non mesuré a sa raison d’être, son expression propre. Et, apparemment, cette expression particulière convient singulièrement au sentiment
7 () Voirle Résumé de M. Fétis, age CLXXII et suivantes, pag
religieux, puisque, pendant des siècles, le plain: chant au rhythme non-mesuré régna en souverain dans le sanctuaire, et que, de l'avis de tout juge éclairé, la musique mesurée, n’a jamais pu s’élever jusqu’à lui dans le domaine de l’art religieux.
“il y a dans toute musique un rhythme indépendant de la mesure, puisque toute musique repose sur le son, et que pour tout son il y a deux périodes, la période qui correspond à l’arsis et celle qui correspond à la fhesis, celle de l’élan et ceile de la chute, celle de l'aspiration et celle de l'expiration, celle de la systole et celle de la diastole.
‘ Etendues jusqu’à une certaine série de sons que la voix parcourt avec diverses inflexions, ondulations ct cadences, ces périodes produisent comme un flux ct reflux sonores, et déterminent un certain parallélisme que l’on désigne précisément par le nom de périodes.
Or, voilà en quoi consiste le principe vivant et
fécond de la musique : c’est ie jet, c’est le souffle, c’est l’âme. Et comme ce mouvement est intelligent et libre en lui-même, comme il n’est pas limité, circonscrit dans son essor par certaines divisions matérielles du temps, qui sont autant de manifestations d’un ordre borné et fini, il s’ensuit que le plain-chant seul, fondé sur une mesuré abstraite, absolue, fait naître, par conséquent, sur chaque intervalle, l’idée du repos, comme il la fait naître d’un autre côté par l’unité de ton, en vertu de laquelle
chaque intervalle ne se résout pas sur un autre, n’est pas appellatif d’un autre et est à lui-même son complément.
‘ Dans la musique proprement dite,....le rhythme
se combine tantôt avec la mesure, tantôt contraste avec Puniformité invariable de celle-ci par la liberté de ses allures, tantôt la contrarie en introduisant momentanément une mesure binaire dans une mesure ternaire, et réciproquement, tantôt enfin l’enveloppe dans la largeur de ses périodes et lui communique plus particulièrement son principe inte'ligent. C’est ce qui fait aussi la beauté et l’âme de la musique, bien que Pexpression qui en résulte soit moins pute et moins élevée que celle du plain-chant qui, par la nature de sa constitution, s’interdit toute manifestation de l’ordre fini.” (1)
On a comparé avec raison le rhythme du plainchant au verbe de la langue hébraïque. Le verbe hébreu ne sait pas exprimer, comme le verbe de nos langues modernes, les nombreuses et subtiles modifications de l’espace ct de la durée. Sans temps présent, souvent même il exprime au passé ce qui doit arriver dans l’avenir. (2)
C’est le langage par excellence des prophètes, de
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(1) 3. d'Ortigue— Dictionnaire, col. 1323.
(2) S Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os... ‘ ls ont partagé mes habits et is ont jeté ma robe au sort ” (Ps. XXL, v, 1S et 19.)
&IÎla prés véritablement nos langueurs, il s’est chargé lui-même de nos douleurs. Et nous l’avons considéré comme un lepreux, comme un homme frappé de Dieu et humilié,
& Il a été percé de plaies pour nos iniquités, il @ été brisé pour nos crimes." (sai, ch. LIL, v. 4 et 5.)
Dr
ces inspirés du Dieu éternel devant qui tout est toujours présent, l'avenir comme le passé.
Le caractère du peuple Hébreu se révèle tout entier dans sa langue. Chez lui l’idée de grandeur comporte toujours l’idée de Dieu. Ainsi le mot cèdre, par exemple, se dit arzè en hébreu; grand cèdre se dit arzè El: 1x cèpre De Dieu. Mais, pour en revenir au verbc et au rhythme, comment ne pas être frappé de la similitude de caractère entre le verbe hébreu et le rhythme du plain-chant : caractère intangible, mystique, illimité ; et comment, d’un autre côté, ne pas voir la ressemblance qui existe entre les temps variés et précis du verbe, dans nos langues modernes et les modifications de temps limitées, précises, circonscrites de Ja musique mesurée ?
Ecoutons les admirables choses que nous dit M. d'Ortigue à ce sujet.
