‹ Chansons populaires du VivaraisChapitre 6 sur 11 · CHANSONS A BOIRE · texte numérisé non relu

CHANSONS A BOIRE

Il y a une quarantaine d'années, nous avons entendu chanter, par le père Valette, un brave torsier de Largentière, vieux troupier qui avait été blessé à la bataille de Lutzen, la chanson de Fanchon^ une des plus anciennes et des plus populaires chansons bachiques que nous connaissions, après celle de maître Adam, le menuisier de Nevers. Peu de chansons à boire ont joui d'un plus grand succès. La voici transcrite en entier :

Amis, il faut faire une pose, J'aperçois l'ombre d'un bouchon ; Buvons à l'aimable Fanchon, Pour elle faisons quelque chose.

Ah ! que son entretien est doux.

Qu'elle a de mérite et de gloire !

Elle aime à rire, elle aime à boire, Elle aime à chanter comme nous.

Fanchon, quoique bonne chrétienne,

Fut baptisée avec du vin ;

Un Allemand fut son parrain,

Une Bretonne sa marraine :

Ah ! que son entietien est doux, etc.

Elle préfère une grillade, Aux repas les plus délicats ; Son teint prend un nouvel éclat Quand on lui verse une rasade :

Ah ! que son entretien est doux, etc.

Si quelquefois elle est cruelle, C'est quand on lui parle d'amour :

Mais moi je ne lui fais la cour Que pour m'enivrer avec elle :

Ah ! que son entretien est doux, etc.

Un jour, le voisin la Grenade Lui mit la main dans son corset ; Elle riposta d'un souITlct Sur le museau du camarade !

ciiAN I - I'. 'M I \ii.' I ,1 . i . .vi. ., as

Ah ! que son entretien est doux ' Qu'elle a de mérite et de gloire !

Klle aime ii rire, clic aime à boire, Klle aime à chanter cummc nous.

Nous n iiviMis pas la piélcnlion de ne donner que des chansons inàdilcs : I'\itichon a clc publiée, en 1S43, dans les Chants cl cltatisons populaires Je la France, édition illustrée. « C'est depuis longtemps, dit la notice, l'une des chansons les plus répandues dans nos régiments, mais son trop modeste auteur est rest6 inconnu. »

Nous avons découvert l'auteur de cette chanson, très populaire dans l'Ardéche ; c'est le général de Lasalle (i), parti comme volontaire en 92, tué à la bataille de Wcgram. C'est de lui que Napoléon disait : « Si j'avais deux Lasalle, je serais invincible. »

Ce qui distinguait le brillant volontaire de 92, c'est qu'il n'avait pas son pareil dans la bataille. Une fois en selle, — il avait été incorporé dans un régiment de hussards — au moment de l'action, après avoir tiré le sabre du fourreau, il faisait signe à ses hommes et se jetait au milieu de la mêlée avec la fougue de l'ouragan. Il a ainsi décidé vingt fois du sort d'une journée. Mais il y ava't en ce soldai une autre aptitude précieuse: c'était un intarissable mouvement de belle humeur. Des cinq cent mille êtres humains que Napoléon remuait sur son échiquier comme des pions, nul n'était plus alerte ni plus gai. Au bivouac, pendant l'entr'acte de deu.x victoires, il composait et même il chantait volontiers des couplets dont il avait tourné les vers. C'est ainsi qu'il a fait trois chansons toutes taillées sur le modèle de Collé, de l'Atteignant et de Panard. Mais il en est une, parmi les trois, qui peut passer pour son chef-d'œuvre, et qui, à elle seule, suffirait à rendre immortel le nom de son auteur.

Cette chanson est cellb qui a pour titre : Fanchon et que nous venons de transcrire. Cinq couplets et en vers de huit pieds. Au point de vue de la prosodie, on n'y trouve rien de miraculeux ; mais tout y est d'une verve endiablée, les paroles et la musique. La musique surtout, tout à la fois j^veu^e et conquérante, frappe

(i) On vient de lui élever une statue à Lunévil|c.

agréablement l'oreille ; elle va de la tête au cœur et réveille l'auditoire comme une sonnerie de clairon. Vous diriez d'une envolée d'abeilles qui volète à l'entour d'une épée.

