‹ Chansons populaires du VivaraisChapitre 5 sur 11 · CHANSONS DE CONSCRITS · texte numérisé non relu

CHANSONS DE CONSCRITS

Aujourd'hui, avec la nouvelle loi militaire, le tirage au sort n'a plus limporlance d'autrefois. Quand il fallait passer sept années sous les drapeaux, on voyait les conscrits s'arracher avec rcgrret du sein de leurs familles (iplorôes. L'opération du tirage au sort était un événement pour chaque commune ; tous les parents se rendaient en masse au chef-lieu du canton, attendant avec impatience, à la porte de la mairie, la sortie des jeunes gens avec leur numéro ; et selon que le fils ou le frérc avait tiré un bon numéro ou avait tombé, c'était des cris de joie et des embrassades ou des larmes.

Fn ce temps-là, on pouvait se faire remplacer, il y avait des marchands d'hommes; de daubo ! {\) s'écriait, en montrant son bon numéro, le conscrit qui voulait remplacer.

Pendant plus de deux mois, tous les dimanches, les conscrits faisaient la promenade en ville et la farandole, avec tambour en tête et drapeau déployé, en chantant des chansons de circonstance, telle que celle-ci qui est une des plus anciennes :

Je suis't un pauvre conscrit De l'an mille huit cent dix ; Fait quitter le Languedo, Le Languedo, le Languedo,

Oh !

Faut quitter le Languedo Avec le sac sur le dos.

Le maire, et aussi le préfet, N'en sont deux jolis cadets ; Ils nous font tirer z'au sort, Tiré z'au sort, tiré z'au sort,

Ort ; Ils nous font tiré z'au sort Pour nous conduire z'à la mort.

(:) Les marchands d'hommes promenaient, d'auberge en auberge, leurs remplaçants, jusqu'au jour où ils les avaient fait accepter par le conseil de révision ; c'est ce que les remplaçants appelaient : manger de la daube (faire ribote). Il arrivait souvent que des hommes refusés à Privas étaient trouvés bons à Clermont-Ferrand ou à Montpellier, après quelques jours de plus de daube.

l8 CHANTS POPULAIRES DU VIVARAIS

Adieu donc mes chers parents,

N'oubliez pas votre enfant :

Crivés li de temps en temps,

De temps en temps, de temps en temps,

En ; Crivés li de temps en temps. Pour lui envoyer de l'argent.

Adieu donc, chères beautés.

Dont nos cœurs sont z'enchantés ; Ne pleurez point not' départ, Not' départ, not' départ,

Art ; Ne pleurez point not' départ.

Nous reviendrons tôt z'ou tard.

Adieu donc, mon tendre cœur, Vous consolerez ma sœur :

Vous y direz que Fanfan, Que Fanfan, que Fanfan,

An ; Vous y direz que Fanfan, Il est mort en combattant.

Qui qu'a fait cette chanson, N'en sont trois jolis garçons ; Ils étiont faiseux de bas, Faiseux de bas, faiseux de bas,

Ah !

Ils étiont faiseux de bas, Et à c't' heure ils sont soldats, ( i )

Il y a des variantes, telles que celles-ci :

Si ma mère vous demandait Le numéro que j'ay tiré.

Vous y direz que son enfant A tiré numéro loo.

Si mon cousin vous demandait Le numéro que j'ay tiré, Vous y direz que son cousin A tiré numéro 5.

Naturellement, pour l'oncle le neveu a tiré numéro 2.

(i) Cette chanson a été publiée dans les Chants et chansons populaires de la France.

Va les fabiiqucuscs disent :

Lou gotaiit ac \o Cotin () tira numéro 5.

l^endant bien lon^'lemps, à Larjfentiûre, pour éviter des rixes et des batailles entre les conscrits des diverses communes, on faisait tirer les derniers ceux de la ville, et la gendarmerie faisait partir les autres dés qu'ils avaient tiré leur numéro. L'exception que l'on faisait pour Lar^îcntiCrc avait inspiré à nos conscrits ce couplet :

Lou Mairo ouia lou Profèt, O quos duiis zentous codèts Nous font tira tous doriè Por cura lou rostelié.

Outre le tambour et le drapeau, un des conscrits portait une bouteille de vin de trois pintes ; à chaque place on faisait une

pause et on buvait un coup en chantant :

A boire ! à boire !

Nous quitterons-nous sans boire ?

Non, les conscrits sont pas si tous, De se quitter sans boire un coup.

Du bon vin pour nous autres De la piquette pour les autres ; Nous sommes bien, restons ici, Peut-être ailleurs serions-nous pis.

Après avoir bu un bon coup et passé tous, en farandole, sous le drapeau, on se remettait en marche et 1 on chantait "•

L'heure du départ s'approche Faut penser à garnir son sac, N'en pensons plus à la débauche, Chors c;ini:ir;u)es, je m'en vas !

Où vas-tu donc cher c;inKiradc.

Où vas-tu donc faire ton tour ?