“,,.,.... Ainsi que la langue, la musique de chaque nation présente deux éléments distincts, correspondant à ce qui, dans le langage des théologiens, est appelé l’œil de la chair et Pœil de l4 contemplation ; (1) deux éléments, lun desquels prédomine selon que Ja tradition du péché originel s’est plus où moins con-
servée dans cette même nation.
‘6 Pour ce qui est du langage, si nous prenons par exemple la langue hébraïque,que la plupart dessavants considèrent comme la fille ainée de la langue mère, nous verrons, par l’analyse des éléments intimes de ses
(1) Université catholique, 2e liv., p. 215.
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parties du discours, qu’elle se prête merveilleusement
à l'expression du sentiment contemplatif et à l’idée de Pinfini. Nos lecteurs n’ont pas besoin que nous leur apprenions que l'élément le plus fondamental du langage, le verbe, n’a pas chez les Hébreux, de temps pour exprimer le présent ; que leurs deux temps uniques sont de véritables aoristes ou temps indéterminés, flottant sans cesse entre le passé, le présent et le futur : cela étant parfaitement en harmonie avec le caractère d’une poésie tout inspirée, où tout est prophétique, où tout se rattache à l’éternité ; que l’on voit souvent dans les passages poétiques, surtout chez les prophètes, alterner les deux temps de la conjugaison hébraïque, de manière que, dans le même verset, le premier hémistiche raconte au passé ce que Je second exprime au futur ; ainsi, que ce qui est d’abord présenté comme fait accompli, se trouve ensuite prolongé en quelque sorte et embrasse la durée tout entière : langage surprenant, mais qui convient aux interprètes de Celui devant lequel le passé et l’avenir se confondent dans un présent éternel (1)...sssssssoseese +... Quant à toutes ces formes, (le proverbe, la vision, la parabole, l'allégorie et le parallélisme), elles
(1) Université catholique, 3e iiv., p. 287—Fréderic Schlegel dit à ce sujet : Tout leur sentiment et toute leur existence (des Hébreux) se rattachaient moins au présent qu’au passé, qu’à l’avenir surtout ; et le passé des Hébreux n’était point, comme celui des autres peuples, de simples traditions, des souvenirs poétiques, mais le grave sanctuaire de leur divine constitution et de l’alliance éternelle. L’idée de l’éternité n’était point séparée chez eux de la vie active et de ses rapports, comme dans ia philo sophie isolée des Grecs, méditant solitairement ; au contraire, elle était étroitement liée à la vie, au passé merveilleux du peuple élu, et Aus POrDE
plus magnifiques encore de son mystérieux avenir.’ (Hist. de la littérature, t, L p. 192, traduction de M. W. Duckett.) °
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concourent, avec l’aspiration, qui est l’élément divin de l'esprit, à rendre la langue hébraïque et généralement les langues sémitiques propres, dans leur ton, leur esprit et leur caractère, à l’expression de la révélation sacrée, de la prophétie divine et de la contemplation de lunité infinie. Et c’est ce qui fait dire à Herder que la langue hébraïque est pleine de l’haleine de l’âme ; qu’elle ne résonne pas comme .la langue grecque, mais qu’elle respire, qu’elle vit ; que c’élait l'esprit de Dieu qui parlait en elle, le souffle du Tout-Puissant qui l’animail. (') Elle se préte peu à Pexpression des modificrtions de la durée et de espace ; c’est pourquoi, en premier lieu, elle ne mesure pas les syllabes comme le grec et le latin; elle ne Les compte pas comme les langues modernes ; c’est pourquoi, en second lieu, riche en verbes et en substantifs dérivés des verbes, elle est très-pauvre en adjectifs qui correspondent aux qualités et propriétés des êtres. (?) Enfin, selon la remarque de F. Schlegel, de toutes les formes d’art terrestre, on ne trouve guère dans les Saintes Ecritures de PAncien Testament que celles qui peuvent exister dans un ordre de choses purement spirituel. On ne saurait y découvrir d’exposition dramatique, ni d’images épiques particulières, pas plus que des exercices d’art oratoire ou des combinaisons scientifiques ; car, ajoute le méme
auteur, les formes grammaticales d’une langue et
toute sa structure artificielle sont l’ouvrage de la
1) Université catholique, 8e Lv., p. 287.
(2) Züidem.