C'était vers 1847, le jour de la St-Martin, à Largentière, les anciens soldats célébraient leur fête en grande pompe ; nous voyons encore le vieux père Tourel, à cheval, représentant St- Martin ; il était superbe avec son casque, sa cuirasse et son grand manteau. Au banquet, qui eut lieu au jardin du café Parisien^ aujourd'hui jardin de la sous-préfecture, on chanta force chansons. Notre maison paternelle, qui domine précisément ce jardin, nous permettait de voir et d'entendre tous ces anciens soldats. Une des chansons qui nous intéressa le plus, quoique bien jeune, fut une chanson à boire, intitulée : Versez donc, mes amis. Elle fut chantée par Colomb, dit la blague, un vieux troupier qui avait été à la bataille des Pyramides, il avait une voix de stentor. Voici sa chanson telle que nous la lui avons entendu chanter :

Voulez-vous suivre un bon conseil ?

Buvez avant que de combattre ; De sang-froid je vaux mon pareil, Mais quand j'ai bien bu, j'en vaux quatre. Versez donc, mes amis, versez ; Jamais, jamais, je n'en puis assez boire. Versez donc, mes amis, versez.

Jamais, jamais, je n'en puis boire assez.

Comme ce vin tourne l'esprit !

Comme il vous change une personne !

Tel qui tremble s'il réfléchit.

Fait trembler quand il déraisonne.

Versez donc, etc. >

Ma foi; c'est un triste soldat Que celui qui ne sait pas boire ; 11 voit les dangers du combat ; Le buveur n'en voit que la gloire.

Versez donc, etc.

Cet univers, oh ! c'est très beau !

Mais pourquoi, dans ce bel ouvrage.

Le Seigneur a-t-il mis tant d'eau ?

Le vin me plairait davantage ; Versez donc, etc.

S'il n'a pas fait un clément

De celte liqueur rubiconde.

Le Seigneur s'est montré prudent ;

Nous eussions desséché le monde.

Versez donc, mes amis, verse/.

Jamais, jamais, je n'en puis assez boire.

Versez donc mes amis, versez.

Jamais, jamais, je n'en puis boire assez .

Nous avons entendu chanter cette chanson dans d'autres banquets, mais moins bien que par Colomb la blague. Nous l'avons retrouvée dans : les chansons d'autrefois, recueillies par Charles Malo, mais le refrain est bien plus simple, il n'a que ces deux vers :

Versez donc, mes amis, versez ; Je n'en puis jamais boire assez.

L'année 1848 est celle où on a le plus chanté, surtout des chansons à boire ; le vin était à donation ; à deux sous le litre, on en avait d'cxcellcni, comme on n'en a pas aujourd'hui. Nous en avons vu arroser les arbres de la liberté, à Largentiére. Dans les banquets, les chansons ronflaient et le vin coulait à flot. C'est dans un des ces banquets que nous avons entendu chanter : Serrez les rangs! qui devint plus tard la chanson favorite des pompiers, à leur banquet annuel.

Mes amis, j'ai l'clme alarmée.

Je vous l'avouerai sans détour,

Quand de Momus je vois l'armée

Se disperser de jour en jour. (bis).

De la gaieté pour sauver l'arche,

Jeunes soldats et vétérans,

Le verre en main, en avant marche...

Serrez les ranus ! serrez les rangs î (bis).

K11 iu>iis Cl caiu a .suii iiiia^c.

Du néant quand Dieu nous sortit, Dans sa bonté prudente et sage.

Pour tout mot d'ordre il nous a dr

« Sur vos besoins, sur vos misères,

« Ne soyez pas indifférents ;

(( Je vous ai faits pour vivre en frères,

« Serrez les rangs ! serrez les rangs ! » (bis).

V Aux champs affreux de la Russie,

Lorsque la mort planait partout, On a vu d'une compagnie Un seul soldat resté debout ; (bis).

En gardant sa fière attitude.

Entre les morts et les mourants, Il répétait par habitude :

« Serrez les rangs ! serrez les rangs ! » (bis).

Je trouve un diner détestable

(Sans doute vous m'approuverez)

Lorsque je vois sur une table

Deux ou trois flacons égarés, (bis).

Vivent ces fêtes sans pareilles,

Dignes de nos premiers parents,

Où l'on dit à trente bouteilles :

« Serrez les rangs ! serrez les rangs! » (bis).

Chaque jour au trépas nous mène,

Grâce aux soins de la Faculté ;

Mais la Parque de son domaine

Fait les honneurs avec gaîbé... (bis).

Elle chante, quand elle entasse

Riches, pauvres, petits et grands :

« Il faut que chacun ait sa place...

« Serrez les rangs ! serrez les rangs ! (bis).

Nous terminons ce chapitre par les chansons bachiques du carnaval.

Le héros des fêtes du carnaval est un mannequin appelé Touoni, que l'on porte tantôt à califourchon sur un tonneau, tantôt dans un drap pour le faire sauter à la couverte, et l'on chante :

Adièou paoure, adièou paoure, Açlièou paoure cornova !