Est-ce à Piris ou à Versailles ?

Marseille sera mon séjour.

Quand tu seras sur ces montagnes, Sur les montagnes du Piémont, Tu trouveras des Piémontaises Tu oublieras ta Louison,

Je ferai faire une image

A la ressemblance de toi

Je la mettrai dedans ma poche

Cent fois par jour j' l'embrasserai.

Que te diront tes camarades D'avoir embrassé ce portrait ?

— C'est le portrait de ma maîtresse, De celle que j'ai tant aimée.

Aussitôt cette chanson terminée, le tambour, un vieux troupier, battait une marche mihtaire : les chansons alternaient avec les batteries :

Adieu Françon, Lison !

Nous sommes trois garçons

Qui partons tous ensemble,

Adieu Françon, Lison

Nous allons rejoindre notre bataillon.

Louis-Philippe nous prépare (i)

Une route z'agréable

A moins de dix-huit cents lieues

Nous avons besoin d'être courageux.

Après ce couplet, le tambour battait une petite marche et l'on chantait ensuite :

Conscrits, égayons nos vingt ans.

Voici l'heureux jour du tirage.

Profitons de tous nos instants

Pour célébrer ce beau passage.

Allons, marchons, ne nous alarmons pas, Car le cœur du soldat... du soldat Est le plus heureux que l'on trouve ici-bas.

Quand nous serons en pleine mer

En pleine mer de l'Angleterre Voilà les Prussiens qui marchent z'à grand train, Ayant le sabre en main... le sabre en main

Voilà le sort d'un républicain !

(i) Sous l'empire, on disait : Niipoléon il nous prépare, aujourd'hui on dit : La République.

CHANTS ROPULAIRES l)V VIVAKAIS 21

Ce que je regrette-z-cn partant, C'est le tendre cœur de ma maîtresse, L'avoir tant aimée et tant considérée Après tant d'amitié, tant d'amitié C'est à présent qu'il nous la faut quitter.

Adieu papa, adieu maman.

•^ Adieu mon fïls, mon espérance I

Il faut partir, c'est le moment ;

Sers bien le roi, sers bien la France. — Partons, amis, marchons, marchons au pas. Car le sort du soldat... du soldat Est le plus heureux que l'on trouve ici-bas.

Voici maintenant une mélodie qui se répôtc indéfiniment sans changer de paroles et que les conscrits ardéchois à Paris chantaient avec succès, il y a quelques années :

Adieu Privas, petite ville,

Nous te quittons, c'est pour sept ans.

Naviguons, ma brunette.

Nous te quittons, c'est pour sept ans,

Naviguons, naviguons !

En 1854, au commencement de la guerre de Crimée, les conscrits chantaient le couplet suivant, qui échappe à toute analyse :

O petit roi de Prusse Viens donc me secourir Le général de France Y veut me faire mourir.

J'ai cinq cent mille pièces En bombes et canons.

Je t'en ferai présent A toi et ù ta nation.

Nous avons dit un mot des remplaçants, ajoutons qu'ils avaient une chanson à eu.x, ou du moins quelques couplets tels que celui-ci :

En pleine mer comme à terre, Les remplaçants feront la guerre, Ils seront les premiers A marcher contre l'étranger.

Nous terminons ce chapitre par la Chanson du capitaine ■"

Je me suis t'engage Pour l'amour d'une belle, Non pour mon anneau d'or Qu'à d'autr' elle a donné Mais à caus' d'un baiser Qu'elle m'a refusé.

Je me suis engagé

Dans 1' régiment de France

Là où que j'ai logé,

On m'y a conseillé

De prendre mon congé

Par dessous mon soulier.

Dans mon chemin faisant.

Je trouve mon capitaine.

Mon capitaine me dit :

« Où vas-tu, Sans-Souci ?

— Je vais dans ce vallon Rejoind'mon bataillon.

Auprès de ce vallon

Coule claire fontaine.

J'ai mis mon habit bas,

Mon sabre au bout de mon bras,

Et je me suis battu

Comme un vaillant soldat.

Là-bas, dans les prés verts, J'ai tué mon capitaine, Mon capitaine est mort, Et moi je vis encor ; Oui, mais avant trois jours, Ce sera-t-à mon tour.

Celui qui me tûra Sera mon camarade.

Il me bandera les yeux Avec mon mouchoir bleu Et me fera mourir Sans me faire souffrir.

Qiie l'on mette mon cœur Dans un' serviette blanche ; Qii'op. l'envoie au pays,

Dans la maison d' ma mie, Disant : « Voici le cœur De votre serviteur ! »

Soldats qui ni'écoutez, Ne r dit' pas à ma mère ; Mais dites-lui plutôt Qiie je suis à Breslau, Pris par les Polonais, Q,u'eir n' me r' verra jamais.

Cette chanson se trouve clans : les Vacances Je Camille, d'Henry Murger ; elle a étti publiée par le supplément de la Lanterne, il y a quatre ou cinq ans.

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