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raison. Au contraire, les figures et les tropes sont les éléments de l’imagination ; or, ces formes, très-propres à peindre l’état d’illumination céleste, appartiennent spécialement à la langue des Hébreux. (!)
‘ Ainsi donc, permanence, expression illimitée,
infinie, symbolique, aspiration vers Dieu, accent spi-
rituel, enthousiasme, parole triomphante, etc., etc., tel est le caractère dominant, le ton, le mode particulier de la poésie et du langage de la Bible.
‘ Maintenant, comparez à cette langue certaine langue du Nord, par exemple, dans laquelle le caractère opposé se sera développé aux dépens de celui que nous avons essayé d'analyser ; langue presque impuissante à exprimer par le verbe la plénitude de l'être, de la vie et &e l’action, mais très-propre, par la multiplicité des temps, par labondance des substantifs, par la richesse des synonymes, à représenter toutes les modifications de l’espace et de la durée ; langue qui se prète bien plus à la lutte des sentiments, aux conflits des passions qui sont du domaine du drame, qu'aux sublimes élévations, aux élans divins de l’ode ; chez laquelle laspiration, Pélément spirituel seront remplacés par une structure tout artificielle, par l'accent terrestre et sensuel, et par cette foule d’images voluptueuses qui peignent avec les couleurs les plus vives, les nuances les plus délicates, tous les accidents et toutes les vicissitudes de la vie positive, au cercle de laquelle elle semble exclusivement bornée ; con-
(D) V. L'Histoire de la littérature de F. Schlegel, t, 1, pp. 180-221.
parez, disons-nous, à Ja langue hébraïque une langue d’un semblable caractère, et vous comprendrez aisément que le peuple qui a parlé la première a dû retenir, dans un ensemble à peu près complet, les traditions touchant l’ordre de la révélation, de la grâce et de la réhabilitation ; tandis que celui qui parle la seconde doit vivre dans l’oubli de la noblesse originaire .et de la haute destination de l’homme, sous l'empire de ses penchants et livré à toutes les jouissances du sensualisme.
“Il en est de même des divers systèmes de musique, des différentes tonalités que nous avons nommés idiomes ou dialectes musicaux. A en juger du moins par les deux systèmes à notre usage, la fonulilé du plain-c'ant et la tonalité de la musique moderne, les uns sont au point de vue de la contemplation, les autres au point de vue de la chair. Les premiers, par leurs éléments constitutifs, se prétent merveilleusement à l’expression des sentiments divins ; les seconds se rapportent de la même manière, et presque exclusivement, à l’expression des passions terrestres. Il y a donc une certaine aflinité entre les éléments constitutifs des diverses tonalités et des divers langues et les notions morales propres au peuple auquel ces langues et ces tonalités sont familières.
“ Sous le christianisme, la musique se détache de la parole et vit de sa force propre. C’est dans un s0l
nouveau et fécond que la plante puise la sève néces- 24 * +
Er)
saire pour se développer dans son énergie essentielle. Néanmoins, le plaint-chant a retenu l’idée antique de l'alliance de la musique et de la parole, car il n’est, dans la pratique, que la récitation naturelle et mélodique, accentuée et rhythmée des textes sacrés. Mais considéré plus profondément, il est une tonalité dont la constitution donne lieu à la production de ces éléments qui, dans le langage et particulièrement dans la langue hébraïque, expriment l'être dans la plénitude de sa puissance illimitée, dans sa permanence et sa stabilité. Cet élément est celui du repos. Fondé sur une échelle de sons situés à des intervalles distants les uns des autres et d’une perception nette et facile, échelle qui, par l’interposition de ces mêmes intervalles successivement pris pour point de départ de huit gammes diverses, engendre huit modes de caractères différents, le plain-chant procède de telle sorte que la gravité se mêle à la liberté de l'allure et à la souplesse du rhythme, et que son mouvement, c’est-à-dire le mode de succession qui lui est commun avec les arts de la parole, se combine chez lui avec l’idée du repos et avec l’image du calme.
‘ Bien que mélodique dans son institution, le plainchant, considéré dans sa constitution tonale, ne répugne nullement à l’harmonie ; et c’est par l’élément de la consonnance que cette expression du repos se traduit harmoniquement. Car la consonnance est un accord qui ne se résout sur aucun autre, qui n’est point, pour me servir d’une expression consacrée,
Si