CHANTS POPUI.AIRKS UU VIVARAIS 29

Tu l'en vases et ièou reste Adièou paoure cornova !

Et adièou paoure, adièou paoure Adièou paoure cornova !

Le Tûuout, assis sur son tonneau, répond :

Le plus grand roi de la terre, Quand je suis dans un repas, S'il me déclarait la guerre.

Ne m'épouvanterait pas.

A table rien ne m'étonne, Et je pense quand je boi.

Si là-haut Jupiter tonne.

Que c'est qu'il a peur de moi.

Le cortège, en chœur, lui riposte :

Cornova, sios un eïbrougno, M'as monja tout moun orgént, Me fases prcné vcrgougno Dovont toutes mous porént, Adièou paour«, adièou paoure Adièou paoure cornova !

Et le Touoni de reprendre :

Au bout de ma quarantaine Cent ivrognes m'ont promis De venir, la tasse pleine, Au gîte où l'on m'aura mis.

Pour me faire une hécatombe Qui signale mon destin.

Ils arroseront ma tombe De plus de cent brocs de vin.

Le cortège lui réplique :

Cornova, vieil eîbrougnasso, Aro que vouas tout monja.

Té choouro nourri t6 fenno O ma tous éfonts se n'as, Adièou paoure, adièou paoure Adièou paoure cornova.

Voici maintenant les adieux et le testament de Touoni :

De marbre ni de porphyre Qu'on ne fasse mon tombeau ; Pour cercueil je ne désire ■ Que le contour d'un tonneau ; Et veux qu'on peigne ma trogne Avec ces vers alentour :

Ci-gît le plus grand ivrogne Qui jamais ail vu le jour.

Puisque nous en sommes au Carnaval, terminons ce chapitre par quelques mots sur les chansons concernant les cornards :

Dans beaucoup d'endroits, notamment à Vais, le mardi-gras, un individu portant une chaise et une scie s'arrête à la porte de certaines maisons... et fait semblant de scier les cornes des maris... suspects et l'on chante :

. Que Dieu donne bien la patience

A tous les, à tous les cornards de France !

A Largentière, on doit conserver encore dans une maison, le livre des cornards^ un grand in-folio, que l'on promenait le mardi-gras dans tous les cafés pour y faire signer ceux qui s'étaient mariés dans le courant de l'année, et l'on chantait une chanson de circonstance dont voici un couplet :

Se lous cournals oyont un'escinléto A lious chopels en guiso de poumpoun, Deï Récoulé jusqu'o lo Fobriquélo, L'on entendrio un famu corilloun.

Drin, drin, drin.

Ce grand livre de la Confrérie des cornards, qui avait plus de quatre-vingts ans d'existence, nous l'avons encore vu au café Crespin le mardi-gras de 1858.

On sait que le tirage au sort a lieu à l'époque du Carnaval ; en 1853, l'année de notre conscription, les jeunes gens qui tiraient un mauvais numéro étaient obligés de faire sept ans sous les drapeaux. Aux conscrits trop pauvres pour s'acheter un remplaçant, les jeunes tilles chantaient, en se moquant d'eux :

Adicou, paourc, adiéou, paourc, Adieou, paouré Cornova !

Tu t'en vas et iéou dcmouoré, Sabe pas se tournoras !

Adicou, paourc, adicou, paourc...

Les conscrits, piqués au vif, répondaient :

Se ièou passe amaï repasse.

N'es pas pcr l'omour de tu, Es per l'omour d'éno bruno Qu'es pu poulido que tu.

Adiéou, paourc, adicou, paourc...

Souvent, le conscrit malheureux se servait de la chanson pour faire un appel à son amie, qu'il allait quitter pour sept ans, et lui chantait ainsi :

Long d'oquesto choreïréto, Çaï tournorcï pas possa :

Dovalo, moun omigucto Mes tont dous de t'embrossa !

Adiéou, paourc, adiéou, paourc...

L'air « d'Adiùou, paourc » est le même que celui du cantique : « 0 sang qu'un Dieu va répandre, » qui se chante à la Passion.

Les recueils de musique de chants d'église disent que l'air de ce cantique est de Pergolèse. Il est probable que l'air populaire du Carnaval était connu longtemps avant que l'illustre maestro napolitain vint au monde (Pergolèse vécut de 1710a 1736). Mais il peut bien se faire que comme tant d'autres grands artistes, Pergolèse ait noté, pour le mettre dans une de ses œuvres, un air populaire de son pays. Dans ce cas, l'air en question s'ajusterait à tant d'autres, communs au peuple d'Italie et au peuple du midi de la France.

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